Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 24
Ethan
Louis a quitté le QG sans entrave. Le soleil est en train de se coucher et drape ma chambre dans une lumière rosée.
Je me laisse tomber sur le lit. Le poids des derniers jours m’assomme : le départ de Tag, les images floues de ma convalescence, la rage de Raph, savoir le pieu en possession d’un ennemi. Je soupire.
— Tu as besoin de nourriture ? me demande Léo.
Son haleine sucrée caresse ma joue et me fait sursauter. Elle est accroupie à côté de moi. Sa proximité me trouble. Je ne pense pas pouvoir me contenter de boire un peu de sang, par conséquent je secoue la tête pour refuser.
— Tu veux parler, alors ?
Pourquoi est-elle ainsi avec moi, aussi sensible et attentionnée ? Je ne devrais pas me reposer sur elle, notre relation actuelle est trop incertaine. Mais je n’arrive pas à résister. Je déglutis plusieurs fois, espérant soulager le nœud qui s’est formé dans ma gorge, puis je lui avoue :
— Tag ne m’a pas dit au revoir. Quand le lien s’est dissipé, il m’a tourné le dos et il s’est évaporé.
— Je suis désolée.
Honteux, je secoue la tête.
— C’est pour lui qu’on devrait être désolé, pas pour moi. C’est juste que… Merde. J’ai l’impression d’avoir vécu une partie de ma vie avec des œillères. De ne même pas être conscient de tout le mal que j’ai pu engendrer.
Si ce que je lui révèle de moi la rebute, Léo n’en montre rien. Son regard se voile un instant. Pense-t-elle à son passé ? À ses propres erreurs ? Elle me répond calmement :
— L’important, c’est que maintenant tu es en train d’évoluer.
— Ça me fait douter que ma mère et Raph entendent raison un jour.
— Moi aussi, j’ai vécu longtemps avec des œillères.
J’écarquille les yeux. Elle hésite avant de continuer :
— J’ai changé quand je t’ai rencontré.
Je reste muet devant cet aveu. Je n’imaginais pas avoir fait une telle différence dans la vie de Léo. Elle prend une petite inspiration, puis ajoute :
— Je suis fière de toi.
Mon ventre papillonne.
En écho à ceux de Léo, les mots de Raph me poignardent.
Tu penses avoir trouvé quelqu’un en la personne de ta reine des vampires, j’attends le jour où elle se rendra compte que tu ne vaux rien.
Je laisse passer un long silence.
— Raph a mis en doute mes motivations. Il dit que je cherche à attirer l’attention, que j’agis comme je le fais parce que j’ai des choses à prouver. Que je me cherche des excuses pour la mort de Papa.
Les mâchoires de Léo sont saillantes. Dans un souffle, je lui confie :
— Il me fait douter. Ce serait idiot de ma part de ne pas douter. Une partie de moi se demande si je suis en train de faire des erreurs monumentales.
— Ethan, m’interrompt Léo. Raph, il s’est déjà remis en question ? Il a déjà interrogé sa propre vision des choses ? Des vampires ? Des familiers ?
Le regard de la reine est devenu sombre et menaçant :
— Crois-moi, il est plus facile de vivre avec des convictions qu’avec des doutes. Et malheureusement, c’est souvent celles et ceux dont le monde a besoin qui doutent.
Elle ne parle plus de Raph, mais de son passé à elle, de la façon dont elle a régné.
— Ton frère, dans sa tour d’ivoire avec ses idées obtuses, est plus isolé que toi.
Comme si elle voulait appuyer son propos, elle saisit ma main. Sa paume est chaude, agréable contre la mienne.
— Je ne comprends pas qu’il te traite de cette manière. Je pense qu’il t’envie.
— Raphaël ne m’envie pas.
— En tous cas, moi, je t’admire.
Je n’ose plus bouger. Je dévisage la reine des vampires, à la recherche d’ironie ou de sarcasme. Je ne trouve que sa sincérité. Je veux la prendre dans mes bras, peut-être même l’embrasser. Mais elle m’en a déjà dit plus que je l’espérais et je me contenterai de ça.
Elle retire lentement sa main de la mienne, change de sujet :
— Toi et moi, il faut qu’on s’entraîne à utiliser nos pouvoirs. On en aura besoin pour ce qui va venir.
Je hoche la tête, précise :
— Je donne trois jours à ma famille pour réfléchir à la demande des familiers. Alors, j’engagerai une nouvelle conversation. Si elle reste imperméable, je vais devoir parler directement aux mages.
— C’est bien, ça laissera du temps à Julie et Louis pour s’occuper du grimoire.
Quelques secondes passent, Léo hésite à ajouter quelque chose.
— J’ai eu Camille au téléphone, lâche-t-elle au bout d’un moment.
À son expression, je me doute que les nouvelles sont mauvaises.
— Aucun des clans n’accepte d’envoyer ses vampires pour aider contre les chimères.
Je me demande si Jorge est à l’origine de ce refus. Je ne commente pas, car je n’ai pas envie de mener la discussion en direction de Marius et de son père. Léo et moi avons déjà suffisamment de sujets politiques et interpersonnels à régler.
— Si on veut les convaincre, complète-t-elle, il faudra que j’aille me présenter en personne. Je te propose qu’on mette cette question de côté quelques jours pour s’occuper d’abord de celle des familiers et du grimoire.
J’acquiesce, satisfait que nous ayons un plan et des échéances. Je prends une longue inspiration et une longue expiration, me laisse retomber sur le dos. Me confier à Léo a éclairci mon esprit et allégé mon cœur. Elle s’apprête à se redresser et comme par réflexe je saisis son poignet. Nous nous immobilisons. J’ai agi avant de réfléchir. Maintenant, je me demande ce qui m’a pris. Je scrute le visage de la reine des vampires, ne parviens pas à y décrypter quoi que ce soit.
J’ai envie de passer du temps en sa compagnie, de m’ouvrir à elle, d’en savoir plus sur sa vie dont elle ne parle jamais, de la tenir contre moi. À défaut de lui dire tout ça, je souffle :
— Reste.
Elle hoche la tête. Nous nous changeons en silence. Mon ouïe est exacerbée. J’écoute le frottement des vêtements contre nos peaux, les bruissements des tissus qui s’écrasent sur le parquet. Je me glisse sous la couette et Léo me rejoint quelques secondes plus tard. Tout doucement, j’approche ma main de la sienne, l’effleure. Elle ne se retire pas et j’entrelace ses doigts aux miens. Tout mon corps est en émoi à cause de ce geste ridiculement intime.
— Ethan, fait-elle d’une voix rauque. Je… pourrais me nourrir ?
J’ai des papillons dans le ventre, des fourmis dans les jambes. Je désire qu’elle se nourrisse de moi.
— Bien sûr.
Elle me tire lentement vers elle, je m’allonge sur le flanc. Nos regards se croisent. Le sien se détourne, puis revient vers moi. Elle me fait penser aux vagues qui affluent et refluent au pied d’une falaise. Insaisissables. De loin, on ne se rend pas compte de leur puissance. Elles donnent envie de s’y jeter. Mais quand elles déferlent sur vous, elles vous laissent désorienté.
Doucement, la reine des vampires approche sa bouche de mon cou. Tandis que ses crocs s’enfoncent dans ma carotide, je me dis que c’est à ça que pourrait ressembler le quotidien avec elle : être une force, l’un et l’une pour l’autre. Je me détends, caresse gentiment son dos pendant qu’elle boit mon sang. Mes muscles se relâchent, je m’abandonne. Je ne pense plus qu’à son corps près du mien.
Quand elle termine de manger, elle s’allonge simplement près de moi. Si j’avais le courage, je lui avouerais que je n’imagine pas être un jour rassasié de sa présence. À la place, je ferme les yeux et me laisse faucher par une nuit sans rêves.
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