Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 13 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 11.

11.

 

 

Quand je me réveille, il fait encore jour, mais je sais par mon horloge interne qu’on est en fin d’après-midi. La position en chien de fusil m’a engourdi. Je m’extrais du pneu, je me secoue pour enlever la saleté qui s’est incrustée sur le sac de couchage, et je le vois.

Un gaillard blond, les cheveux ébouriffés, se tient debout à côté de l’entrée, il me regarde sans rien dire. Dans ses yeux bleus, je lis la méfiance et aussi une légère agressivité. Je comprends à sa pose qu’il nous observe depuis un moment. Il serre un bâton dans son poing droit.

Je fais avec ma main un signe universel qui signifie « paix », puis un autre qui veut dire « ami », et il a l’air de me comprendre. Le bâton devient moins menaçant. On dirait qu’il veut parler mais il hésite, puis, du menton, il désigne le sac de couchage où Pauline dort encore. Il porte ensuite l’index à ses lèvres : « Chut ! » Il a raison, il ne faut pas réveiller celui qui dort. On reste ainsi de longs moments, sans trop bouger. Je m’extrais cependant entièrement de mon sac, et je tends lentement la main pour attraper mes affaires et m’habiller. Rien n’a séché, et c’est un calvaire de devoir enfiler des affaires humides et froides.

Pauline finit par ouvrir les yeux. Elle a l’air reposée et de bonne humeur, jusqu’à ce qu’elle découvre le gaillard blond.

– Qui c’est, cet énergumène ?… Dites-lui de sortir, docteur.

Le gaillard fait d’étranges sourires. Il roule de gros yeux où je comprends immédiatement qu’il trouve Pauline extrêmement jolie. Il ne me manquait plus que ça. Il pose le bâton et commence à se coiffer avec les doigts, qu’il a larges et sales. Quand il a fini de se rendre tout beau, il pousse un meuglement incompréhensible mais amical.

– Veuillez vous retourner, lui dis-je. Ma patiente est gênée par votre présence.

En retour, un autre meuglement m’apprend qu’il n’est pas méchant (je l’entends au timbre de voix). Comme il sourit toujours, je m’approche et je lui tends ma main qu’il serre volontiers.

– C’est un simple d’esprit, dis-je alors. Je le sais à la chaleur qui se dégage de ses paumes et à sa manière de comprimer ma main. Il ne nous fera pas de mal.

– Si vous le dites, docteur, dit Pauline sans enthousiasme. En attendant, demandez-lui ce qu’il veut.

Je n’ai pas besoin de parler la langue d’un malade mental pour le comprendre. Parfois, grâce au massage délicat des mains, il m’est plus simple de communiquer avec un fou qu’avec M. Griseau. Et si en plus je parviens à observer la pupille d’un patient, il devient assez facile de deviner ce qui se trame dans la tête.

Ce gaillard blond est en effet légèrement débile. À travers ses meuglements, je comprends qu’il s’appelle André et qu’il habite dans notre cabane. Pour manger, il fait la quête sur la route. Parfois des âmes charitables lui lancent de quoi manger par les fenêtres des voitures. Il est costaud et pourrait travailler, mais il préfère se reposer sur un lit de pneus.

– Je suis docteur Day, dis-je, et elle, c’est Pauline. Nous sommes en voyage et nous nous sommes perdus. Smolensk est encore loin ?

André fait un signe que je prends pour un oui. Je lui donne un gâteau sec qu’il semble apprécier.

– Il est totalement inoffensif, dis-je. Et il pourra nous être utile pour nous orienter.

– Un débile ? s’étonne Pauline.

– Certes, il n’est pas très intelligent, dis-je. Mais il connaît le coin et il semble bienveillant.

Je remercie André de nous avoir prêté sa maison et je lui demande de m’indiquer la ville la plus proche. Il pointe son regard bleu dans plusieurs directions possibles, ce qui ne nous avance guère.

– Il faut revenir sur la route Moscou-Smolensk, la traverser, et tenter notre chance au sud, dit Pauline.

On dit au revoir à André et l’on se remet en marche.

– Vous aviez raison, Sire, fais-je remarquer. La lisière se termine effectivement par un marécage.

– Essayons de bouger plus vite, docteur. Ça va nous réchauffer. J’ai l’impression que le froid s’est accentué. Que reste-t-il de nos réserves de nourriture ?

Pas grand-chose. Les gâteaux secs sont pratiquement terminés. Dans une poche, je déniche un paquet de chewing-gums. C’est à peu près tout. De l’eau, en revanche, on en a en abondance. Il s’est remis à pleuvoir. J’essaie de bricoler une sorte de chapeau avec des feuilles, le résultat est affreux. Au lieu de ruisseler sur ma figure, l’eau s’accumule au sommet du crâne, puis se déverse brusquement dans la nuque.

Parvenu à la route, on s’arrête pour traverser quand je m’aperçois qu’André le débile nous a suivis. Il fait de grands signes. « Attendez-moi, attendez-moi. »

– Ne me dites pas qu’il veut venir avec nous, dit Pauline.

J’explique à André qu’on ne peut pas le prendre dans notre voyage, qui est déjà suffisamment compliqué.

Il éclate de rire. Il se tient les côtes pendant que la pluie nous asperge, et son rire n’en finit pas. Il en a des larmes qui coulent. Sa chevelure blonde se gondole avec lui. Les rires des fous, longs et puissants, sont ce qu’il y a de plus effrayant au monde. Parfois le rire devient hoquet, et l’on se demande s’il n’est pas en train d’étouffer. Entre deux éclats, il parle par meuglements, et je comprends enfin qu’il n’était pas du tout question pour lui de venir avec nous. De toute façon, il ne s’est jamais aventuré au sud de la route Moscou-Smolensk. Son rire fait alors une grimace, et il parvient à m’expliquer qu’il ne faut surtout pas qu’on y aille. Au sud, la forêt est maudite, dit-il. Il y fait beaucoup plus froid, et d’une. On y croise des êtres fantastiques. Et c’est infesté de Français.

– De Français ? fais-je, surpris.

– Il débloque, dit Pauline. Ou il nous fait une blague.

André sort alors des feuilles de sa poche qu’il me tend, sous la pluie russe. « Regardez, si vous ne me croyez pas. » Ce sont de vieilles pages grand format arrachées d’un livre français, en effet. Je les regarde rapidement : on dirait un manuel de vétérinaire pour soigner les chevaux. Sur une feuille séparée, un lecteur anonyme s’est amusé à dessiner de grands X joliment décorés de sculptures. Avec les gouttes qui tombent l’encre se met à couler. Je lis les mots « Vivement que l’on rentre à Paris ! » écrits en marge de son dessin. C’est très touchant car moi aussi, à cet instant, sous la pluie russe, j’ai envie de rentrer à Paris !

Le débile nous montre qu’elles « viennent de là-bas », et son doigt pointe vers l’autre côté de la route. Il nous les donne, il n’en a pas besoin. « Rapportez ça d’où c’est venu. » Je les prends volontiers : pour faire du feu par temps humide, le papier peut toujours servir.

– Un vieux livre français ne prouve pas qu’il y a des Français, dit justement Pauline.

– Le pauvre débile est sincère, dis-je. Je le vois à la rougeur de ses oreilles. Il a réellement peur d’y aller.

– De toute façon, on n’a pas le choix, dit Pauline. Au nord, on finit dans le marais. Et rester sur la route est bien trop dangereux. N’oubliez pas que Smolensk doit être à cent cinquante kilomètres, ce qui fait cinq à sept jours de marche forcée, que l’on doit faire à pied car il ne nous reste plus beaucoup de chevaux. (Là, elle me regarde, et j’approuve.) En un mot : impossible. En plus j’ai déjà mal aux jambes.

Par « chevaux », elle veut dire « voiture », je suppose. On note ici un intéressant mélange historique. Un objet de notre quotidien (une voiture) est devenu chez Pauline un objet du passé (un cheval) comme si les deux pouvaient exister simultanément. Je me demande si ce sont les conditions difficiles de notre voyage qui lui font commettre ces confusions.

Alors on laisse André le débile sur le bord de la route, mi-rigolard mi-effrayé, et l’on traverse la chaussée pour nous enfoncer dans l’immense forêt du sud.

André avait raison : il y fait nettement plus froid. Ou est-ce une illusion ? Il y fait plus sombre aussi, les arbres sont plus grands et l’on se dirige vers l’inconnu. Je n’ai pas de thermomètre pour comparer précisément les deux températures des deux côtés de la route. Au bout d’une heure de marche, je constate simplement que je ne sens plus mon petit orteil sur le pied gauche. Il ne me fait pas mal non plus. Il n’existe plus, en quelque sorte. J’ai lu que les alpinistes ou les explorateurs des régions polaires avaient souvent des problèmes à leurs doigts, qui gèlent et que l’on doit amputer plus tard. C’est inquiétant. Bah ! tant pis ! Tant que je n’ai pas mal ! De toute façon, je n’ai pas le loisir de m’arrêter pour me déchausser et étudier mes pieds.

Je marche devant, suivant les ordres de Pauline, qui me dirige par des indications claires :

– On prend par le sentier, à droite.

– Ce n’est pas un sentier, Sire. On dirait une crevasse.

Un peu plus tard, je demande :

– On continue ainsi pendant combien de temps ?

– Jusqu’à ce qu’on trouve un chemin praticable. Puis on prend par le chemin, qui devrait nous conduire au village le plus proche. Mon flair me dit qu’on est dans la bonne direction.

– Puisque vous le dites, Sire.

– Avancez, docteur, on n’a pas de temps à perdre.

Je ne peux toutefois me permettre de marcher trop vite car elle ne pourrait pas suivre à cause de ses petites enjambées. Là où je fais un pas, elle est obligée d’en faire trois, et je m’arrête souvent pour l’attendre. J’en profite pour noter des observations dans mon carnet.

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