Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 27 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 25.

25.

 

Nous sommes propres, les dents lavées, dans des vêtements neufs et chauds, un peu trop serrés pour moi, un peu trop flottants pour Napoléon, on porte un sac à dos rempli de provisions, on nous a même donné quelques roubles. Nous quittons la descendante du capitaine Tournon en la remerciant pour son hospitalité.

– Vous ne voulez pas que mon mari vous dépose à Smolensk en un coup de camion ? En une demi-heure vous y êtes.

On décline poliment cette proposition. On préfère marcher. La dame nous prend pour des fous. Elle ne se doute pas que nous n’avons pas l’intention d’aller à Smolensk.

Elle nous donne quelques cartes de la région.

– Essayez de ne pas vous perdre, cette fois.

On s’éloigne par la route et l’on sort du village avant de bifurquer vers le sud par un chemin forestier. On se donne quelques heures pour trouver la clairière où le capitaine est tombé.

– La dame a été gentille avec nous, dis-je. Je lui suis reconnaissant pour les vêtements et la nourriture, même si je regrette mon sabre.

– Moi, je suis content de partir, dit Napoléon. J’en avais assez de jouer la comédie. Prétendre que je suis une « Pauline » alors que tout mon être me dit le contraire, c’est très énervant.

– Je dois vous dire, Sire, que vous portez votre masque de Pauline à la perfection.

En deux cents ans, cette partie de la forêt a bien changé elle aussi. Le chemin sur lequel on marche n’existait pas à l’époque. Ça n’empêche pas Napoléon de se repérer aisément. On dirait qu’il vit avec le terrain, comprenant l’origine de chaque amas de terre, devinant l’emplacement des ruisseaux cachés, des routes anciennes envahies de végétation. À la position de la mousse qui monte sur les souches, il saisit toute l’histoire d’un sous-bois.

– Et voilà notre objectif, dit-il quand on est parvenus au milieu d’une zone un peu plus clairsemée de bouleaux.

Comme je ne vois aucune clairière, il me fait remarquer que ces arbres sont jeunes, d’une trentaine d’années à peine. Il me montre la frontière qui les sépare d’arbres plus anciens. Il fait quelques marques au couteau sur les troncs, il mesure des distances, jongle avec les cartes, réfléchit et m’annonce :

– C’est ici, à quelques mètres près, que le capitaine Tournon est tombé de cheval en novembre 1812.

Puis il lève son bras dans la direction où est parti Ananas :

– Allons-y.

On marche en silence pendant une vingtaine de minutes. On essaie de se mettre dans la tête d’un cheval chargé de caisses. Comment être sûr que l’on suit la bonne route ? Par moments, on ferme les yeux et l’on aurait presque envie de se mettre à quatre pattes. On tombe alors sur un chemin en creux, comme une large ornière.

– C’est ici qu’il a tourné, dit Napoléon.

L’ornière guide nos pas jusqu’à ce que l’on sente une certaine mollesse sous les pieds. Il y a de la mousse partout, et un sol qui n’est pas gelé. De rares arbres, dont certains sont couchés et pourrissent, nous barrent la route. Un soleil hivernal sort alors de la grisaille pour éclairer cet enchevêtrement de branches cassées. De sous mes pieds, un gros rat bondit et s’enfuit – je ne pense même pas à l’attraper.

– Nous sommes au bord de l’ancien marais, dit Napoléon.

Comment progresser maintenant ? Nous n’avons plus aucune indication.

– Allons, Ananas, dis-je tout haut, où es-tu allé, brave cheval ? Où sont tes sabots, tes os, tes caisses ?

Seul un corbeau me répond.

C’est à cet instant que l’idée me vient de me servir de la clochette. Après tout, elle a cette faculté de sentir des courants invisibles.

Je ferme les yeux et rdling ! ding ! ding !

Le son en est différent, plus lourd, moins enjoué que la première fois. Il n’en est pas moins agréable, et il porte tout aussi loin.

Dans une main je tiens donc la clochette, et j’avance entre les troncs en appelant doucement :

– Ananas !… Ananas !…

Au détour d’une grosse racine, je crois entendre un hennissement. Je fais sonner la clochette plus fort. Pas de doute, c’est un cheval que j’entends : comme une voix chaleureuse et grave. Elle est proche et lointaine en même temps, et je mets du temps à comprendre qu’elle vient d’en dessous. Je me couche sur le sol et je plaque mon oreille : le hennissement est là, joyeux, on dirait qu’on l’a enfermé dans une cave souterraine.

On se rend compte alors qu’on n’a aucun outil pour creuser.

On récupère quelques bouts de bois qui nous paraissent solides, et l’on remue la terre à l’endroit où le son paraissait le plus proche. À grand-peine parvient-on à faire un trou de quelques centimètres de profondeur.

– Allez-y à la main, docteur, dit Napoléon.

Je m’agenouille et je commence à brasser la terre froide. Après avoir travaillé une dizaine de minutes, mes mains dégagent un bout de métal tordu.

– Un étrier ! s’écrie Napoléon. Nous l’avons trouvé ! Ananas est là ! Creusez, docteur !

Et, n’y tenant plus, il s’y met aussi.

Nous ne tardons pas à dégager un squelette de cheval, et, sous les restes de la selle, on aperçoit les vieilles planches de deux caisses.

C’est un moment solennel. Napoléon grimpe sur un tronc – il y a toujours cette envie irrépressible chez lui de se mettre en hauteur. Perché au-dessus de ce courageux cheval qui a servi dans la Grande Armée avec dévouement et abnégation, il prononce un discours que je ne parviens pas à retenir dans les détails à cause de l’émotion qui me serre la gorge, mais dont la teneur est, comme d’habitude, impériale. Les mots « gloire », « postérité », « aigles », « lions » et « soleil » y sont en bonne place.

Ainsi avons-nous rempli cette mission qui paraissait tellement improbable au départ, pour ne pas dire totalement folle (et je pèse mes mots), une mission dont certains auraient volontiers mis en cause l’intérêt pratique. Ayant traversé les souffrances, affronté les dangers, vu d’incroyables prodiges et survécu à la mort, c’est avec des larmes aux yeux que je regarde maintenant ces restes de cheval et les caisses qui contiennent notre félicité.

Par honnêteté vis-à-vis de moi-même et de la postérité qui pourrait lire ces notes, je me dois de souligner que sans Napoléon rien de tout ceci n’aurait eu lieu. Qu’on le veuille ou non, il est l’âme de cette expédition. Alors c’est tout naturellement que je l’invite à ouvrir les caisses, même si l’envie me démange d’en casser le couvercle moi-même.

 

Sa Majesté est émue comme moi.

– On va le faire à deux, dit-il. Après tout, sans votre présence d’esprit à plusieurs moments difficiles, on n’en serait pas là. Tenez, pour vous récompenser, je vous nomme médecin en chef de la Grande Armée, avec le grade de brigadier général.

C’est un honneur infini et je ne sais comment le remercier.

– Arrêtez de larmoyer, docteur, et tirez la carcasse.

On pousse le squelette, on soulève la selle et l’on dégage les caisses entièrement.

– Doucement, docteur, dou-ou-cement. C’est une cargaison fragile.

On choisit un bâton pour faire levier et l’on fait sauter le couvercle.

D’abord, on ne voit rien : c’est sombre et ça sent l’humidité.

Puis je distingue des formes noires et brillantes. On dirait du verre.

– Dou-ou-cement, ne cesse de répéter Napoléon.

Il a les mains plongées dans la caisse. Quand il les retire, il tient une bouteille. On dirait du vin.

– Un château-chalon de 1805, s’extasie-t-il. Le vin de l’éternité ! Le capitaine Tournon en avait trouvé dans les caves du comte Zoubov. C’est un prodige ! Comment croyez-vous que j’ai pu tenir tout ce temps à Moscou en flammes ? La cuvée « Austerlitz » est exceptionnelle. Admirez ce jaune !

Il la pose avec d’infinies précautions et plonge à nouveau dans la caisse, d’où il retire une autre bouteille, de vin rouge cette fois.

– Un gevrey-chambertin de 1808 !… Savez-vous, docteur, que j’ai emporté avec moi plusieurs centaines de ces bouteilles en partant de France. Malheureusement, un boulet russe près de Borodino a pulvérisé la majeure partie du stock. Ces bouteilles sont uniques au monde !

On explore ainsi les deux caisses. Des bouteilles s’accumulent autour de nous.

– Je ne comprends pas, Sire, dis-je finalement. Où sont les éperons en vermeil, les scarabées d’or, le trésor impérial ?

Tout à sa joie devant ses bouteilles chéries, il ne ressent aucune gêne à m’avouer :

– Pour les éperons et les scarabées, j’ai un peu brodé sur l’invention, docteur. Je crains que vous ne seriez jamais venu si je vous avais dit que c’était pour du vin. Vous êtes, comment dire, d’un esprit très conventionnel. Je l’ai bien observé à votre manière d’approvisionner le réfectoire : aucun vin au menu, pas même une appellation médiocre. Le capitaine Tournon, lui, avait un palais d’une sensibilité remarquable.

Je suis déçu : tout ce voyage, cette épopée, pour une dizaine de bouteilles sales, couvertes de pourriture, qu’il va falloir traîner maintenant.

Car Napoléon me fait emballer la cargaison dans mon sac à dos, entourant chaque bouteille avec nos vêtements de rechange.

– Quand vous marchez, veillez à ne pas secouer, docteur. Vous transportez un trésor national très fragile. Je crois que vous ne vous rendez pas bien compte. Ces bouteilles appartiennent à ce que la France a produit de meilleur. Tenez, que pensez-vous que les dieux boivent en haut de l’Olympe ? Pas du Coca-Cola, je parie. Aucun éperon en vermeil, aucun scarabée d’or ne peut apporter à l’homme une félicité comparable. Allez, maintenant on rentre vite à Smolensk, on échange nos roubles contre un billet d’autocar et l’on file chez nous. Une fois à la maison, je vous promets d’ouvrir une bouteille rien que pour la déguster à deux, on l’a bien mérité.

On se met en route. Moi, chargé comme un camion, je traîne péniblement derrière un Napoléon gonflé à bloc qui sautille de joie. Sa bonne humeur fait plaisir à voir, et, à force de l’entendre vanter les mérites du bon vin de France, je commence moi aussi à trouver la vie belle. On trouve rapidement un chemin dégagé et plat où il est facile de marcher. Quelques kilomètres plus loin, un panneau « Smolensk » avec une flèche nous confirme que nous sommes dans la bonne direction. Dans quelques heures, on sera au chaud.

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