Le Retour de Russie
Chapitre 13.
13.
Le jour se lève sur le village brûlé, on sort du cellier, on contemple le tableau autour de nous. Et l’on est ébahis. Une fine couche de neige recouvre les environs. Le soleil fait briller tout cela et l’on ne peut s’empêcher de fermer les yeux. Puis on les ouvre : on trouverait le paysage beau, s’il n’y avait, çà et là, des carcasses noires de maisons détruites.
Le froid nous prend tout de suite à la gorge.
– Bougeons-nous, commande Pauline en faisant des mouvements de gymnastique. Et vous, docteur, voyez comment on peut améliorer ce quotidien fait de froid et de faim.
Je parcours le village et je découvre d’autres caves. Dans l’une d’elles, je trouve une boîte d’allumettes. Une vraie boîte d’allumettes ! Je crois que je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie. Elle a dû servir à mettre le feu au village.
Le bois, ce n’est pas ce qui manque. On en amène un tas, que l’on fourre à la paille, et hop !
Ce feu nous sauve. On fait sécher nos affaires et l’on réchauffe nos os et nos doigts. Mon orteil revient à la vie. On peut maintenant réfléchir à la nourriture.
– Ne restez pas planté là, s’agace Pauline. Allez attraper quelque chose dans la forêt. Il doit bien y avoir des sangliers, des cerfs.
On ne devient pas chasseur sur simple ordre de Sa Majesté quand on a passé toute sa vie dans un hôpital. Je suis très maladroit de mes mains et bien incapable de lancer un bâton ou une pierre avec précision. En revanche, je suis bon observateur. En explorant les ruines attenantes à notre cellier, je tombe sur un sac avec de drôles de biscuits en forme d’anneaux. Quelques rats s’enfuient en me voyant. C’est un bon signe. Ce que goûte le rat ne peut être mauvais pour l’homme affamé.
– Je les connais, ces biscuits, dit alors Pauline. On mangeait ça à l’époque. C’est très dur et ça ne pourrit pas en hiver. C’est pourquoi les Russes en ont plein leurs caves.
Elle se jette sur le pactole.
Je lui fais remarquer que j’y ai vu des rats, et qu’elle ferait bien de regarder ce qu’elle porte à sa bouche. Elle ignore absolument mes avertissements. Pire, elle me lance :
– Eh bien qu’attendez-vous pour en attraper ? Les rats se cuisinent très bien.
Je ne peux m’empêcher de penser que son comportement est très éloigné de ce que l’on voit chez les jeunes filles, qui, d’habitude, sont effrayées et dégoûtées quand on parle de rats. La faim n’excuse pas tout. La personnalité débordante de Napoléon, cette folie qui s’est installée, voilà ce qui explique le comportement de Pauline B., au point où l’on ne voit plus la jeune fille derrière le masque.
Ayant un peu mangé, on réfléchit à notre expédition. Que faire maintenant ? D’un côté il faudrait reprendre la route, d’un autre on n’en a pas beaucoup le courage. On regarde cette route droite qui s’éloigne à perte de vue. Dieu sait combien de kilomètres il faudra encore marcher pour atteindre le village suivant. Et qu’on est bien, près du feu !
– On reste ici pendant une journée supplémentaire, tranche alors Pauline. On en profitera pour explorer les autres caves et nous reposer. Si l’on trouve d’autres biscuits ronds, ce sera toujours ça de gagné. Quant aux rats, pensez-y. L’organisme a besoin de viande. Le mien en tout cas.
Je l’installe près du feu, pendant que je descends dans les caves. J’emporte avec moi un gourdin en bois, et j’essaie d’avancer sans faire de bruit pour ne pas faire fuir les rongeurs. Puis j’allume la torche par surprise et pan ! je tape dans le tas. En fin de journée, le bilan est de deux gros rats. Je les apporte en triomphe auprès du feu. On enlève la peau et on les fait frire. Mieux vaut ne pas faire attention à l’odeur. Sinon, la viande est mangeable. Napoléon me suggère de faire un peu de chasse au rat pendant la nuit pour avoir des réserves le lendemain.
Il fait nuit, le feu finit de brûler et l’on ne va pas tarder à se coucher, quand on entend un sifflement lointain.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? bondit Pauline. Vous avez entendu ?
On arrête de manger, on se redresse, on tend l’oreille.
Au début il n’y a que le crépitement du feu.
Puis, venues de très loin, des notes de musique. Comme si quelqu’un jouait de la flûte.
On se regarde avec Pauline. On tend l’oreille.
Encore !
C’est bien de la flûte, on dirait. Avec l’écho, dans cette forêt vide et noire, chaque note résonne maintenant. Pas de doute, on joue de la flûte. Enfin une âme vivante, pourrait-on se réjouir, sauf que la situation est pour le moins étrange. Avec cette musique qui retentit au loin, on se sent encore plus perdus dans l’immensité de la forêt. Les sons se font plus clairs, on dirait que ça se rapproche. La situation n’est guère rassurante. Qui pourrait avoir l’idée de venir jouer de la flûte, la nuit, dans une forêt glaciale ?
– Mon Dieu, dit Pauline.
Je remarque alors que ce n’est pas de la peur qui se lit sur son visage mais une profonde perplexité.
– Je connais cet air-là, dit Pauline. C’est le fifre du premier régiment de grenadiers. On le fait jouer quand on part à l’attaque pour remonter le moral des soldats.
La musique se rapproche et l’on entend aussi un bruit régulier et sourd. Dam ! dam ! dabadaba dabadaba dam !
– Le tambour ! crie Pauline.
Je propose de nous cacher le plus vite possible.
– Vous êtes lâche, docteur, constate Pauline.
– Ne confondez pas lâcheté et sens des responsabilités.
La marche militaire est tout autour de nous maintenant. Elle vient de la forêt. Pour me rassurer, j’ai remis du bois dans le feu. Cependant, à part nos ombres que la lumière projette sur les arbres, on ne voit personne.
– Je ne tiens pas à me faire dépouiller une deuxième fois, dis-je.
Pauline ne m’écoute pas. Elle s’est avancée sur la route couverte de neige, elle s’y plante toute droite, les bras croisés sur la poitrine, face au danger. J’éprouve à cet instant un mélange de peur et d’admiration. J’ai beau me dire que la folie est responsable de son comportement, je ne peux m’empêcher d’y voir un courage exceptionnel.
– Ne craignez rien, docteur, me crie-t-elle. Ceux qui jouent cette musique sont nos amis.
Je ne serais pas aussi optimiste.
– J’ai moi-même ordonné sa composition, dit Pauline. C’est la marche des grognards. Écoutez, comme c’est beau !
Je n’y trouve rien de spécialement sympathique, c’est lourd et vilain comme une marche militaire. Le mot « grognard » n’est pas fait pour rassurer non plus.
– Ces « grognards » qui vous font trembler, docteur, ce sont mes meilleurs soldats. Ils grognent, mais sous leurs airs d’ours se cache une douceur incroyable. Et un courage de lion. Mes grognards, mes enfants !
À ces mots, des ombres s’agitent dans la forêt. Des branches craquent, et, au son du fifre et du tambour, des hommes en haillons sortent du noir.
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