Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)

Chapitre 11

 

Ethan

 

Lorsque je pénètre dans la chambre, Tag est roulé en boule sur son fauteuil. Je m’arrête, parcours du regard la petite pièce à l’atmosphère glaciale : mon lit double aux draps défaits, mon bureau enseveli sous la paperasse, mes étagères de bouquins, mon poêle plein de cendres. Toutes mes affaires sont comme je les ai laissées il y a quelques jours. Ma famille, ce bâtiment, le QG, rien n’a changé, et pourtant tout est différent. Je suis différent.

J’arrache l’élastique qui retient ma tresse et passe machinalement mes doigts dans mes cheveux pour les démêler. La poitrine de Tag se soulève et descend à un rythme régulier, mais trop rapide pour que je sois convaincu qu’il dort. Maintenant que nous sommes de retour ici, que je vais devoir travailler aux côtés de Léo pour essayer de ramener de l’ordre dans Paris, que j’ai pour intention de faire évoluer les relations entre mages et vampires, je ne peux plus fuir certaines confrontations. Je dois communiquer avec Tag et Léo.

Je me racle la gorge.

— Tag.

Sa respiration s’interrompt un court instant, redémarre.

— Il faut qu’on parle de ce qu’il s’est passé.

Mon familier se redresse d’un coup d’aile brutal. Il darde sur moi ses petits yeux noirs.

— J’ai pas envie de te parler.

Je déglutis bruyamment. Je cherche quelque chose à dire qui pourrait me permettre d’engager le dialogue, mais il me prend de court :

— T’as pas idée des conséquences de tes actes.

Je fronce les sourcils.

— Je veux réparer mes erreurs. C’est pour ça que j’ai besoin de te parler.

Tag saute de son lit. Ses ailes créent un puissant courant d’air qui fait voltiger quelques feuilles et rabat une mèche de cheveux noirs devant mon visage. De sa démarche chaloupée, il rejoint la porte. Ses griffes grattent sur le battant en bois quand il saisit la poignée.

— Où est-ce que tu vas ?

— Quoi ? Tu vas m’obliger à rester et à te parler ?

Son sarcasme me retourne le bide.

— Évidemment que non.

Il fronce ses écailles chatoyantes, comme pour me rappeler que l’évidence n’en est pas une. Il y a seulement quelques jours, je lui ai donné des ordres terribles. Il n’ajoute pas un mot, me tourne le dos et s’en va.

Une grosse heure plus tard, je suis assis sur le bord de mon lit, les poings serrés autour de ma couverture.

La décision que j’ai prise en épargnant Léo n’est pas le fruit d’une idylle ou de l’impulsivité, mais d’une longue réflexion. J’ai emmené la reine des vampires sur l’Île de la Cité dans un objectif précis. Léo a passé un marché avec la régence. Elle a même choisi – je me demande encore pourquoi – de dormir dans ma chambre. Nous laissons nos sentiments de côté à la faveur de la politique. Les états d’âme n’ont plus leur place.

Pour la première fois depuis longtemps, je pense à mon père. Avant le mariage, Raph a prétendu que Léo l’avait fait assassiner. Cette dernière affirme le contraire. La crois-je ? Je prends une longue inspiration : je dois me concentrer sur mes problématiques présentes. J’éloigne les questions, la colère et la tristesse. Je relâche les poings, redresse les épaules.

À ce moment-là, la porte grince. L’aura qui entoure Léo a changé. Ses traits se sont adoucis, sa façon de se mouvoir aussi. Elle referme derrière elle, s’installe sur le canapé.

— Comment va ton frère ? m’enquiers-je.

Elle pose les coudes sur ses genoux.

— Il va se remettre rapidement. Tu pourras demander de quoi désinfecter et bander des plaies ? Et de nouveaux vêtements.

Je hoche la tête. Léo porte toujours son jogging et son sweat. J’ai échangé ma tenue pour une chemise et un pantalon plus formels. Je ne savais pas à quoi m’attendre quand Léo me rejoindrait et je souhaitais me présenter sous mon meilleur jour. Face à elle, un millier de pensées me traversent. L’une d’elles domine, lancinante : je suis affamé. Je détourne les yeux, tire sur mon col.

— Tu veux te nourrir ? me propose-t-elle, comme si elle avait lu en moi.

Ma voix chancelle :

— Je veux d’abord parler.

— D’accord.

Je glisse les doigts dans mes cheveux lâchés. Ils sont imprégnés de l’odeur du feu de bois que j’ai allumé un peu plus tôt. Léo se redresse avec une aisance féline, si opposée à la tension qui raidit mon corps. Elle s’accroupit devant les flammes et frotte ses mains l’une contre l’autre.

— Je ne pensais pas que tu me revendiquerais comme ton épouse.

Elle a dit ça sur un ton pince-sans-rire que je peine à identifier. J’ai l’impression que ses traits neutres dissimulent une touche d’amusement. La reine des vampires est toujours grave et intense. Pendant la nuit que nous avons partagée, je l’ai découverte vulnérable et suave. Je ne l’ai jamais connue rieuse et ce nouvel aspect d’elle me trouble.

— Je… C’était un peu ridicule, admets-je, mais je ne savais pas comment mieux exprimer que ça que les choses avaient changé.

— Tu t’entendais bien avec ton frère, avant ?

Je me mords l’intérieur de la joue. Dans mon esprit se forme une réponse mitigée, malhonnête. Je la retiens, jusqu’à ce que la vérité m’échappe.

— Je n’ai jamais trouvé ma place dans ma famille. Ma mère et mon frère dirigent la régence et j’ai toujours eu l’impression d’être à leur service. Je n’ai jamais pris mes propres décisions. La première vraie décision que j’ai prise, c’est…

Ma voix se meurt. Une boule grandit au niveau de mon cœur. Je me force à continuer :

— C’est de ne pas te tuer.

Les yeux de Léo brillent à travers la lumière tamisée de ma chambre. J’ai du mal à croire que j’ai prononcé ces mots. Je m’attends à ce qu’elle dise quelque chose, mais elle demeure muette. Je n’arrive pas à interpréter son expression dans la semi-pénombre. J’avais préparé un millier d’explications, aucune ne me vient. Il ne me reste qu’une chose : l’honnêteté.

— J’admets que j’ai manqué de confiance en toi, déclaré-je, que je manque toujours de confiance en toi. Mais vous rencontrer, toi et Camille, vivre dans les espaces d’Abraxas, ça m’a fait comprendre qu’on pensait toutes et tous de façon trop obtuse. Je veux que les relations entre nos deux communautés évoluent, qu’elles deviennent plus pacifiques.

Doucement, Léo se redresse. Elle fait un pas majestueux vers moi. Je lève un peu le menton, sans pour autant me remettre sur mes jambes. Avec elle, je ne me sens ni menacé ni inférieur.

— Mais tu es la reine des vampires et je serais idiot d’oublier le pouvoir que tu détiens. Alors… Je dois te poser cette question. Est-ce que tu veux toujours détruire la régence ?

Nos regards sont rivés l’un à l’autre. Pendant un long moment, le silence n’est perturbé que par le délicat crépitement du feu.

— Je n’ai aucune sympathie pour ta mère ou ton frère.

Je serre les dents, acquiesce.

— Mais je ne considère pas l’ensemble des mages responsables de la façon dont est gérée Paris.

Léo marque une pause. Quand elle reprend la parole, sa voix est ferme et neutre. J’y entends deux cents ans d’expérience en négociations.

— Si on réfléchit à travailler ensemble, argumente-t-elle, je veux que tu admettes que la régence et leurs mages profitent de leur position de pouvoir et que vous rabaissez et utilisez les vampires. Je veux que la domination politique et économique des mages cesse. La régence devra réévaluer nos droits, reconnaître l’ampleur de ses privilèges et céder de son pouvoir.

Je frémis. Là, dans cette chambre, se déroulent des tractations politiques dont les retombées peuvent impacter les vies de milliers de personnes. Et je suis à son centre. Je me sens à ma place.

— Une telle évolution ne peut avoir lieu que si une promesse de non-agression est portée et défendue par une majorité de vampires, répliqué-je.

— Bien sûr. Dès demain, je ferai envoyer Camille auprès des clans avec une proposition de trêve qui inclut notre invitation au changement et une demande d’aide au sujet des chimères.

— Je réclamerai une audience à Raph et à ma mère.

Nous nous toisons. Dans le silence résonnent les engagements que nous avons pris. Je rajuste le col de ma veste. À mon grand étonnement, Léo soupire.

— Honnêtement, ce sera difficile de convaincre les vampires.

Elle vient de détendre drastiquement l’atmosphère. Je grimace :

— Je ne pense pas que ma mère et Raph seront très à l’écoute, non plus. On ne va pas métamorphoser le fonctionnement de Paris en deux jours, mais toi, comme moi, on y a cru, on y croit, il y a forcément d’autres personnes qui aspirent à ce genre de choses.

Je lis la détermination dans les prunelles de Léo. Une multitude de ressentis me traversent : l’espoir, l’exaltation, la peur face à l’ampleur de la tâche, la sensation réconfortante de ne plus être seul.

— On doit résoudre le problème des chimères, enchaîne-t-elle.

Elle se met à faire les cent pas et me raconte ce que son frère a découvert au sujet des monstres. Ses explications me glacent.

— Est-ce que vous pensez que ce sont les mages qui produisent les chimères ?

La reine des vampires pivote sur ses talons et émet un rire bref, surprenant.

— J’ai dit la même chose à Louis, il m’a répliqué que c’était une réponse hâtive et dangereuse.

— Il a pris la défense des mages ? m’étonné-je.

Léo lève les yeux au ciel.

— Louis ne prend la défense de personne, il préfère la vérité et la logique.

— Ça me paraît sensé.

— Ça ne veut pas dire qu’il a toujours raison. Et quand il n’est pas d’accord avec toi, il peut vite devenir insupportable.

Elle fait un geste désinvolte de la main que je ne quitte pas du regard. J’aime découvrir cet aspect d’elle, moins retenu, moins calculé, agréablement piquant.

— Tu as une idée de la façon dont on pourrait trouver le grimoire du mage premier ?

Je sens qu’elle m’interroge sans vraiment y croire et je me félicite de lui répondre :

— Ouais. Si c’est un vieux livre, il faut demander aux plus vieilles personnes qu’on connaisse.

— Le mage premier est mort en 1801…

La date est… précise. J’éloigne de moi la théorie que Léo a peut-être tué cet homme de ses propres mains, reviens au grimoire :

— Nos familiers sont intemporels. Le mage premier est le premier humain à avoir possédé un familier. Peut-être que ce dernier sait quelque chose au sujet du livre. On peut interroger Tag à ce sujet.

Je ne lui indique pas que mon familier ne m’adresse plus la parole. Léo semble satisfaite, hoche le menton. Puis le silence retombe sur ma chambre. La reine des vampires est tellement immobile qu’elle ne fait même pas grincer le vieux parquet sous ses pieds. Elle est à trois pas de moi, sa proximité m’empêche presque de respirer.

— Je veux revenir sur un autre sujet, lâche-t-elle à mi-voix. Ton père.

Mon ventre se serre à l’idée que nous allions dans cette direction. Elle nous emmène trop près de ma colère envers les vampires, de mes erreurs, des griefs qui nous opposent. La reine des vampires ne se dégonfle pas :

— Je t’ai dit que je n’avais rien à voir avec sa mort, mais on en a parlé dans un moment… compliqué. Je veux te l’affirmer à nouveau, parce que je ne pense pas qu’on puisse travailler ensemble sans que tu me croies sur ce point.

Ma voix n’est plus qu’un mince filet :

— Je te crois.

Léo se plonge dans mon regard. Y cherche-t-elle l’assurance que je dis la vérité ? Le fait qu’elle aborde ce sujet rouvre le canal de mes émotions. Le manque, la tristesse et la colère saisissent mes entrailles. Étrangement, à leurs côtés, surgissent d’autres instants plus doux : celui où j’ai enfin compris que mon père avait vu en ma sensibilité une force et non pas une faiblesse, les conversations au sujet du deuil que j’ai partagées avec Léo. Elle sait combien le meurtre de mon père m’a pesé, comment il m’a empêché pendant des mois d’utiliser ma magie. Son attention à cet égard me bouleverse. En cet instant, j’ai du mal à croire qu’il n’existe plus rien entre elle et moi.

Je regrette de t’avoir rencontré.

La reine des vampires prend une longue inspiration et fait un pas vers moi. De façon cérémonieuse, elle me tend la main et déclare :

— C’est une alliance, alors ?

Je niche ma paume au creux de la sienne et confirme :

— C’est une alliance.

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