Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)

Chapitre 22

 

Léo

 

3 jours plus tôt

Je monte la garde à distance raisonnable de la caverne de Gab. Des familiers vont et viennent sans m’accorder beaucoup d’attention. Il se passe un long moment avant que l’immense familier quitte sa galerie. Je l’épie.

C’est donc lui.

Je devrais agir sans attendre. Pourtant, je l’observe s’éloigner. Camille, Louis, Marius et Jorge sont les quatre vampires encore en vie qui m’ont connue pendant la guerre. Gab, lui, m’a affrontée. Je ne pense jamais à cette époque. Cette version de moi est si lointaine qu’elle me paraît parfois appartenir à une autre personne. La proximité soudaine de tous ces souvenirs me fait frissonner.

Finalement, je me faufile dans sa galerie. J’ignore les tas d’objets de valeurs qui entourent son mobilier et me glisse derrière son lit-fauteuil pour accéder aux étagères vitrées. Je passe rapidement en revue les trésors qui y sont entreposés. Certains sont magiques, mais je n’ai pas suffisamment de culture pour savoir s’ils proviennent de pixies, de fées ou encore de leprechauns.

Je m’arrête devant un ouvrage immense.

Ma nuque picote, une brise la caresse. J’affiche un air légèrement amusé et me tourne lentement. Gab me scrute. Son envergure est impressionnante. Je n’ai pas pour autant peur de lui. Déjà, parce que je suis immortelle. Ensuite, parce que je ne suis pas restée pour le voler, mais pour lui faire une offre.

— Vous ne pensiez pas être surveillée ? me demande-t-il sur un ton chargé d’ironie.

Lestement, je m’installe sur le lit fauteuil. Gab est en contrebas de ce promontoire. Mon geste l’agace, ce qui fait pétiller mon estomac. Quand on dirige une cour comme la mienne, il faut être joueur. Et il se trouve que j’aime parier, parier gros. La vieille créature ne relève pas ma provocation. Elle se pose en face de moi, à même le sol.

— Que voulez-vous ?

Ses écailles sont toutes en nuances de rouge, de sorte qu’il ressemble à un tas de chairs dégoulinantes de sang. Ou peut-être sont-ce les souvenirs que m’évoque sa présence ?

— Tu en es où dans ta petite guerre avec Célia ? l’interrogé-je.

Célia est la banshee qui a protégé la tombe de ma mère. Le conflit entre elle et Gab dure depuis des siècles. Gab ébauche un geste avec son aile. Apparemment, il préfère couper court aux discussions volages. Il me répond néanmoins :

— Célia a déménagé à Hawaï.

Je note l’information et me demande si Gab, maintenant que sa rivale est partie, est toujours aussi avare.

— Comment tu fais pour ne plus être lié ? lui demandé-je. J’aurais pensé que les mages se rueraient sur la possibilité d’avoir le familier du mage premier.

J’esquisse un rictus. Les écailles du familier frémissent.

Le silence s’installe un instant, le temps d’une reconnaissance mutuelle. Combien de fois Gab a-t-il tenté de me tuer ? Et inversement ?

— Le mage premier a transmis certaines informations à ses descendants, réplique-t-il. Il y en a d’autres qu’il préférait garder sous silence.

Je hoche lentement la tête.

— Tu pensais quoi du mage premier, toi ? le questionné-je.

Je croise les jambes, m’affale dans son lit-fauteuil comme si j’étais à une pyjama-party avec un vieil ami. Le familier déploie ses ailes. Essaie-t-il de m’impressionner ou de relâcher la tension ?

— Pourquoi donc ? Auriez-vous des remords de l’avoir tué avec autant de sang-froid ?

Mes muscles se crispent. La créature remarque que ma nonchalance s’est amenuisée. Moi-même, je suis étonnée de constater que ces anciennes blessures sont toujours aussi vives.

— Il a assassiné ma mère avec bien plus de sang-froid.

Je m’empêche de porter ma main au pieu. Ironiquement, depuis qu’il a été extrait du cœur de ma mère par Ethan, je le conserve tout près de ma poitrine. Un instant, mon esprit divague. Il se remplit de l’horreur des champs de bataille.

Le familier finit par se racler la gorge et me répondre :

— Le mage premier était un homme intelligent, mais trop avare et trop confiant.

Son regard me parcourt longuement. Lui qui m’a connue à cette époque, que voit-il en moi, aujourd’hui ?

— Il a trop sous-estimé la très jeune fille de la reine Sully, reprend-il. Il en est mort, alors que vous voilà, vous, tant d’années après, toujours aussi effrayante.

J’éclate d’un rire dénué de joie. Il ricoche sur les murs de la galerie, ne tire aucune réaction au familier. Les souvenirs d’années à massacrer mes adversaires sur les champs de bataille s’immiscent sous ma peau, s’éprennent de mon corps, s’insinuent dans toutes mes cellules, finissent par éteindre mon rire.

— Pourquoi faisons-nous la conversation ? tranche le familier.

Je me redresse doucement, puis pointe mon index vers le grimoire du mage premier, entreposé dans l’étagère.

— Je veux ce livre, déclaré-je avec un aplomb raffiné par des années de pouvoir.

Le familier retient sa surprise, mais quelques-unes de ses écailles se hérissent. Je viens de dépasser les limites de son hospitalité.

— Rien n’a suffisamment de valeur. Rien, répète-t-il, n’est suffisamment puissant, suffisamment unique.

Son insistance me tire un sourire éclatant. J’aime être grisée par la victoire avant même de l’avoir remportée, me complaire dans l’assurance de ma supériorité.

Lentement, je passe une main sous ma veste. Le matériau inconnu du pieu est glacé. Je le soustrais délicatement de sa fonte, l’extrait de sous mon pull, pour le présenter à Gab. D’humeur joueuse, je fais tournoyer l’arme entre mes doigts.

Combien de banshees tueraient pour obtenir cet objet ?

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