Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)

Chapitre 9

 

Ethan

 

Nous arrivons aux abords du Pont-Neuf en pleine nuit. Les bâtiments haussmanniens et lumières dorées des lampadaires miroitent sur les flots houleux de la seine. Mon corps est tendu à se rompre. Je ne cesse de jeter des coups d’œil en direction de Léo et de Camille, qui marchent à côté de moi.

La reine a emprunté à sa générale un fourreau dans lequel glisser le pieu. Il est dorénavant bien caché contre sa poitrine sous les épaisseurs de vêtements.

Lorsque nous approchons de l’Île, quatre silhouettes noires se précipitent vers nous :

— Halte-là !

Les mages s’interposent entre nous et le QG. Deux d’entre elles possèdent des armes à feu, qu’elles ont braquées sur nous. Je m’avance d’un pas aussi affirmé que possible. Léo se tient à mes côtés.

Mes traits sont peu à peu éclairés par le lampadaire de bronze au-dessus de ma tête et les mages qui découvrent mon identité paraissent effarées. Je redresse le menton, annonce :

— Dites à la régente et à mon frère qu’Ethan est de retour avec la reine des vampires.

Nous attendons un long moment dans l’air glacial de la nuit. À cause du froid, j’ai perdu les sensations de mon visage. Les autres ne semblent pas se préoccuper des températures. Léo est accroupie sur le bord du trottoir. Camille est perchée sur le muret, à observer les eaux agitées de la Seine. Je me retiens de lui demander de descendre. Tag parcourt le pont Neuf en volant de long en large.

— Je… hésité-je.

Léo redresse la tête, ce qui a le don de me déstabiliser. Il va falloir que je me maîtrise un peu mieux pour faire face à Raph et à ma mère. Je serre les poings, m’applique à repousser mon angoisse, mon émotivité, la peur de revoir ma famille, les questions en suspens entre la reine des vampires et moi. J’essaie de formuler ma mise en garde de la façon la plus délicate possible :

— Je voulais juste te prévenir que Raphaël peut être… particulier.

Elle hausse un sourcil qui accentue son expression blasée.

— Ça veut dire quoi « particulier » ?

Un courant d’air rabat une mèche devant mes yeux. Tag, qui m’a entendu, se pose à côté de nous.

— C’est un con, sanctionne-t-il.

Pour ne pas envenimer le conflit entre mon familier et moi, je me tais. Léo paraît un tantinet amusée. A-t-elle entendu Tag ? Est-elle donc réellement en train de développer des pouvoirs de mage ? Ce n’est pas le moment de discuter de ce sujet, je dois me reprendre. J’essuie mes mains frigorifiées et pourtant moites sur la surface rêche de mon jean, renchéris :

— Si on ne le ménage pas, il peut être colérique.

Je dis ça très sérieusement, en espérant qu’elle prenne mon conseil au sérieux.

— OK, lâche-t-elle sans aucune conviction.

Ça me semble être très mauvais signe et un avertissement retentit dans mon esprit. La reine des vampires n’a jamais été invitée par les mages sur l’Île de la Cité, question de territorialité. Et voilà que j’en décide autrement. Suis-je en train de commettre une terrible erreur ? Je n’ai pas le temps d’y réfléchir. Quelques instants plus tard, les quatre gardes nous rejoignent pour nous escorter dans le QG.

J’ai toujours été en marge de ces mages d’élite. Cependant, je ne me suis jamais senti aussi étranger que ce soir, alors qu’aucune d’entre elles ne me rend mon salut.

Ambre fait partie de notre cortège. Elle ne croise ni mon regard ni celui de la reine qui pourtant l’observe sans s’en cacher. Elle a encore des ecchymoses sur le visage après notre affrontement de ce matin. Il semblerait que la régence fonctionne en flux tendu avec ses forces spéciales et je ne peux pas m’empêcher de m’en considérer comme coupable.

Nous empruntons le quai de l’Horloge pour rejoindre le bâtiment principal. Léo a l’œil vif, je me doute qu’elle analyse son environnement, tirera de son passage ici un maximum d’informations utiles à son règne.

Mes jambes tremblent quand nous nous arrêtons devant la porte du bureau de la régente. L’une des mages toque. Lorsque j’entends la voix de ma mère nous inviter à entrer, la tête me tourne.

Les odeurs de feu de cheminée, de vieux livres et d’encre d’imprimante me frappent telles les réminiscences d’une ancienne vie.

— Vous pouvez nous laisser, ordonne ma mère aux gardes tandis que Léo, Camille, Tag et moi nous amassons dans l’entrée.

Elle a les yeux cernés et le teint vitreux des situations de crise, une crise dont je suis à l’origine. Elle se tient très droite, me détaille. J’ai envie de croire qu’elle vérifie que je suis sain et sauf, mais elle pourrait tout aussi bien être en train d’envisager de me jeter dans les geôles. Son analyse glisse sur la reine, sa générale, mon familier. Dam, le familier de ma mère, est campé à côté d’elle avec un air menaçant. Knut, celui de Raphaël, semble encore plus inamical. Ce n’est rien en comparaison à l’hostilité qu’exhale mon frère. Il n’a certes jamais fait preuve de beaucoup de chaleur, mais là j’ai l’impression que son regard creuse un trou dans ma cage thoracique. Il s’avance, s’arrête devant moi et gronde :

— Toi, avec moi.

Mon instinct premier est de baisser la tête et d’obéir. J’ai forniqué avec l’ennemie, trahi la régence, plongé Paris dans le chaos. Quant à Raphaël, il est mon frère aîné, le futur régent, mon supérieur en tout point.

C’était réellement ce que je pensais, à une époque. Je le révérais, je déplorais qu’il me manque quelque chose pour marcher dans ses pas. Ce n’est plus le cas.

Il est vrai que j’ai pris des décisions aux conséquences terribles. Toutefois, j’ai choisi de les assumer. Je m’écarte de mon frère pour me rapprocher de Léo, Tag et Camille. Ma voix est loin d’être aussi ferme et assurée que je l’aurais voulu. Je m’en fiche. Ça n’a pas d’importance, seule en a la conviction dont sont imprégnés mes propos :

— Non. Je suis ici avec mon épouse, la reine des vampires, et sa générale. On s’entretiendra tous et toutes ensemble.

Raph tire une gueule terrible qui signifie : « Tu vas regretter ce que tu viens de faire. » Il hausse le ton :

— Je peux faire de vous quatre ce que j’entends !

Je frémis sous la menace. Léo fait un pas vers lui. Rien n’indique qu’elle ressent la moindre peur, même pas une esquisse de tension.

— Dis-moi, Raphaël – c’est comme ça que tu t’appelles ? –, depuis que je suis partie comment ça se passe avec les vampires et les chimères ?

J’écarquille les yeux. Léo sait très bien comment s’appelle mon frère, elle joue simplement avec ses nerfs. C’était cet aspect d’elle, acide et condescendant, que je redoutais quand je l’ai avertie du caractère instable de Raph. Knut gronde. Je plie les jambes, prêt à m’interposer entre la reine et le familier.

Ma mère intervient :

— Asseyez-vous.

La régente et la reine ne se sont pas encore adressé la parole, pourtant je suppose qu’elles se connaissent. Léo contourne la table ovale sans une salutation. Elle se place aussi loin que possible des deux mages et de leurs familiers. Elle racle bruyamment le fauteuil sur le parquet, s’installe tranquillement. Elle dépose sa cheville droite sur son genou gauche, puis croise les mains sur son ventre. Camille s’adosse à un vieux mur en belles pierres apparentes. Tag se cale à côté de la générale, la bouscule légèrement. Elle tend le bras, tâtonne pour le trouver avant de lui gratter l’aile. Ça me soulage de les voir se rabibocher malgré leur affrontement dans le Sacré-Cœur de Gentilly.

En cet instant, je prends pleinement conscience de l’hétérogénéité de notre petite équipe : notre nouveau camp n’est ni celui des mages ni celui des vampires.

— Que faites-vous ici ? interroge froidement la régente.

M’opposer à Raph m’a retourné. J’ai l’impression d’avoir une lame tranchante en travers de la gorge. Léo et moi échangeons un regard. Elle perçoit mon bouleversement et prend la parole en première :

— On sait que vous avez perdu le contrôle sur les vampires. Si vous continuez avec votre stratégie actuelle, vous allez lancer une autre guerre entre mages et vampires, pendant que Paris sera détruite par les chimères.

Raph pointe un doigt incisif vers Léo.

— Ou je pourrais simplement troquer votre tête contre les services des vampires. Il paraît que Jorge l’achète à prix d’or.

— Et tu penses que tu peux faire confiance à Jorge ? réplique Léo.

Elle sourit à pleines dents, dévoilant sans pudeur ces canines que les mages ont en horreur.

— Je n’ai pas de raison de vous faire plus confiance qu’à Jorge, rétorque mon frère.

La reine des vampires hausse les sourcils d’un air condescendant.

— Tu as deux cents ans de raisons, Raphaël. Je travaillais avec la régence quand tu étais encore en couche-culotte, alors ne viens pas me dire que tu sais ce que tu fais à imaginer collaborer avec un vampire que tu ne connais même pas.

Les poings de Raph sont serrés. Léo l’a terriblement vexé. Il est idiot de se laisser atteindre par des piques aussi basses.

— Que proposez-vous ? demande ma mère qui semble en effet préférer traiter avec la reine qu’avec le chef du clan des Surpuissants.

Léo pose ses paumes sur la table en bois massif.

— Je sais que les pouvoirs de vos mages sont inefficients face aux chimères.

Le silence qui suit cette déclaration est suffocant. Les regards de la régente et de mon frère convergent vers moi. Je suis définitivement passé dans la catégorie des traîtres. Et je comprends leur réaction. Après tout, Léo est en train d’utiliser mes confidences comme un levier de négociation.

— Je remets les vampires dans les rangs et je continue de vous aider avec les chimères. En échange, mon frère me sera rendu immédiatement. Et je veux notre liberté.

Léo tend le bras et pose sa main sur la mienne. Bien que je sache que sa démonstration a plus à faire avec la politique que l’affection, ce simple contact propage une décharge sous ma peau. La régente se lève. Son visage est fermé, ses yeux m’évitent bien consciemment.

— Très bien. Je vais ordonner de faire préparer des quartiers pour vous, votre frère et votre générale.

Léo se redresse à son tour.

— Ce n’est pas la peine. Je dormirai dans la chambre d’Ethan.

Raph se décompose. Mon sang quitte mon visage.

— Mon frère et ma générale auront la chambre la plus proche de la nôtre. Amenez-moi Louis tout de suite.

Après avoir distribué ses instructions, Léo contourne la table. Camille, Tag et moi sommes sur ses talons.

— Tu restes, gronde Raphaël tandis que je passe devant lui.

— Si tu veux rester, me précise Léo sur un ton neutre, Tag me mènera jusqu’à ta chambre.

Dans l’immédiat, je n’ai aucune envie de parler à Raph.

— Non, réponds-je à l’héritier de la régence. On se verra plus tard, quand tout le monde aura dormi.

OceanofPDF.com