Le Retour de Russie
Chapitre 9.
9.
Voici comment nous sommes habillés.
Pauline porte un jean, des baskets et une chemise blanche. Comme vêtement chaud, on a pris un blouson et deux pulls, dont un à col montant, en double laine. Dans ses bagages, on a aussi des jupes et un anorak léger pour la pluie, même si ce n’est pas vraiment le propos : à notre arrivée à l’aéroport de Moscou, il fait plutôt chaud, c’est l’automne doré. Ce temps est tout à fait remarquable pour un mois d’octobre. J’ai consulté la météo avant de partir, on prévoit du grand beau temps pour toute la semaine.
N’empêche. Qui veut aller loin prend ses précautions. Je suis moi aussi en jean, mais j’ai emporté dans ma valise un pantalon matelassé en plume d’oie. Sinon, j’ai mes lunettes de soleil et un chapeau estival.
On débarque de l’avion, on passe le contrôle des passeports et la douane.
– Nom, prénom ? aboie un policier.
– Pauline B., dit Pauline, comme si de rien n’était.
Je note que devant l’autorité, quand c’est son intérêt, Napoléon sait redevenir Pauline B., et qu’il n’en éprouve aucune gêne.
Le douanier compare longuement la photo de Pauline dans le passeport avec la tête réelle de Pauline, et fait signe que c’est bon.
Elle et moi échangeons un long regard entendu dont le sens est qu’elle a bien fait de garder secrète son identité impériale.
C’est mon tour.
– Vous enlevez lunettes, dit le douanier. Que contient ce sac ?
– My name is doctor Day, dis-je. Ce sont des médicaments dont Napoléon peut avoir besoin et…
Je ne saisis pas tout de suite la gaffe. Pauline me fait de gros yeux.
– Napoléon, quel Napoléon ? fait le douanier. Vous transportez contrebande ? Antiquités ?
Les ennuis commencent. Si les douaniers sont la pire engeance de l’humanité, les douaniers russes sont les champions de cette détestable catégorie d’hommes. On vide mes valises. Toutes mes affaires, une par une, passent par ses grosses pattes. Il cherche les pièces de monnaie en or, les bijoux.
– Vous portez montre, me dit-il en attrapant mon bras et en examinant l’Oméga héritée de mon père que je porte au poignet. Ça, rare antiquité. Ça, illégal. Je confisque et oust ! vous allez en prison.
Mon Oméga n’a rien de rare. En plus elle retarde de dix minutes par jour et son verre est fêlé. On en trouve dans toutes les brocantes. Mais essayez de faire entendre raison à un douanier russe qui vous a pris en grippe !
– Économisez la salive, docteur, me souffle Pauline. Et sortez le portefeuille. Ces types ne fonctionnent qu’au pot-de-vin.
Le douanier fait disparaître sous sa veste une grosse liasse de mes billets. Il devient alors plus accueillant, il tamponne un papier et pousse l’amabilité jusqu’à nous accompagner au comptoir de location de voitures.
Après avoir passé trois heures dans un embouteillage, nous trouvons enfin la route de Smolensk. Le soir est en train de tomber quand je mets les gaz et nous quittons Moscou. « Smolensk – 400 km », dit un panneau. Et sous le panneau stationne une voiture noire, un corbillard. Quand on passe devant, une lumière s’allume dans l’habitacle et je remarque un cercueil blanc dont le couvercle semble bouger, mais ce doit être un jeu d’ombres à cause de mes phares.
– Mauvais présage, dit Pauline. À l’époque aussi, quand on avait quitté Moscou, un corbillard s’était faufilé devant nous. Déplorable spectacle ! La Grande Armée est sortie de Moscou avec un cercueil à sa tête… Pourtant, aucun de mes généraux n’a pensé à différer le départ. Au contraire, on me pressait de toutes parts. Ils disaient qu’on n’était que trop resté dans cette ville en flammes. Il y avait partout des bâtiments calcinés.
– Oui, je sais, Sire, dis-je. Mme Déker m’a raconté pour l’incendie.
Elle s’étonne. Je lui explique alors que notre brave Mme Déker n’a pas supporté mon inculture. Elle a rédigé des fiches, comme à l’école, qu’elle a fourrées dans ma valise. Tout ce qu’il faut savoir sur le Premier Empire.
– C’est ainsi que l’on appelle votre règne, dis-je.
Elle sourit de ma naïveté.
– Je suis au courant. Sauf que, de mon temps, on disait juste « Empire ».
– Je le note, Sire, dis-je.
Avec cette conversation, on a oublié le corbillard, et c’est tant mieux. Laissons les mauvais présages aux superstitieux, et en avant !
On roule pendant deux heures. La nuit russe est d’un noir absolu. Des deux côtés de la route, les phares de la voiture s’écrasent dans la forêt qui paraît infranchissable. Je ne conduis pas très vite. Pendant des kilomètres, il n’y a aucun croisement. Aucun rond-point. Il n’y a rien d’autre que cette longue route droite vers Smolensk sur laquelle on roule et d’où partent parfois des chemins de terre se perdant dans le noir entre des arbres immenses. Après les bouchons et les klaxons de Moscou, on se sent soudain très seul, comme un bateau en pleine mer. On fixe alors les lignes blanches de la chaussée qui deviennent un repère. Sauf quand elles disparaissent.
Quand la monotonie de la route devient difficile à supporter, je demande :
– Vous ne voudriez pas conduire un peu à ma place, Sire ?
À son expression mi-étonnée, mi-outrée, je comprends que cette possibilité n’entrait pas dans ses projets.
– Et comme bonus, je vous porte sur mon dos, docteur ? fait-elle. Franchement, soyez raisonnable, j’ai déjà suffisamment à faire comme ça. Je dois surveiller les environs pour retrouver mes souvenirs. Quand on se rapprochera de Dorogobouj, il y aura un grand fossé à côté de la route : il est important de ne pas le rater. C’est là que l’on doit prendre un chemin perpendiculaire où poussent trois bouleaux.
Dorogobouj, facile à dire, mais où est-il, ce Dorogobouj ? Aucune indication, nulle part. On en vient à douter que l’on est sur la route de Smolensk. Évidemment, personne à qui demander. Parfois on croise les phares d’un camion borgne venant en sens inverse. Il passe en vrombissant en nous aspergeant d’eau noire (ai-je dit qu’il s’était mis à pleuvoir ?) et son phare valide, de couleur orange foncé, nous couvre de lumière sinistre.
– Je me demande si l’on ne s’est pas perdus.
– Ne dites pas de sottises, docteur. C’est bien le paysage que je connais. Il a très peu changé en deux cents ans. Sauf pour l’asphalte sur les routes, bien entendu. À l’époque, il y avait de la terre, trouée d’énormes crevasses où s’embourbaient nos charrettes. Soient maudites les routes russes ! Je leur dois la moitié de mes pertes en hommes et en matériel.
Comme Pauline prononce ces paroles, je vois devant moi un trou qui paraît sans fond et que ma roue gauche ne peut éviter. La voiture fait un bond, j’entends un grand bruit de métal (on racle le bitume par en dessous) et je freine d’instinct tout en braquant les roues vers le bas-côté. Heureusement que je n’allais pas trop vite, sinon on aurait fait un vol plané. La voiture roule encore, mais je sens bien qu’elle penche sur le côté gauche et il y a un bruit de ferraille, comme une casserole que l’on traîne.
Je m’arrête et je sors ma lampe de poche. Autour de moi, le noir complet que traverse une route brillante de pluie qu’éclairent mes phares.
– On a un problème de roue, dis-je.
– Remplacez-la, mon vieux, dit Pauline. Et la prochaine fois, n’ouvrez la bouche que pour m’annoncer de bonnes nouvelles.
Il va sans dire que je n’y connais rien, en roues. En plus, dans le noir, une roue n’est pas ce qu’il y a de plus visible. J’ouvre le coffre, je trouve à tâtons la roue de secours. Mais où est le cric pour soulever la voiture ?
– La bonne nouvelle, Sire, c’est qu’il y a quelqu’un qui arrive, dis-je. On dirait une voiture de police. On va nous aider.
Je leur fais des signes. La nuit devient toute secouée de lumières violettes et rouges. Une voiture, illuminée par un gyrophare, s’approche et nous éblouit. Des types en uniforme en descendent.
– Hello, I’m doctor Day, dis-je, et je leur montre avec les doigts que je ne sais pas comment changer la roue.
Ils discutent entre eux, puis un grand policier me dit :
– Contrôle passeport.
Je m’étonne mais ils n’ont pas l’air de plaisanter. Je montre mon passeport, puis celui de Pauline. Ils discutent encore entre eux, en rigolant, ce qui ne me semble pas de bon augure. J’entends dans leur voix des notes menaçantes, aussi noires que la nuit qui nous entoure.
– Confisqué, dit finalement le grand policier.
Cinq minutes plus tard, nous sommes dépouillés de tout. On prend nos valises, nos documents, mon téléphone portable. Un gaillard change la roue, notre roue, et hop ! il monte dans notre voiture et démarre. Les autres branchent leur gyrophare, font « coucou » de la main et nous couvrent de boue en roulant dans une flaque. Quand les deux voitures s’éloignent, je vois une forme noire qui tombe de la fenêtre. Ce sont nos sacs de couchage, qu’ils ont la bonté de nous laisser.
Pauline s’est tournée vers la forêt, elle ne veut pas voir cette humiliation.
– Des policiers ! fulmine-t-elle. Et moi, je suis le tzar, peut-être !
Je constate à cet instant que mon carnet de notes est toujours là (Dieu soit loué !), dans la poche arrière du pantalon. Avec la lampe de poche, c’est à peu près tout ce qui reste de notre bel équipement.
Sans voiture, sans argent, sans téléphone ni passeport, et une pluie froide par-dessus le marché (ai-je dit que la température avait sensiblement baissé ?), nous n’avons plus qu’à rentrer en France.
Comment ?
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