Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 14 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 12.

12.

 

 

Les mots que je connais en russe sont les suivants.

MOKRO : mouillé. André le débile l’a dit plusieurs fois en touchant mes habits trempés. « Mokro, mokro ! » meuglait-il, et l’on ne comprenait pas s’il était content ou inquiet pour nous. Bah oui, on est mokro, et pas qu’un peu, surtout les pieds, ce qui nous oblige à bouger, comme je l’ai déjà expliqué. Parfois le vent chasse les nuages et la pluie cesse, et c’est un soulagement, d’un côté. Le visage a le temps de sécher. Seulement le vent amène le froid, et l’on est transi jusqu’à la racine des os, surtout quand vient la nuit (ce qu’elle est en train de faire). Heureusement, dans la forêt, on sent moins le vent à cause des arbres qui font protection.

C’est pourquoi, après tout ce mokro, un autre mot russe vient à l’esprit. HOLOD, qui veut dire : froid. C’est Pauline qui m’a expliqué.

– Même moi, malgré tous mes habits en fourrure, j’avais froid à l’époque, c’était terrible !

– Vous vous rappelez cette sensation, Sire ?

– Et comment ! Du côté de Smolensk, la température était tombée à moins vingt. De la neige partout et de la boue gelée. Je me serrais contre mon cheval et lui se serrait contre moi, nous nous réchauffions mutuellement. J’avais de la chance, moi, j’avais un cheval ! Mes troupes avaient mangé les leurs, et moi j’avais une bête extraordinaire, résistante, dévouée. Une jument. Elle s’appelait Myrtille.

Je trouve prodigieux qu’elle se souvienne aussi précisément d’un nom de cheval, après tant d’années.

– Normal, docteur. Cette bête et moi, nous avons traversé l’enfer ensemble. Elle était calme, déterminée, et belle, avec ses taches aux flancs et sa crinière blanche ! Ah ! Myrtille !

Une belle, grosse bolée de myrtilles, avec un peu de crème fraîche…

Je comprends aussitôt que j’ai affreusement faim.

C’est le début du GOLOD, m’explique Pauline. Quand on est prêt à tout pour une soupe chaude. Nous avons en effet croqué le dernier gâteau sec, et, avec toute cette marche dans la forêt, l’appétit nous perfore le ventre.

– Le golod diminue un peu avec l’exercice physique, dit Pauline. Il revient ensuite par vagues, et chaque vague est plus douloureuse que la précédente. Jusqu’à ce que l’on s’écroule d’épuisement.

Mokro, holod, golod : voilà nos trois terribles compagnons tandis que le jour baisse et que l’on est perdus au milieu de millions d’arbres.

Il faut songer à chercher un abri pour la nuit. Où aller ? Dans quelle direction chercher ? Tout est sombre. On s’oriente tant bien que mal pour marcher sans dévier, car il n’y a rien de pire que de tourner en rond, mais comment être sûr que l’on arrivera quelque part ? Comme une réponse sinistre à nos inquiétudes, un corbeau crie au-dessus de nos têtes.

On en est réduit à regretter la cabane d’André le débile, qui nous semble maintenant un palace cinq étoiles, quand j’aperçois une éclaircie entre les sapins.

– C’est un chemin, Sire.

En effet, on découvre une large trouée qui ressemble à une ancienne route.

– Je vous avais bien dit que l’on tomberait sur une voie ! triomphe Pauline. La moitié du travail est faite. Maintenant on sait où aller. Il suffit de prendre par là. En plus, on voit mieux et c’est plus facile de marcher.

Soudain, elle est d’excellente humeur. Elle accélère le pas, et je fais de même. Par la même occasion, on se réchauffe. Le golod aussi devient plus amical, nos ventres crient moins, on se sent plus légers et l’on avance. On ne marche plus sur un matelas de feuilles mais sur de la terre tassée et trempée, autrement dit de la boue. J’essaie de distinguer s’il y a des traces de pas ou de voiture qui prouveraient qu’il y a des habitants pas loin, mais il fait trop sombre et je n’ai pas envie d’user les piles de ma lampe torche.

– Je la connais, cette route, dit alors Pauline. J’y étais, j’y ai déjà marché.

– Comment pouvez-vous en être sûre ? dis-je.

– Touchez cette boue où se sont enlisés tant de nos canons, dit Pauline. Elle est unique, cette boue. Elle collait si terriblement aux bottes que nos jambes grossissaient jusqu’à ressembler à des colonnes insoulevables. Et la couleur ! Bien plus jaune que notre boue française. Avec des éclats rouges comme la boue allemande, que j’ai beaucoup pratiquée, mais sans sa fluidité. Et cette odeur ! Je la reconnaîtrais entre mille.

Je renifle le tas qu’elle me tend. Ça sent bon la terre fertile, avec une pointe de camomille, et, en tendant mon nez et en fermant les yeux, j’y ai même trouvé un léger parfum d’oranges et d’amandes. De toutes les terres que j’ai respirées (ce que je fais, hélas, rarement), c’est la plus riche en aromates.

– Je crois que j’ai compris, dit Pauline. Nous sommes sur l’ancienne route Moscou-Smolensk. La chaussée moderne a été construite plus au nord, et la vieille route a été abandonnée. Ainsi, dans cette boue, on marche réellement sur mes traces de 1812. Ce qui est très encourageant pour la chasse au trésor.

Surpris, je note qu’elle est toujours motivée par l’aventure malgré la perte désastreuse de nos affaires. Notre situation, pour ainsi dire catastrophique, ne semble pas la gêner. Le holod et le golod ne la touchent pas. Elle trottine sur son chemin de 1812, elle est ravie de le retrouver comme un vieux copain de collège qu’on a perdu de vue.

– Regardez, docteur. La route fait exactement cinq pas de large. Et tous ces bouleaux ! On a eu de la chance, finalement, de nous être fait dépouiller. Si on était resté sur la route moderne, on serait passé à côté.

On peut le voir comme ça.

Je suis content cependant de voir ma patiente d’humeur optimiste. Les émotions positives font plus pour l’organisme humain que les vitamines.

La nuit est complète maintenant, le ciel est dégagé, et une jolie lune nous éclaire le chemin.

On marche ainsi pendant une heure.

– Regardez, Sire, dis-je. Là-bas, devant nous, vous ne voyez pas quelque chose qui ressemble à des maisons ?

De grandes silhouettes noires et immobiles se découpent en effet au loin. On dirait des toits, des poteaux. On s’approche. Aucune lumière. Ce doit être des granges abandonnées. La route s’élargit légèrement, comme quand on est près d’un village. Et aussi, on le sent tout de suite, une odeur de brûlé. On s’approche encore, quand Pauline crie :

– C’est le POJAR, docteur !

Il y a une pointe d’angoisse dans sa voix, qui me fait s’arrêter.

– Encore et toujours, le pojar !

Comme je ne comprends pas ce mot, elle m’explique.

– Le pojar, c’est une spécialité de ce pays de malheur. À chaque fois que l’on s’approchait d’un village, on le découvrait vide et brûlé. Les Russes s’enfuyaient en mettant le feu à leurs maisons, vous imaginez ça, docteur ? Et comme tout était en bois, et qu’on était en été, le pojar se propageait rapidement.

– Alors il n’y avait pas que Moscou.

– Non, dit Pauline. Smolensk aussi. Et Dorogobouj. Et Malo-Iaroslavetz. Et toutes les autres, petites ou grandes, brûlaient semblablement. De gigantesques colonnes de fumée nous attendaient partout. On entrait dans des rues dévastées. Les stocks de nourriture, le foin pour les chevaux, les magasins d’habillement, les ateliers de réparation, les tavernes : tout brûlait ou était déjà noir. Un air irrespirable. On prenait la ville, certes, et les Russes reculaient, mais impossible d’y rester, d’établir une garnison solide.

Effectivement, en braquant ma lampe sur une forme noire, je découvre les restes d’un mur. On s’avance vers le centre du village, constitué d’une dizaine de maisons calcinées. Je touche un poteau branlant, il s’effondre aussitôt, j’ai à peine le temps de bondir en arrière pour éviter les gravats. Je regarde ma main, elle est noire de suie et elle sent le feu.

Pauline examine elle aussi les restes du pojar pour arriver à la même conclusion :

– Ce village a brûlé il y a peu de temps. La pluie a dû éteindre l’incendie, ce qui explique qu’il reste encore quelques murs debout.

Elle paraît préoccupée.

– La malédiction du pojar recommence, dit-elle. Ils ont senti que je venais et ils ont appliqué l’ancienne méthode qui leur avait tellement réussi en 1812.

– Vous pensez donc, Sire, qu’ils vous voient toujours comme leur ennemi ?

– Ça me paraît évident, docteur. Ne nous ont-ils pas dépouillés d’entrée de jeu ? Il y a quelque chose dans cette forêt d’inexplicablement mauvais.

Je ne peux que tomber d’accord.

On décide alors de passer la nuit dans le village. Même s’il est brûlé, c’est mieux qu’à la belle étoile dans une forêt où il y a peut-être des loups.

À l’arrière d’une des maisons dont il ne reste qu’un tas sans forme, je repère un cellier en terre, intact. On s’y glisse et l’on découvre un peu de foin, qui suffit largement à notre bonheur. Par précaution, je cale la porte de l’intérieur, on déroule nos sacs de couchage et l’on s’endort rapidement.

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