Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 24 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 22.

22.

 

La Grande Armée a désormais deux chefs.

Il y a Napoléon, bien sûr, un Napoléon qui s’impatiente. Il faut presser le pas, dit-il, rejoindre Smolensk au plus vite. Nous sommes sur la bonne route, dit-il aussi, une route dégagée. Pas d’Ouglov en vue. Profitons-en. En avant, les grognards ! En avant, les braves !… Son éloquence est redoutable. Sa parole est comme un vin délicieux. Elle crée l’enthousiasme. On veut y croire, on se lève pour le suivre.

L’autre chef, c’est moi. Un chef qui voit des étoiles et qui a la tête qui tourne – plusieurs heures ont passé et je ne suis toujours pas entièrement remis de la vodka rose. Un chef qui n’a aucune capacité à commander les hommes sur un champ de bataille. Je ne connais rien au maniement des armes. Les feintes militaires me dépassent et je ne sais pas entraîner la foule derrière mon drapeau. Néanmoins les soldats me font confiance. Je leur parle ainsi :

– Ayant moi-même failli mourir il y a quelques heures, je comprends votre peur et votre souffrance.

Ou bien :

– C’est le destin qui a mis ces pages entre mes mains. Suivons-les et libérons-nous.

Ou encore :

– Donnons à cette terre ce qu’elle demande : retrouvons la croix et partons en paix !

Chez les moins gradés, mon discours est accueilli par des cris de joie. Les officiers, eux, regardent respectueusement Napoléon.

– Nous avons la carte, dis-je encore. Que demander de plus ? Suivons les croix dessinées. Au bout du chemin, il y a la rivière où elle a été perdue. Rendons aux Russes ce que nous leur avons pris, faisons la paix des braves !

Deux chefs, deux approches.

Tandis que je parle, exalté par mes propres paroles et par les cris d’encouragement, je sens comme une ivresse. Jamais, dans mon petit hôpital, je n’ai imaginé que je pourrais parader ainsi devant des soldats tel un tigre de guerre. (Si le général de Gaulle me voyait !)

La troupe hésite. C’est alors qu’un groupe de grenadiers envoyés en éclaireurs, annonce son retour par des hurlements stridents.

– Que se passe-t-il ? demande le lieutenant. Avance-t-on dans la bonne direction ?

Oui, apparemment. Ça, c’est la bonne nouvelle. La mauvaise est que l’infatigable Ouglov aussi.

– Une embuscade ? demande le lieutenant.

Non, un cadeau. Sur la route, on a laissé à notre intention un message macabre : un cadavre de grognard entièrement nu attaché à une croix en forme de grand X – un message très clair.

– Ce n’est pas encore trop grave, dit d’abord le lieutenant, qui en avait vu d’autres. Quand les Russes font des prisonniers, il leur arrive de les déshabiller pour les laisser mourir de froid.

Sauf qu’ici c’est différent. Le pauvre soldat a été ébouillanté vivant puis écorché. Sa peau, retournée comme un gant, pend aux extrémités de ses doigts. Il a gelé ainsi, dévêtu de sa peau.

Un souffle de terreur passe sur nous.

Les bras nous tombent, les jambes se coupent. Démoralisés, on est comme écrasés par le terrible sort qui nous attend. Chacun a l’impression que des pinces invisibles ont déjà commencé à tirer sur les ongles, chacun ressent déjà la peau des mains, du torse, qui se tend, serre et brûle !

Voyant ses troupes au bord du désespoir, Napoléon intervient :

– Eh bien, nous devons en conclure que la route Moscou-Smolensk nous est interdite pour le moment. Nous allons donc suivre le plan proposé par le docteur Day, en qui j’ai entière confiance. Sachez, messieurs, que le docteur est une personne absolument exceptionnelle. (Je ne peux m’empêcher de rougir rien qu’en recopiant ces mots. Un tel compliment de la part de Sa Majesté, ce n’est pas rien.) Le docteur est chef d’hôpital. Je voudrais qu’on lui obéisse comme à moi, votre empereur.

Des cris de joie saluent cette remarquable décision.

Il n’y a plus qu’un seul chef, maintenant.

Je suis un peu confus, mais je dis :

– On ne va pas traîner. Que ceux qui connaissent bien la région étudient la carte. Personnellement, je m’oriente très mal. Cherchons le premier X. Qu’en pensez-vous, Sire ?

Je ne tiens pas à le priver de tout commandement.

– Vous avez raison, docteur, dit simplement Napoléon. Faites passer la carte. Que chacun la regarde attentivement.

Il range la main dans les plis de son manteau au niveau du ventre, pour prendre la pose classique d’un Napoléon, appuyé sur un pied, l’autre en avant, les yeux perdus dans de lointaines pensées.

Le sergent Vignoux nous apprend alors qu’il reconnaît la rivière où nous devons nous rendre. Il en est parfaitement certain. Elle s’appelle la Semenovka et elle peut être assez large par endroits. Le sergent Vignoux est mort en voulant la traverser : un boulet de canon a brisé la glace sous ses pieds et il a glissé dans l’eau. Parvenu trempé de l’autre côté de la rive, il a gelé sur place.

– Elle coule au sud, dit le sergent. Que soient maudites toutes les rivières de ce pays !

Le lieutenant calcule notre position par rapport à la route, et l’on part donc vers le sud à travers la forêt. Je demande au fifre et au tambour de mettre un brin de musique, et nous voilà en ordre de marche. Je ne peux pas dire que l’humeur s’est arrangée, mais on est contents d’avoir un but. Tout ce qui nous éloigne de la route où les Russes ont torturé notre camarade est bon à prendre.

En tant que chef, j’ai plusieurs sujets de préoccupation. Le premier est d’estimer nos chances de succès avec sincérité. Comment fait-on dans cette immense forêt pour retrouver une croix perdue il y a plus de deux cents ans ? Ma carte, à supposer qu’elle soit juste, nous y conduira-t-elle avec suffisamment de précision ? Pas sûr. Je pense à l’aiguille tombée dans la botte de foin. Autre chose : la croix a peut-être déjà été trouvée, depuis le temps. Je réfléchis à cette hypothèse. Puis je la rejette. Non, l’objet sacré est bel et bien ici, dans cette terre, car comment expliquer autrement la malédiction des ranimés, l’acharnement d’Ouglov et toutes ces souffrances ? Notre expédition n’est donc pas absurde. Il n’en reste pas moins que le résultat est très incertain. Il faut être préparé à errer pendant des semaines, des mois, des années – comment garantir le moral des troupes ?

Telle est la responsabilité du chef.

J’en parle au lieutenant.

– Ne pourrait-on pas organiser des activités de divertissement pour les soldats ? À l’hôpital où je travaille, on a monté un club de volley-ball. On a organisé aussi un atelier de modélisme, et un concours de chant, remporté cette année par Maria Callas.

– Il ne faudrait pas que ça nous retarde.

– On n’a qu’à faire ça au prochain bivouac. Qui ne devrait pas tarder car j’ai toujours ces étoiles bleues, ça ne passe pas, c’est pénible, j’ai l’impression d’une maladie aux yeux. Tenez, autour de vous, ça danse allégrement.

Maintenant que je suis aux commandes, le lieutenant me regarde avec sollicitude. Le moindre de mes bobos est au centre de toutes les attentions. Mes demandes sont écoutées.

– Je vais voir ce que je peux faire, dit-il.

Et il tient parole. Un peu plus tard dans la journée, il fait un peu moins froid et l’on a fini par rejoindre le chemin dessiné sur la carte sans rencontrer Ouglov : ces deux événements mettent la troupe de bonne humeur. Le lieutenant en profite pour organiser un petit jeu. Un concours d’objets pillés à Moscou. Celui qui a l’objet le plus impressionnant gagne un rat grillé, entier, pour lui tout seul.

Tous les trésors n’ont pas été abandonnés, loin de là.

Le sergent Vignoux nous montre une icône de la Vierge à l’enfant, dans un cadre en argent qui illumine tout par sa brillance. Il dit qu’il l’a trouvée dans une chapelle privée chez un vieux couple de Russes. Il aurait pu faire fondre l’argent et jeter le rectangle en bois, comme l’ont fait beaucoup de ses camarades, mais il trouvait que l’enfant Jésus ressemblait à son petit-neveu. Il prie tous les soirs devant cette image.

Le grognard Lassagne sort une canne dont le pommeau, en ivoire sculpté, s’ouvre sur un jeu d’échecs miniature.

Le chanceux caporal Fadeau montre une boîte à tabac en or massif où il reste encore quelques miettes. Il en respire goulûment l’odeur et la range dans sa poche. L’or en est si pur que mes étoiles bleues se déchaînent. Le même Fadeau possède aussi une superbe peau de renard noir qui adoucit considérablement ses souffrances.

– Tout cela est très joli, dit Pauline.

Un soldat déroule devant nous trois peintures. Il les a découpées au sabre dans la maison où il logeait. Roulées en cylindre autour de sa taille, sous l’uniforme, elles ont traîné toutes ces années avec lui. Pour bloquer le vent, c’est encore meilleur que les vieilles pages.

– Mais c’est un Rembrandt ! s’écrie Pauline devant l’une des toiles qui représente un sinistre moustachu coiffé d’un superbe casque doré. Ce chef-d’œuvre n’a pas de prix !

Elle se désole aussitôt : frottée pendant deux cents ans contre le ventre du soldat, la peinture s’est écaillée par endroits. Quand on la retourne, on découvre de grosses traînées de sueur. Et aussi, je suis navré de l’écrire, de véritables nids de vermine corporelle. Saisis par le froid, les petits insectes et leurs larves gèlent bientôt en tas noirâtres.

C’est pourquoi le gagnant n’est pas Rembrandt, mais un certain caporal Roturier. Le brave soldat exhibe des couverts en or et vermeil aux armes d’Alexandre Ier. Il y a trois couteaux, deux fourchettes, une cuillère. Le reste a été perdu. C’est du pillage de très haut vol, et l’on reste émerveillés devant ces objets d’une si grande finesse et si belle gravure. Il faut le voir ensuite manger son rat avec ces couverts, sans se presser, comme un prince !

Puis, s’essuyant les lèvres avec la manche, il range les merveilles dans sa botte droite qui se met alors à scintiller d’étoiles bleues – c’est ainsi que je le vois. Plus tard, quand on se remet en route, je fais exprès de marcher derrière le caporal, et j’ai tout le loisir d’étudier ces charmantes petites flammes qui ont l’air de s’échapper de sa botte droite, et que je ne perçois nulle part ailleurs. C’est étrange et inquiétant. Je vois des taches à certains endroits précis uniquement. La poche du lieutenant scintille aussi. Et la poitrine de Napoléon.

Je finis par comprendre que mes yeux n’y sont pour rien. Quand je regarde la neige ou la forêt, je n’ai pas de taches. Elles apparaissent sur la botte de Roturier, la poche du lieutenant ou la poitrine de Napoléon. Toujours au même endroit.

– Pardonnez-moi, mon lieutenant, cette question déplacée, dis-je alors. Que portez-vous dans la poche de votre pantalon, si ce n’est pas un secret ?

Il s’étonne.

– Rien que vous ne connaissiez déjà, docteur. La miniature de ma mère. Et quelques pièces d’or.

Quand il les sort, la lumière bleue disparaît. Quand il les remet, elle revient. On refait l’expérience plusieurs fois. Au point où je commence à l’agacer. Je demande la même chose au caporal Roturier. Il montre les couverts, la lumière disparaît. Je lui demande gentiment :

– Et si, caporal, vous les rangiez dans l’autre botte ?

Les étoiles se déplacent alors vers son autre jambe.

Le reste n’est qu’affaire de raisonnement. Qu’ont-ils en commun, tous ces objets ?…

Je me suis approché de Pauline, et j’ai dit :

– M’est avis, Sire, que vous portez au cou un objet précieux.

– Comment le savez-vous ? s’étonne-t-elle. C’est une monnaie en or montée en médaille.

Puis :

– Ce n’est pas bien, docteur, de regarder les gens quand ils se déshabillent.

– Oh Sire, je jure sur ma santé mentale que jamais je ne vous ai regardée, dis-je. Ce sont les étoiles bleues. Elles scintillent exactement au milieu de votre poitrine.

– Ça par exemple ! dit-elle. Vous sentez donc la présence de l’or ?

– Mieux, Sire. Je le vois !

On se prête alors à un petit jeu. Pauline cache la médaille, et je la retrouve aussitôt, qu’elle soit dans sa chaussure, sa manche ou son chapeau. Je fais le truc avec une facilité de magicien. Tout le monde est fasciné, moi en premier. Jamais je n’ai eu de facultés paranormales. D’ailleurs je suis plutôt du genre à égarer mes affaires. Et là, cette alchimie !

On teste sur d’autres métaux. Un officier cache un vieux rouble en argent. Ça marche moins bien. Les étoiles sont ternes, d’un bleu moins intense. Les métaux ordinaires (plomb, cuivre, fer) restent totalement invisibles.

On m’entoure, on me félicite, on s’émerveille. Sauf le caporal Fadeau. Il a soudain peur que je lui vole sa boîte à tabac. Pour tenter de diminuer mes pouvoirs, il la remplit de terre et la range sous les trois couches de cuir épais de sa ceinture. Peine perdue : les flammes bleues se répandent sur son ventre.

– Mais comment ça vous est venu, docteur ? se demande Napoléon.

– Je ne sais pas précisément, mais ça doit être la vodka rose de la princesse.

– Vous n’auriez jamais dû la boire, dit le lieutenant. C’est une sorcière.

Ma formation scientifique se révolte contre cette interprétation. Pourtant les faits sont là : j’ai maintenant en moi un détecteur de métal précieux. Il doit y avoir une explication.

Quand on reprend la route, je tourne dans ma tête les pourquoi, les comment. Une forte dose d’alcool tombant dans un organisme épuisé pourrait avoir provoqué une hypersensibilité. Le froid, allié à une abondance d’air frais, pourrait avoir exacerbé mes sens. Une réaction allergique aussi, voire un empoisonnement.

Quand je rentrerai à Paris, j’irai voir un docteur.

Napoléon, lui, est enthousiaste.

– Ce qui vous arrive, docteur, est une chance ! Ah ! je remercie le ciel de vous avoir entraîné dans cette aventure. Mon intuition me disait bien que vous me seriez utile ! Avec vos étoiles bleues, il sera facile de repérer la croix. Surtout ne perdez pas cette faculté, mon ami. Ménagez-vous ! Protégez vos yeux du froid, du vent, de la fatigue.

Il est soudain inquiet pour ma santé. Plus que moi de la sienne, je confesse. Depuis que j’ai frôlé la mort et pris le commandement, je me soucie plus tellement de mon Napoléon. Ou dois-je dire Pauline ? Bah, s’il préfère être Napoléon, grand bien lui fasse. Depuis le début de notre aventure, il a été formidable en empereur. Plus que moi en directeur d’asile. Il connaît son métier et il a visiblement été en Russie en 1812. C’est impossible, d’un certain point de vue, mais difficilement contestable, de l’autre.

Ces petites contradictions ne me dérangent plus. Mes nouvelles responsabilités face à ces hommes m’accaparent trop pour que je perde du temps en de vagues considérations médicales. Mon évolution personnelle est fascinante également. Ce pouvoir des étoiles bleues ! Je demande au caporal Roturier de rester dans les parages et je joue régulièrement avec mes facultés en observant ses bottes.

Évidemment, le mieux serait de trouver de l’or dans la nature. Alors j’oublie les rats et les renards – c’est de l’or que je cherche maintenant sur les bas-côtés russes. Trouver de l’or en pleine forêt paraît impossible. Sauf que ce n’est pas une forêt comme une autre. Des Français, chargés de trésors comme les Rois mages, y sont passés en 1812.

En fin de journée, j’en aperçois !… De fines étoiles bleues dansent autour d’un vieil arbre couché. Je crie :

– Halte !

J’explique ce que j’ai vu. Aussitôt les sapeurs se mettent au travail. Chacun a la croix de saint André en tête. Ils scient et dégagent le tronc lourd comme trois immeubles. Les lumières s’agitent dans la crevasse en dessous. Et si elle était là ? On creuse alors un peu. Les étoiles se concentrent.

– C’est un squelette ! crie un sapeur. Un soldat !

Des boutons à grenades et des épaulettes sont les seules choses qui restent de son uniforme.

– Il est des nôtres, dit le lieutenant. Regardez la lame de son sabre. Il y a une inscription en français.

Le mort serre sur sa poitrine un magnifique sabre à poignée d’or. On frotte la lame rouillée sur un morceau de cuir dur et l’on parvient à lire l’inscription : « Honneur et discipline ».

Le lieutenant propose alors que ce sabre me revienne de droit. Après tout, c’est moi qui l’ai trouvé. Les officiers sont d’accord. Je ne dis pas non, et j’observe la mine frustrée de Napoléon. Ne pas être au centre du monde le rend malheureux. Bah ! ça lui passera.

En attendant, on repart vers l’avant. J’accroche mon magnifique sabre à ma ceinture. À chaque arrêt, je le tire pour l’admirer. La poignée est un enchantement. La lame s’est abîmée par un trop long séjour en terre, mais je l’astique dès que j’en ai l’occasion, et elle finit par briller légèrement. La belle trouvaille !

Je compte bien en faire d’autres. Comme un petit oisillon qui vient de découvrir qu’il a des ailes et qui saisit tout le plaisir qu’il peut en tirer, je joue avec mes lumières bleues. Je m’émerveille moi-même et j’émerveille les autres. Quand je crie : « J’ai un endroit ! », ils se jettent sur les pelles pensant tenir la croix d’Ivan le Grand. On sort ainsi de terre toutes sortes de petits trésors, des pièces de monnaie, des miniatures dont l’ivoire a été brisé, des montres cassées, des couverts tordus. Tout cela est partagé immédiatement entre les soldats. L’or garde sa valeur partout, même au pays des morts.

Je suis tellement occupé à jongler avec les lumières bleues que j’oublie ce pour quoi on est venu. Pourtant, on longe une rivière depuis un certain temps déjà. À ma droite s’étend en effet un chemin de glace, absolument plat, sans arbre. La Semenovka.

– En été, le courant peut être fort, dit un sergent. Mais cet hiver, il y a eu moins de pluie, donc moins d’eau. Résultat, ça gèle plus facilement.

Je suis tenté de tester la glace et je fais quelques pas, avec Napoléon, au-dessus de l’eau.

– Faites attention, docteur ! crie le lieutenant. Ça peut casser, on ne sait jamais. Vous êtes plutôt du genre lourd, si vous me permettez l’expression.

Et il vient me chercher, me prend par la main, m’aide à grimper sur la rive. Une vraie nounou. Napoléon a beau marcher au milieu des glaces en frappant fort du talon, personne ne se soucie de lui. Soudain il me fait pitié. Alors je n’écoute pas les conseils du lieutenant et je vais le rejoindre.

– Le lieutenant m’a prié de vous prévenir, Sire, dis-je (en mentant). La glace est fine par endroits. Vous vous mettez en danger.

Il me jette un regard de corneille, noir et sans illusions.

– Dès que je vois un fleuve rempli d’eau froide, je déprime, docteur. Mauvais souvenirs. La Bérézina…

– La quoi ?

J’ai déjà entendu ce nom mais je n’ai jamais su ce que c’était. M. Griseau, notre comptable, m’a dit plusieurs fois : « Nos dépenses, docteur, c’est la Bérézina. » Il entendait par là que l’on manquait d’argent.

Pour Napoléon, la Bérézina est associée à tout autre chose. Une rivière qu’ils ont dû franchir à l’époque, en 1812. Pas de glace, ou si peu, pour s’aventurer dessus. Et pas de pont. Des Russes partout. Une division arrive du nord pour les anéantir. Une autre les attend au sud. Et Koutouzov à l’est, sur les talons. S’ils ne traversent pas, ils se feront massacrer. Il est indispensable d’improviser un pont sans que les Russes s’en aperçoivent. Des pontonniers se sacrifient. Ils travaillent la nuit, immergés dans l’eau glacée. On imagine leurs souffrances, les os qui claquent, le rasoir du froid. Ils manquent de tout, car les outils, les vis, ont été semés dans la retraite. Il leur reste un peu de métal, qu’ils font fondre pour en mouler des clous. Un travail de forçat.

Finalement, après une nuit d’horreur, deux ponts sont dressés. Fragiles et étroits. Il faut y monter lentement. Pas plus de deux hommes de face. Et ils sont des milliers, entassés au bord de la Bérézina. De temps en temps, un boulet russe tombe du ciel et explose.

Une cohue effrayante. Des soldats en écrasent d’autres, plus faibles, pour pouvoir monter. D’autres passent par-dessus la balustrade, tombent dans la Bérézina, coulent. Des montagnes de cadavres. Si l’on avait entassé tous les morts en un seul endroit, on aurait pu faire un pont avec leurs corps et traverser en marchant dessus, sans se mouiller.

Pendant qu’il raconte, je sens que la Semenovka craque sous nos pieds. De l’eau remonte de sous la glace et vient lécher mes bottes. (Ai-je dit que j’ai maintenant des bottes fourrées de renard ? Le lieutenant les a récupérées sur un officier mort.) La troupe est massée sur la rive, ils n’osent pas venir nous chercher : tout poids supplémentaire pourrait faire éclater la glace.

– Si l’on ne se dépêche pas, Sire, on va couler.

Il semble indifférent. La main toujours coincée sur le ventre, le regard perdu dans une autre dimension. Il est en train de déprimer, c’est évident. À cet instant, si la glace cède et que l’on coule, il se laissera mourir sans esquisser un geste de résistance. Ma conscience médicale se réveille alors et je comprends que la seule manière de sauver mon patient est la suivante :

– Prenez le commandement, Sire. Je vous donne ma parole d’officier que je ne vous contredirai plus.

Il sourit :

– À la bonne heure, docteur. Je suis content de voir que la raison finit par l’emporter. Allez, aidez-moi maintenant à rejoindre la rive. Et attention où vous mettez les pieds.

C’est ainsi que je nous ai sauvés d’une noyade glaciale dans les eaux de la Semenovka.

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