Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 16 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 14.

14.

 

Il y en a des centaines. Ils s’avancent vers nous, entrent sur la route et s’immobilisent en rangs serrés, dans une raideur toute militaire. La première chose qui me frappe est leur regard effrayant : des yeux exorbités comme des balles de ping-pong, des pupilles noires et brillantes, et cette manière de fixer Pauline comme si elle était un miracle.

Le fifre se tait. L’instrument quitte ses lèvres et se range machinalement dans un étui cylindrique qui pend autour de son cou. Le tambour continue de battre pendant deux mesures puis s’arrête également. L’homme qui le porte semble ébahi, ses bras se baissent et les baguettes lui tombent des mains. Il ne fait rien pour les ramasser. On dirait qu’il ne s’en aperçoit même pas. Ceux qui sont encore à la lisière de la forêt ne nous voient pas et ne comprennent pas pourquoi la musique a cessé, on entend des jurons et des cris d’impatience.

– Eh ! quoi ! pourquoi on s’arrête, têtes de pioches ?

C’est dit dans un bon français.

Il me faut quelques secondes pour réaliser à quel point il est incroyable de rencontrer une centaine de Français dans une forêt russe, en pleine nuit.

Je n’éprouve cependant nulle joie à l’idée de retrouver des compatriotes. Car ces hommes sont sales comme les rats que j’ai vus tantôt. Leurs habits ressemblent à des serpillières qu’on aurait laissé pourrir dans un marais. Leurs visages sont creusés par la faim, ils portent de lourdes moustaches et des barbes qui ressemblent à une jungle. Les cheveux ont l’air d’avoir été enduits de colle qui a séché en formant d’horribles tresses grasses. Les pieds et les visages sont emmitouflés dans des écharpes, à moins que ce ne soient des chaussettes. Certains tiennent à peine debout, appuyés sur des bâtons, d’autres, encore moins valides, sont soutenus par leurs camarades. Je vois aussi une civière où gît un homme sous un tas de couvertures. Son bras pend comme une ficelle sans vie, et il n’est pas difficile de comprendre qu’il est à l’article de la mort.

Et l’odeur !… Toute cette foule sent comme de l’ordure que le Diable aurait mise à mijoter pour une soupe servie aux Enfers.

Aussitôt je pense à Pauline. Comment la protéger ? Si l’idée leur venait de nous mettre en pièces pour nous voler nos biscuits ronds, on ne tiendrait pas plus de trois minutes.

Mes yeux cherchent une possibilité de fuite. La route devant nous est maintenant occupée, mais il reste la possibilité de revenir sur nos pas. Par rapport à ces hommes, ma condition physique est excellente : si je me mets à courir, ils auront du mal à nous suivre.

Je me rapproche de Pauline.

– Accrochez-vous à mon bras, Sire, respirez un bon coup, et, quand j’aurai compté jusqu’à trois, on décolle à toutes jambes par le chemin à votre droite. Un… Deux…

L’air de rien, j’ai saisi un bâton enflammé qui me servira d’arme.

– Ça suffit, docteur, commande Pauline. Vous ne voyez donc pas que ce sont mes hommes ? Le premier régiment de grenadiers. Ça se voit à l’uniforme.

Sa voix est calme, elle ne ressent aucun des dangers qui me paraissent évidents. Napoléon a perdu de sa lucidité, me dis-je à cet instant. Et où voit-elle des uniformes dans ces chiffons ?

– Approchez, mes braves, dit Pauline. Regardez, docteur.

Elle a saisi la manche d’un gars.

– Voyez cette couleur ! Ce rouge ici, en bout de manche, et ce bleu ailleurs. L’uniforme de la garde !

Sincèrement, malgré les efforts, il est impossible de distinguer une couleur quelconque dans toute cette saleté. Il fait nuit aussi, ce qui n’arrange pas les choses.

C’est alors que se produit un événement hallucinant.

Alors que pas un mot n’a été échangé entre nous et ces saltimbanques, on les voit qui, un par un, plient l’échine et posent un genou à terre. Dans un silence où l’on n’entend que les cris lointains d’une chouette, les soupirs du vent et le claquement du feu, le spectacle de tous ces hommes agenouillés devant Pauline est d’une force à couper le souffle.

Puis le fifre tend vers elle ses bras couverts de croûtes et dit :

– Merci, Sire, d’être revenu nous chercher.

Aussitôt un chœur de voix s’élève de toutes parts :

– Merci, Sire !

Le tambour tape une roulade et crie :

– Vive l’empereur !

Le cri est repris en écho par des centaines de voix :

– Vive Napoléon !… Vive Napoléon !

À cet instant, je me mords le pouce pour vérifier que je ne rêve pas. Je me fais très mal : ma mâchoire, je l’ai toujours su, est capable de casser des noix. Résultat, je suis bien obligé de constater que je suis toujours là, au fond d’une forêt perdue, entouré de centaines de clochards qui nous prêtent allégeance, enfin, quand je dis « nous », c’est surtout à Pauline.

Napoléon, lui, exulte. Il se tient les bras croisés, la jambe droite vers l’avant, il contemple ses troupes, il attend que le silence revienne.

Puis il s’adresse à eux en ces termes :

– Soldats !… Nous sommes fiers de vous. Vous avez supporté le froid extrême, la faim, l’abandon. Ce que vous avez enduré, aucune bête n’en aurait été capable. Et pourtant, vous êtes toujours là, prêts à poursuivre l’héroïque chemin de la gloire. Mes enfants !… Si vous saviez comme j’ai souvent pensé à vous, à vos souffrances inhumaines, à vos sacrifices sur cette terre hostile ! Mes grognards !… Nous allons maintenant tous ensemble serrer les rangs, et leur montrer de quoi est capable un soldat de Napoléon.

Je résume, car le discours a été bien plus long en réalité. Je ne compte pas les fois où les mots « gloire », « héroïsme », « aigles », « Empire » ont été prononcés. Il y a même eu une allusion à l’Égypte et à ses pyramides, sans oublier Austerlitz, Iéna, Wagram et d’autres stations de métro dont je n’ai pas compris la raison d’être.

Quand il termine, c’est un « Hip-hip-hip hourra ! » tonitruant, à déraciner les arbres, qui vrombit parmi ces gueux. Ils se redressent comme un seul homme et le portent en triomphe, pendant que je reste abasourdi devant ce spectacle.

Sont-ils tous fous ?… J’envisage cette possibilité. Il n’est pas impossible qu’un ou deux déséquilibrés se prenant pour des soldats de Napoléon aient fait le voyage pour venir se terrer dans la forêt entre Moscou et Smolensk. Mais comment peut-on croire qu’une centaine de personnes se retrouve dans le même cas ? D’où vient cette avalanche de soldats ?

Autre hypothèse : on est tombés sur une « reconstitution historique », comme on les appelle. Mme Déker m’avait prévenu. « Il y a des mordus d’histoire qui aiment se déguiser en soldats et jouer à la bataille comme quand ils étaient gamins », m’a-t-elle raconté. « Vous en croiserez à coup sûr. » Admettons. Admettons que l’on soit au milieu d’une gigantesque mise en scène. Mais par quelle magie se sont-ils prosternés devant Pauline, une inconnue, qui n’est même pas vêtue à la Napoléon ? Regardez-les qui la boivent des yeux, prêts à la suivre au bout du monde. Est-ce un comportement raisonnable ?

J’écris ces lignes et je ne peux m’empêcher de penser que moi aussi, d’une manière insensée, j’ai suivi Pauline jusqu’à cette Russie de malheur. Mon comportement n’est-il pas semblable à celui de ces gens ? Je sais, moi, que je suis un docteur et que je poursuis une expérience médicale de la plus haute importance. Mais si quelqu’un me voyait de l’extérieur ?

Pauline, elle, ne se pose pas toutes ces questions. Elle inspecte son armée. Elle passe dans les rangs, leur parle, les touche. On voit qu’elle est émue, et c’est réciproque.

– Ah, c’est vous, capitaine Laville, que je suis content de vous revoir ! Comment va votre épaule, on a extrait la balle ?… Et c’est ce bon sergent Drumont ! Quelle moustache vous avez ! Elle a encore embelli… Mon pauvre Brumeau, c’est tout ce qu’il vous reste de votre fusil ?

Et ainsi de suite. Elle prend des nouvelles, compte les hommes, regarde les uniformes, caresse les armes. On dirait qu’elle a retrouvé une vieille caisse avec les jouets de son enfance : elle les sort un par un, les regarde, se souvient… Le spectacle de cette folie est troublant. On passe ainsi beaucoup de temps à faire connaissance.

– Le capitaine Tournon est-il parmi vous ?… Quelqu’un aurait-il des nouvelles du capitaine Tournon ?

Soudain, elle est comme obsédée par ce Tournon. Elle veut le revoir à tout prix. Elle repasse dans les rangs, interroge. Non, personne de ce nom ne répond à l’appel. Elle semble déçue. Alors je marque ce nom dans mon carnet : « capitaine Tournon ». Il faudra explorer.

Elle se fatigue enfin.

– Allons dormir, me dit-elle. Demain, on partira de bon pied.

Comme je dois avoir l’air inquiet à l’idée de passer la nuit avec ces individus, elle ajoute :

– Soyez rassuré, docteur, les bandits russes ne viendront plus. Maintenant nous ne sommes plus seuls : j’ai mes grognards.

Et elle s’installe tranquillement pour la nuit après avoir donné quelques ordres pour les tours de garde. Cinq minutes plus tard, une expression de profonde sérénité illumine son visage : elle dort.

Pour moi, impossible de fermer l’œil. J’entends le va-et-vient des sentinelles, dehors, devant notre porte, et je me demande comment je vais faire pour m’occuper de tant de malades à la fois, car plus j’y pense, plus c’est l’hypothèse d’une folie collective qui me semble probable.

Une armée de fous, commandée par Napoléon, et moi, seul être sain d’esprit, qui surveille ce beau monde. Voilà le tableau. Je me demande ce que dirait le professeur Hubner s’il était à ma place. Ce qui me rend heureux, d’une certaine manière : aucun médecin n’a vécu ce que je suis en train de vivre. Je sais ce que je vais écrire pour le prochain Bulletin de l’asile.

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