Le Retour de Russie
Chapitre 7.
7.
– Vous devriez mettre des verrous aux chambres, ou, au moins, isoler les couloirs les uns des autres, me dit le lendemain la brave Mme Déker. On éviterait ces débordements ridicules.
Il n’en est pas question. Tant que je serai le chef de cette clinique, on soignera à ma façon.
– Nous sommes tous d’accord, docteur Day, dit alors M. Griseau. Mais la situation financière de l’hôpital est catastrophique. Vos méthodes, que nous admirons du point de vue théorique, prennent énormément de temps. Rien que pour réparer la porte du réfectoire et nettoyer le canapé de l’infirmerie…
Je sais. Certains voudraient que mon hôpital soit une usine à guérir. Plus de patients, traités plus vite, pour recevoir plus de dotations. Peu importe la qualité de la guérison ni ce que l’on apprend au passage sur les mystères de l’esprit. L’hôpital Sainte-Micheline, disent-ils, soigne deux fois plus de fous avec le même nombre d’infirmiers. Ils oublient de dire qu’on m’envoie les cas les plus difficiles, comme cette Pauline, et que les patients de Sainte-Micheline, calmés aux médicaments pendant qu’ils y séjournent, retombent souvent malades une fois dehors. Non, un asile n’est pas une machine que l’on peut accélérer comme ça nous chante. Essayez d’accélérer Napoléon et vous verrez les dégâts !
Reste que je dois quand même résoudre ce problème d’argent. Il est tellement évident aux yeux de tous que même les malades se sentent concernés. Ils m’abordent souvent sur le sujet, et, très gentiment, on me propose des solutions. Jeanne d’Arc m’a accordé une bonne partie des prises de guerre que l’on tirera des Anglais dans les batailles à venir. Le général de Gaulle, qui écrit ses mémoires, m’a fait savoir qu’il me reversera la moitié de ses honoraires. Aujourd’hui, Napoléon s’y est mis :
– Il y a une affaire, en Russie, qui pourrait résoudre bien des problèmes actuels, docteur.
– Ah bon ? fais-je, le plus innocemment du monde.
Voilà que la Russie revient sur le tapis. Je sors mon calepin.
– Expliquez-moi, Sire.
En deux mots, il y aurait un trésor sur la route de Smolensk. Pauline parle de centaines d’objets de valeur pillés à Moscou et abandonnés en route.
– On était tellement fatigués, battus, affamés et de mauvaise humeur ! Docteur, si vous aviez été là ! On n’avait plus de chevaux, morts d’épuisement ou mangés. Personne pour porter nos affaires, et cette route qui ne se terminait pas, sous la neige, le vent ! Les pieds gelaient, le ventre hurlait sa faim. Vous auriez dû voir ça, une armée avançant comme des morts-vivants, mais toujours chargée d’or et d’objets d’art. Sur les flancs, on était attaqués sans relâche par les Russes, il n’était pas question de quitter cette route de Smolensk, pour aller où d’ailleurs ? Alors on avançait en ligne droite vers l’ouest, semant les morts derrière nous comme les pierres du petit Poucet. Très vite on a compris que la seule façon de survivre était d’abandonner les trésors pour épargner les quelques forces qui nous restaient. J’ai donné l’ordre de tout laisser dans la nature. La plupart ont été aussitôt jetés dans les fossés les plus proches. D’autres caisses ont été lestées avec des pierres et coulées au fond d’un lac dont la forme sur la carte faisait penser à une tête de mort. Mais les deux caisses les plus précieuses, frappées du sceau impérial, ont été astucieusement cachées.
– En attendant votre retour, peut-être ? dis-je.
– Parfaitement, docteur. Et comme je vous ai en très haute estime, je me propose de vous en donner un tiers pour les besoins de l’hôpital, pourvu que vous m’aidiez à les récupérer.
– Un tiers ? dis-je. C’est moins généreux que l’offre du général de Gaulle.
Une déception a brillé dans ses yeux.
– Vous ne me croyez pas.
– Si, si, dis-je précipitamment pour ne pas la vexer.
– Alors partons ! Allons les trouver ! Elles nous attendent là-bas. Vous ferez la gloire et la fortune de votre hôpital.
Pauline se rapproche. Elle me fixe avec un tel enthousiasme que je ne peux m’empêcher de frissonner devant les possibilités qui semblent soudain à portée de main. Rien ne paraît plus simple que de faire ce petit voyage, récupérer deux caisses remplies d’objets précieux, de ramasser quelques bibelots de valeur en route, et de rentrer parader devant M. Griseau. Avec cet argent, on pourra agrandir le parc, installer un balcon dans chaque chambre, embaucher un cuisinier de haut niveau pour le réfectoire, construire une salle de sport, voire un centre équestre pour Jeanne d’Arc !… On mettra le chauffage dans mon bureau et je pourrai l’allumer même en été… Les possibilités étaient grandioses.
C’est ainsi que, pour la première fois, je crois, je prends conscience du pouvoir incroyable de cette jeune femme (et de Napoléon). Il suffisait qu’elle parle avec conviction pour qu’on la croie sur parole et que les exploits les plus insensés deviennent réalisables. Loin de me troubler, l’expérience est très agréable. Imaginez : vous êtes soudain dans une barque portée par un joyeux torrent, vous fendez les flots avec légèreté dans les étincelles de gouttes d’eau brillant au soleil. Le plaisir d’être transporté est enivrant !
Je le confesse ici : moi, un docteur, expert en manipulations de l’esprit, j’ai ressenti cette allégresse à me donner à la volonté de Napoléon. Que dire alors des personnes ordinaires ou des patients fragiles de mon hôpital ?… Rien d’étonnant à ce qu’on le suive dans des projets insensés, comme ce blocage de réfectoire.
Pour combattre la tentation de me soumettre, j’attrape ma main droite avec la gauche et je pince mes points sensibles.
– Sire, dis-je, votre proposition me touche et je vais y réfléchir.
– Bien sûr, dit Pauline. Je comprends. L’instinct vous souffle que j’ai raison. Il reste à convaincre la raison. Ce sera plus dur. Simplement, faites-moi plaisir, songez au triomphe que ce sera, quand on reviendra, couverts de trophées, de ce voyage improbable, quand vos théories sur la guérison feront la une du Mensuel des aliénés et que le grand professeur Hubner lui-même vous remettra la Légion d’honneur, ici, sur votre poitrine.
Elle pointe son doigt vers mon cœur, et, encore une fois, un vent d’allégresse se met à souffler.
Le soir, quand je me couche dans mon lit froid, je grelotte et je ne peux m’empêcher d’imaginer une grande cheminée en marbre, ou plutôt deux cheminées, que l’on pourrait bâtir sur les côtés de ma chambre.
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