Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 38
Ethan
De nombreux souvenirs, de l’époque où je me présentais devant cette porte avec la boule au ventre, me reviennent. Certes, je suis crispé, mais je me sens très différent aujourd’hui. Je ne suis plus le jeune homme craintif et hésitant d’il y a quelques mois. Julie et moi échangeons un regard avant d’entrer dans le bureau.
Ma mère semble avoir récupéré de ses blessures, mais, comme Julie et moi, elle a les traits marqués par la fatigue. Elle nous fait signe de nous installer. Elle n’a pas allumé de feu. L’air est froid et humide, empli de son parfum Cartier : L’heure convoitée.
L’atmosphère se charge rapidement de tension. Julie a toujours opté pour une opposition frontale, si bien que la régente l’a envoyée en prison il y a quelques années. Quant à moi, ce sont les jugements silencieux de ma mère qui, au fil du temps, m’ont meurtri. J’ai l’impression de marcher sur des œufs.
— Merci, débuté-je, d’être intervenue au sujet des familiers.
J’hésite à lui demander comment Léo l’a convaincue. Je n’en ai pas le temps, car ma mère rétorque :
— Nous n’avions pas vraiment le choix.
Elle pose un regard dur sur Julie. Considère-t-elle ma sœur en partie responsable de ce qu’il s’est passé ? Cette dernière reste de marbre. Que ressent-elle vraiment, derrière son impassibilité ?
Je prends une courte inspiration.
— On a besoin de ton soutien, annoncé-je. On a trouvé le pentagramme qui nous permettrait d’arrêter les chimères. Pour le faire fonctionner, on doit se rendre dans les catacombes et on n’y arrivera pas sans les vampires. On a besoin de toi pour convaincre Raphaël.
Léo et moi avons évidemment dit la vérité à Louis, Camille et Julie au sujet de ce pentagramme et des pouvoirs des mages. Nous sommes tous et toutes d’accord sur le fait que ce serait trop risqué d’être honnête à ce sujet vis-à-vis des vampires ou de la régence. Je ressens une pointe de culpabilité à l’idée de mentir à ma mère à ce sujet. Cette dernière redresse le menton. Son regard est froid, ses sourcils se froncent à peine, mais le reproche dans sa voix me donne le sentiment d’avoir à nouveau quatorze ans :
— Je ne manigancerai pas dans le dos de Raphaël.
J’ai l’impression de me confronter à un refus catégorique. Je n’ai jamais pensé que la régente prendrait ma défense au sujet des familiers, car, depuis aussi longtemps que je me souvienne, je n’ai jamais fait le poids face à l’unité de ma mère et de mon frère.
— Il est quasiment impossible d’avoir une conversation correcte avec Raphaël, s’agace Julie. Comment voudrais-tu que nous fassions ?
Le soutien de ma sœur délie un peu le nœud dans ma gorge. Ma mère nous toise. Il n’y a pas de douceur dans son regard. Je suis d’ailleurs étonné de constater combien Julie, sous cet aspect, lui ressemble. Sauf que ma sœur a appris, en d’autres circonstances, à montrer des parties plus sensibles d’elle-même.
— Plus vous le repoussez, plus vous empirez la situation, sanctionne maman.
Excédée, Julie croise les bras. Elle a bien peu de patience à l’égard de mon frère et je la comprends. Pendant longtemps, j’ai admiré Raphaël. Mais récemment, j’ai commencé à le voir sous un nouvel angle. Julie et moi avons reconstruit nos vies. Elle a son café, elle est portée par ses valeurs. J’ai trouvé Léo. Julie et moi, nous nous soutenons l’un l’autre. Avant sa mort, papa était notre pilier. Depuis toujours, Raph n’a que la régence. Si nous lui enlevons ça, je ne suis pas sûr qu’il sache qui il est. Est-ce ce que ma mère essaie de nous dire ? Comme d’habitude, elle nous laisse deviner les réponses à travers ses répliques lapidaires et ses silences âpres que Julie ne supporte plus.
— Raphaël nous méprise ! s’exclame ma sœur.
Maman jette un coup d’œil vers sa droite. Un court instant, la tristesse traverse son visage. Je suis son regard. Derrière une grande armoire sont entreposés les restes du tableau de famille que j’ai réduit en lambeaux avec le pieu de Léo. Mon cœur se serre. Maman est maladroite, mais je n’arrive pas à croire qu’elle ne ressente rien du tout à notre égard, que cette situation ne l’atteigne pas.
— Maman… soufflé-je. Est-ce que tu te rappelles ce que Raph m’a dit, quand je lui ai annoncé que j’avais libéré Tag ? La façon dont il m’a traité ? Je ne sais pas comment m’y prendre avec lui, admets-je avec une pointe de regret dans la voix.
Elle n’est pas feinte.
— C’est pour ça que je te demande de l’aide.
La régente jette un nouveau coup d’œil en direction de la toile déchirée et je devine sa pensée. Papa aurait détesté nous voir ainsi.
— Maman.
J’essaie par tous les moyens de l’atteindre.
— Pourquoi est-ce que tu as suivi Léo pour me défendre au sujet des familiers ?
Elle a précisé tout à l’heure qu’elle n’avait pas eu le choix. Je retiens mon souffle. Le regard de la régente passe de ma sœur à moi. Elle finit par répondre :
— Je déteste la reine des vampires.
Mes épaules se crispent. Je ferme les paupières. Un ton plus bas, ma mère ajoute :
— Cependant, j’ai dû admettre qu’elle avait changé.
Je rouvre les yeux pour trouver ceux de ma mère fixés sur moi.
— Toi aussi, tu as changé.
Elle ne m’a jamais observé ainsi. Il y a quelque chose dans son expression, un soupçon d’approbation. Julie hoche la tête, pour appuyer la remarque de ma mère. Je saisis ma tresse pour la tripoter, réalise que je n’ai plus fait ce geste depuis une éternité. Je lâche mes cheveux, redresse un peu les épaules. Ma voix est étonnamment posée quand je répète :
— Il faut qu’on se débarrasse des chimères. La régence en a besoin. Et je ne parviendrai pas à convaincre Raphaël. J’ai besoin de toi, Maman.
La régente jette un nouveau coup d’œil à la toile. La présence de Papa me court sur la peau. J’ai l’impression de sentir l’odeur grasse et sucrée de ses quatre-quarts, mélangée au parfum de luxe de ma mère.
Cette dernière acquiesce lentement.
Je lui souris, hoche vigoureusement la tête, souffle :
— Merci, Maman.
Et merci, Papa.
OceanofPDF.com