Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 23 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 21.

21.

 

Le lendemain est une journée terrible. Dès le matin, un souffle froid nous tape dans la figure.

Et avec lui viennent les voix.

En réalité, je les entendais depuis plusieurs jours, ces voix, mais jamais aussi distinctement, c’était comme un bourdonnement, on aurait dit des travaux un peu plus loin dans la rue où j’habite. J’attribuais ce bruit à la faim et à la fatigue, sans écouter vraiment.

Aujourd’hui, c’est tout autre chose.

Ça commence par des hurlements de désespéré, puis on entend des chuchotements, comme des pleurs étouffés, dont celui-ci, qui m’a fait dresser les cheveux sur la tête :

– Docteur Day !… Docteur Archibald Day !… C’est ta maman qui te parle… Rends la croix, Archibald. Rends la croix que tu as volée.

La voix est un mélange de douceur et d’autorité, comme celle de ma mère. Toute ma raison comprend que c’est le vent et la fatigue qui me font cet effet, mais je ne peux m’empêcher d’entendre distinctement mon prénom, là, sur cette route glacée, alors que l’après-midi touche à sa fin. Des ombres s’agitent dans les branches : j’ai dû manger trop de corneilles.

– Que veux-tu dire, maman ? Quelle croix ? Je n’ai rien volé du tout !

Me voyant dans cet état, Napoléon donne l’ordre de s’arrêter.

– Le docteur délire. Son front est brûlant.

Mes pieds et mes mains sont gelés pourtant.

– Il entend sa mère, c’est très mauvais signe, dit un sergent. Je connais bien. Quand on entend sa mère, c’est que la mort rôde dans les parages.

Tout le monde est d’accord. Eux aussi, périodiquement, ils entendent leur mère. Qui leur parle de croix, à eux aussi, qu’il faudrait rendre. Généralement, l’étape qui suit est un abattement (qui est déjà en train de me gagner) et une envie de pleurer à larmes gelées. L’avis unanime est qu’il n’y a rien à faire. D’après leur expérience de ranimés, les voix ne pardonnent jamais.

– Il nous faudrait avancer, Sire, avant la tombée de la nuit, dit alors le lieutenant de La Londe. N’oublions pas que nous avons Ouglov à nos trousses. Le docteur nous retarde. Je propose de laisser notre ami sur le côté de la route. Quand il s’en remettra (s’il s’en remet), il nous rattrapera.

Il suggère en somme de m’abandonner.

Ce n’est pas dit méchamment. Des soldats qui meurent d’épuisement, il en voit tous les jours. Pourquoi voulez-vous qu’il me préserve ? En quoi suis-je meilleur qu’un autre ? Je ne sers à rien, militairement parlant. Je ne sais pas me battre au sabre.

– Franchement, je vous pensais plus résistant, docteur, dit Napoléon. Pour quelqu’un qui fait de la course tous les jours…

Je sens qu’il hésite. Un mot de sa part et l’on me laissera ici. Sans nourriture, par ce froid… Dans une journée, je serai mort pour de bon. Je me rends compte alors à quel point je suis faible. Incapable d’attraper un rat ou une corneille, incapable d’allumer un feu avec du bois humide, incapable de retrouver mon chemin dans cette forêt, moi qui n’ai connu que la douceur de mon hôpital et l’harmonie de notre jardin décoré par les bons soins de Mme Déker.

Le sergent Vignoux a lu dans ma pensée, car il dit :

– Cet homme ne nous est d’aucune utilité. On passe notre temps à le nourrir, ce vorace, et l’on se demande bien pourquoi.

– Il m’a porté sur son dos avec dévouement, soupire Napoléon. Ne pourrait-on pas, nous aussi, le porter à tour de rôle ?

– Autant porter un buffet, dit le lieutenant. Il est nettement plus lourd que vous, Sire. Aucun de mes hommes ne pourrait le faire seul. Dans l’état de fatigue où ils sont, pour le soulever, il faudrait qu’ils s’y mettent à quatre. Quant à le traîner sur des kilomètres, n’y pensez pas.

Et, comme par un fait exprès, voilà qu’un autre grognard se met à entendre les voix.

– Non, crie-t-il, je ne sais pas où est cette maudite croix, maman !… Laisse-moi mourir en paix !… Fiche le camp, maman !

– Voyez, Sire, dit le lieutenant, on ne peut laisser mourir ce soldat et sauver le docteur, ce serait une injustice.

Napoléon a du mal à se décider. Il cherche à gagner du temps.

– C’est quoi cette histoire de croix ? demande-t-il.

– On pensait que vous étiez au courant, Sire, dit le lieutenant. On pensait même que vous l’aviez ordonné. Le clocher d’Ivan le Grand et sa grande croix en or. On l’a emportée quand on a quitté Moscou.

Napoléon ne se rappelle pas. Alors le lieutenant explique :

– À l’intérieur de l’église, derrière le mur d’icônes, se dressait une croix en or massif, datant, paraît-il, des plus hautes époques. De hauteur d’homme, avec un admirable travail de gravure, elle représentait deux planches clouées entre elles en leur milieu pour faire un X – une croix dite de « saint André », du nom de ce martyr qu’on avait crucifié ainsi. En la faisant fondre, on aurait récupéré des dizaines de kilos d’or.

– C’est la première fois que j’entends cette histoire, dit Napoléon.

– La compagnie qui la transportait a beaucoup souffert à cause de son poids. On raconte qu’ils ont été attaqués vers Dorogobouj, ce qui les a contraints à bifurquer vers le sud, où ils se sont perdus. Il paraît que la croix a coulé dans une rivière pas loin de Smolensk pendant qu’ils traversaient.

– Que Dieu nous permette de la retrouver un jour ! vocifère alors l’aumônier du régiment, venu exprès pour bénir les mourants.

Il se penche au-dessus de moi. Dois-je préciser que je suis déjà à moitié couché ? Mon compagnon d’infortune est carrément face contre terre. Des soldats s’approchent, l’examinent. Ils repèrent les vêtements qu’ils pourront voler. Dès que les officiers seront partis, ils se jetteront sur nous.

– Toi aussi, mon fils, c’est la croix qui te poursuit ? me demande l’aumônier.

Je cligne des paupières.

– Tu n’as pas mérité d’entendre les voix, mon fils, car tu n’as rien volé, rien saccagé, rien profané. La relique dont ils parlent ne te concerne pas. Tu n’es pas lié à cette terrible terre gorgée de sang, de péchés et de souffrances. C’est à nous de porter ce poids, de rendre aux Russes ce qu’on leur a volé. Allez, meurs en paix, mon fils.

Napoléon détourne la tête, impuissant. Il ne peut plus attendre.

Ça y est. Il s’en va avec sa garde. L’aumônier se lève aussi. Après une ultime bénédiction, il rejoint les rangs et disparaît dans le brouillard givrant. La troupe suit : commence un long défilé de soldats qui passent devant nous sans le moindre regard. On est abandonnés comme deux sacs inutiles.

Pas tout à fait inutiles, cependant. Mon infortuné camarade ne bougeant plus, je vois une petite bande se former autour de lui. Ces vautours fouillent les poches, les replis de la ceinture, le sac à dos. L’un d’entre eux, ayant trouvé quelques miettes, les avale précipitamment, de peur de se faire voler sa maigre pitance. Ils tournent ensuite autour du cadavre, tout en m’observant de loin avec un air mauvais. Celui qui a l’air le plus baraqué joue avec un couteau. Un autre traîne un objet bizarre, de forme ronde, qui a l’air d’être en métal. Une casserole. Soudain je comprends : je les fais saliver !

Quand je saisis toute l’horreur de ce qui va m’arriver, je jette mes dernières forces dans la bataille. Je me redresse et j’appuie mon dos contre un arbre. Je me bats contre les voix en utilisant ce que m’a dit l’aumônier. Comme une incantation, je répète : « Cette terre gorgée de sang, de péchés et de souffrance n’est pas la mienne ! » Des dizaines de fois. J’ajoute aussi : « Lève-toi, Archibald, c’est le moment ou jamais ! » Les voix diminuent. Je trouve alors la force de me masser quelques points cardinaux sur les mains. Puis je répète ceci : « Je suis un vivant ! »

J’essaie de me mettre sur pieds – impossible. Autant déraciner un arbre. Il est plus facile de soulever une maison que de faire décoller mon bassin du sol gelé. « Je suis vivant ! » Rien à faire. Ce qui me reste d’énergie s’envole en pure perte, alors que je vois déjà les mauvais qui ricanent. L’un d’eux a sorti une chose noire où je crois deviner une broche à rôtir. Mon destin ne fait plus aucun doute. Les bons soldats de la troupe sont loin, je suis à la merci des maraudeurs et des cannibales.

 

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À force de bouger je sens dans la poche arrière de mon pantalon quelque chose de dur, limite coupant. C’est le flacon que j’ai pris chez la princesse. Je le porte à ma bouche et j’avale le liquide rose en deux gorgées, trop courtes malheureusement. Le dernier plaisir du condamné.

La vodka me brûle agréablement le gosier. C’est de la dynamite ! De petites flammes parcourent ma gorge. Puis elle se met à chauffer, chauffer ! On dirait qu’une cheminée s’est allumée dans ma poitrine. À chaque respiration, je crache du feu. La chaleur descend ensuite dans les jambes jusqu’à enflammer les orteils.

Il n’y a plus de voix parasites dans ma tête.

– Je suis un vivant !

Je crie maintenant, je chante :

– Relève-toi, Archibald !

Une vodka dans un ventre vide, c’est comme de l’essence sur un incendie. Brusquement mes jambes reviennent à la vie. Je saisis un bâton qui traîne, je m’en fais une béquille, je pousse sur les bras et me voilà debout, et me voilà qui avance, et le bâton n’est plus une aide pour marcher, non, je l’agite comme une arme, je fais des moulinets. Ah ! grenadiers dégénérés ! Essayez donc de me mordre maintenant !

Ils sont tellement surpris qu’ils ne pensent pas à m’attaquer tous ensemble, auquel cas je n’aurais eu aucune chance. Il faut préciser qu’ils sont affaiblis eux aussi, il y en a qui tiennent à peine sur leurs jambes, et c’est avec une vraie facilité que je les pousse de mon bâton, et c’est une joie de les voir rouler dans les ravins pleins de neige.

Je m’applique ensuite à rattraper le reste de la troupe.

Ce n’est pas difficile. J’ai en effet une impression de fraîcheur comme au premier jour de l’expédition. Parfois, je me mets même à courir. Je n’ai pas mal aux jambes et je ne suis pas essoufflé. La tête me tourne un peu et j’ai du mal à garder l’équilibre (j’ai aussi parfois des étoiles bleues qui dansent devant les yeux), mais c’est largement compensé par une vigueur musculaire prodigieuse. La troupe, elle, se traîne misérablement. Là où je fais un pas, elle est obligée d’en faire quatre. Résultat, je les rejoins en quelques minutes, puis je remonte la colonne, sous les exclamations étonnées et les vivats.

– C’est le docteur ! Il est revenu ! Il a franchi la barrière de la mort !

Je ne perds pas mon temps à répondre. J’économise mes forces, car mon expérience de médecin me dit que l’effet euphorisant du liquide que je viens de boire ne va pas durer. À n’importe quel moment, je peux ressentir une baisse de forme, et je risque alors de m’effondrer, car j’ai toujours le ventre vide.

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J’aperçois au loin la garde qui marche en tête. Et voici le lieutenant de La Londe, qui me salue avec un mélange de frayeur et de respect. Il marche à côté de Napoléon. Je le pousse de l’épaule et je prends sa place.

– Content de vous revoir, docteur, dit simplement Napoléon.

Je sens que sa joie est sincère. Néanmoins, je fais semblant d’être vexé – après tout, ne m’a-t-il pas abandonné ? On marche pendant un bout de temps en silence.

Ma tête tourne toujours. Les étoiles bleues n’en finissent pas de danser. Surtout quand je regarde Napoléon. Il a comme une concentration de lucioles autour du cou. Bah ! ça finira par me passer. Cependant mes jambes se font lourdes, mon entrain baisse : c’est ce que je craignais. L’organisme finit par épuiser l’énergie. Bientôt je m’écroulerai.

Alors je dis :

– Sire, je sais où se trouve la croix d’Ivan le Grand.

Je parle suffisamment fort pour être sûr d’être entendu par les officiers de la garde.

Ils s’arrêtent tous.

Immédiatement, autour de moi s’affolent ceux qui se souciaient naguère si peu de ma santé.

– Comment ?… Dites-nous, docteur !…

– Parlez, au nom du ciel !

– Voulez-vous une corneille ?… Vite, attrapez un rat pour le docteur !

On me fabrique un siège avec des branches, on me fait asseoir.

– Donnez-moi d’abord à manger, dis-je.

Après avoir englouti avidement une espèce de ratatouille puante dont je n’ai pas cherché à connaître la recette et qui avait été cuisinée pour Sa Majesté, je me réchauffe les pieds près d’un grand feu que l’on a dressé exprès pour moi. Soudain, Napoléon n’est plus au centre de cette armée. Il erre, délaissé, sur le bord de la route. Et c’est en vain qu’il rappelle au lieutenant de La Londe qu’il ne faut pas traîner :

– Avec le temps qu’on a perdu, Ouglov doit avoir retrouvé notre trace.

Le lieutenant n’écoute pas. Il est aux petits soins pour ma personne. On se débrouille même pour me dénicher du tabac. (Dois-je préciser ici que je ne fume pas ?… J’en prends quand même que je mâchouille longuement.)

Quand les forces reviennent pour de bon, je leur dis :

– C’est quand on a parlé de deux planches clouées en forme de grand X que ça a fait tilt ! Je les avais déjà vus quelque part, ces X, j’en étais sûr.

Je remonte mon pantalon. Je défais les ficelles autour de mes cuisses. Je sors les pages que nous avait données André le débile et qui m’ont si bien protégé du froid.

– Voyez ces notes dans les marges. Truffées de grands X ! À l’époque, je n’y avais pas fait attention. Mais maintenant, ils prennent tout leur sens. Regardez, quand on observe de près, on distingue un dessin sur les branches du X : un homme attaché. Ce doit être saint André que l’on crucifie. Et ces hachures tout autour, si l’on regarde bien, c’est la carte approximative de la région : on reconnaît Dorogobouj, Smolensk et la route vers Moscou, celle où l’on marche actuellement. Si l’on prend la peine de relier les X entre eux, comme je le fais maintenant avec un crayon, un chemin se dessine. Le soldat qui a écrit ces notes à l’époque nous montre par où ils sont passés.

Pour finir, je prends une pose de conquérant et je dis, en pointant mon doigt sur la carte :

– Messieurs, nous avons devant nous la route qu’a prise la croix d’Ivan le Grand en 1812. Il n’y a plus qu’à la suivre.

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