Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 18
Ethan
Mes mains font trembler la feuille de papier. Elle paraît si dérisoire, alors que son pouvoir s’apprête à ébranler mon existence. J’aurais envie de me rapprocher de Tag, d’inspirer son odeur fraîche et terreuse, de poser la peau sensible de mon visage sur ses ailes duveteuses. Je n’en fais rien.
— Je suis désolé, Tag.
Ma gorge est serrée, ma voix faible. Nous nous regardons enfin. Il reste immobile.
— Qu’est-ce que tu vas faire après ?
— Je sais pas.
Tag ne m’a quasiment plus parlé depuis le vol de l’amulette et mes joues rougissent sous le coup de l’émotion. Je me tais, le ventre noué, espérant qu’il me dira quelque chose d’autre.
— J’avais renoncé à l’après, reprend-il au bout d’un moment. Je pensais que j’allais mourir en te protégeant.
Mes yeux s’embuent. Je me lève, m’approche, tends la main vers lui, mais il me repousse. Je perds un peu l’équilibre, me rattrape sur la table basse en bois. Malgré le fait que les familiers ne me laissent pas le choix, malgré ce que m’a dit Julie, malgré le fait que ce soit mal, je l’implore :
— Tag, je n’ai pas envie que tu me quittes. Je n’ai pas envie d’arrêter de vivre avec toi.
Il s’écarte, darde sur moi un regard qui me serre la poitrine. Un mélange de colère et de confusion.
— Tu m’as jamais posé aucune question sur moi. Tu m’as jamais demandé quelle vie j’ai menée avant. Tu as jamais voulu savoir si j’étais bien avec toi ou si je voulais autre chose.
— Tu ne m’as jamais parlé de tout ça, me défends-je. Comment est-ce que j’aurais pu deviner ?
Tag fait un mouvement chaotique avec ses ailes :
— C’est tout ce que tu trouves à me répondre ? Ça te viendrait pas à l’idée de réfléchir comme ça au sujet d’un autre être humain ! Mais parce que je suis un familier, t’as jamais pris la peine de t’intéresser à moi. Tu veux continuer à vivre avec moi parce que je comble ta solitude. C’est égoïste et égocentrique.
Je suis incapable de réagir.
— Quand tu étais enfant, je te pensais trop jeune pour comprendre tout ça. Et puis t’es devenu un adulte et quelque part pendant ces années j’ai arrêté d’espérer. En fait, je devrais te remercier de m’avoir fait voler cette amulette, ça m’a rappelé la nature de notre relation.
— Est-ce que tu vas résumer toutes ces années à ça ?
Tag agite ses écailles. Dans ses yeux, je vois défiler la douleur, l’hésitation, la rancœur, la résignation.
— Je veux être aimé et apprécié pour qui je suis.
— J’essaie de m’améliorer.
Nous nous dévisageons. Je souhaiterais m’accrocher à Tag de toutes mes forces. À ce moment-là, la façon dont Julie a toujours respecté mes décisions et mon espace me revient en mémoire. Insister, ce n’est pas laisser Tag choisir librement.
— Je sais, concède mon familier. Mais je veux pas être ton cobaye. Tu peux évoluer avec les gens qui ont envie de passer du temps avec toi. C’est plus mon cas.
Je serre les dents, contiens mes émotions. Le rejet de Tag a contracté tous les muscles de mon corps. Entre mes mains, le dessin du pentagramme s’est froissé. La conversation est terminée. Retenir Tag ne fait que creuser encore le fossé qu’il y a entre nous.
Quand, avec Léo, nous avons parlé de l’évolution de la régence, c’était une idée théorique, noble. Pour la première fois, je prends la mesure de ce que cette aspiration représente en termes de difficulté, de sacrifices personnels.
Depuis toujours, donner à Tag des ordres qu’il ne peut pas refuser me rebute, employer ma magie pour forcer les vampires à accomplir ma volonté me dégoûte. Malheureusement, ça ne signifie pas que je n’ai jamais joui de ce pouvoir. Je l’ai utilisé à mon avantage bien des fois. En parallèle, je me suis complu dans l’ignorance. J’ai été paresseux et égoïste.
Julie a raison. Il est temps que je cesse d’hésiter. La partie de moi qui est tentée de renoncer, de rester dans les rangs où ma famille a voulu me maintenir, de choisir la facilité en poursuivant l’opinion majoritaire est encore présente. Cependant, elle devient de plus en plus ténue. Ces dernières semaines m’ont peu à peu ouvert les yeux et il m’est désormais impossible de les refermer.
Je me concentre. Je prends des risques en traçant moi-même ce pentagramme, parce que mon intention est fragile. Dans le fond, je désire garder Tag à mes côtés. Toutefois, tout le monde fait face à des paradoxes. Tout ce temps je me suis caché derrière mes hésitations. Je pensais que ma magie ne fonctionnait pas parce que je ne savais pas qui j’étais ou ce que je voulais. Ce n’est pas ça. En réalité, je ne souhaitais pas faire fonctionner ma magie, car j’avais peur de ce qu’elle dirait de moi. J’ai préféré errer que me confronter à la réalité.
Dans les dernières semaines, j’ai fait des choix graves. Ils ont impacté un grand nombre de personnes, vont en impacter plus encore. Ils aspirent à changer la façon dont la plupart d’entre nous vivent. Je dois assumer qui je suis, ce que je désire. Je vais me battre pour la liberté des familiers. C’est une décision vertigineuse et pourtant il n’y a pas d’autre chemin possible pour changer la régence.
Je tire sur ma manche. Du pentagramme qui me lie à Tag depuis ma naissance, il ne reste qu’une vague cicatrice au creux de mon bras. Je pose le dessin du nouveau pentagramme sur la table basse, mon poignet gauche sur mon genou. Je tends la main droite et ouvre mes sens. Et je n’ai aucun mal à sentir la magie, à la saisir. Ma peau crépite tandis que je forme le premier triangle. Je serre les dents. La douleur m’arrache quelques larmes silencieuses. Tag s’avance, regarde de plus près sa liberté prendre forme. Elle est splendide, bien plus élégante, complexe et raffinée que tous les pentagrammes que nous utilisons pour soumettre les créatures. Je transpire à grosses gouttes, perds la notion du temps.
Quand je trace la dernière ligne, je me laisse tomber en arrière. Je suis haletant. J’ai l’estomac au bord des lèvres, mais pour la première fois l’odeur de la chair brûlée par la magie revêt une signification positive.
Soudain, un vide terrible me foudroie. Il est si profond que je porte une main à mon cœur, de peur qu’il s’arrête. Je croise le regard du familier.
— Tag, soufflé-je.
Je me redresse maladroitement, me prends les pieds dans la table basse et m’effondre sur le sol. Tag secoue les ailes. Sans attendre, il se précipite dans le couloir, puis à travers la porte d’entrée. Je tends les doigts vers lui, impuissant, tandis qu’il disparaît sans un mot.
Je me recroqueville contre le canapé autour de mon bras meurtri. La rupture me laisse sans voix. Je me sens fragile, comme si j’avais perdu une partie moi. Le départ de Tag me paraît brutal. Je l’ai vu chaque jour de ma vie depuis ma naissance. Il appartenait à toutes mes projections. Et soudain, je dois faire face à son absence ? Sans lui je n’ai plus l’impression d’être une personne complète.
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