Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 16
Ethan
J’ai pris un moment pour me ressaisir, puis nous nous sommes mis en route. Léo s’éloigne, tandis que je bifurque pour rejoindre la galerie de Gab.
— Tu ne viens pas avec moi ? la rattrapé-je.
— Je vais chercher Tag. C’est le moment de lui demander s’il sait qui était le familier du mage premier.
— Tu penses encore au grimoire alors que…
Léo me coupe :
— Honnêtement, Ethan, cette histoire avec les familiers vous regarde, vous, les mages, c’est à vous de la résoudre. Mon temps est mieux utilisé à me concentrer sur le problème qui nous concerne tous et toutes.
Je me mords la lèvre. J’aurais envie de la retenir, mais je sais qu’elle a raison. Et ce n’est pas parce que par deux fois elle m’a apporté du soutien que j’ai le droit de lui en demander plus. Elle me tourne rapidement le dos et enfonce ses mains dans les poches de son chino. Elle voûte légèrement les épaules, puis disparaît dans l’obscurité d’une galerie.
Je prends une longue inspiration et me décide à confronter Gab. Les familiers ont quitté sa galerie et il est roulé en boule sur son fauteuil. Le crissement de mes semelles sur le sol le réveille.
Je le rejoins d’un pas aussi digne que possible.
— J’irai négocier avec les mages de la régence pour la libération des familiers, annoncé-je.
Gab incline sa grosse tête écailleuse.
— Je t’accorde dix jours pour les convaincre.
Un frisson dévale ma colonne.
Dix jours.
Comment pourrais-je accomplir une telle prouesse en dix jours ? Je m’apprête à ouvrir la bouche, la referme. Gab n’a aucune sympathie à mon égard, ce n’est pas la peine de tenter d’obtenir un délai.
Je redoute ce qui suit, cille. Moi aussi, je dois briser la magie qui me lie à Tag.
— Comment est-ce qu’on fait ?
— Comment faites-vous quoi ?
— Je n’ai aucune idée de la façon dont il faut s’y prendre pour rompre mon lien avec Tag.
Gab fait bruisser ses écailles, puis éclate d’un rire sombre qui ricoche sur les parois du souterrain. Sa raillerie dure longtemps, se faufile dans une multitude de galeries desquelles il revient en échos, s’infiltre jusque dans mes os.
— Je n’en sais rien, crache-t-il. Tu es le bienvenu pour te démerder.
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Léo
Je louvoie entre les trésors à la recherche de Tag. Où est-il parti ?
Heureusement que je me suis nourrie d’Ethan, avant-hier, et que je peux désormais voir les familiers. Sinon cet endroit m’aurait foutu les jetons. J’aurais été entourée d’objets et de fantômes dont les griffes crissent sur la pierre et les ailes frottent contre les murs.
Je traîne longuement dans les galeries. Sans Ethan, je me sens plus à l’aise. Les familiers le regardent avec trop d’hostilité.
Marcher me permet de digérer les événements de la matinée. L’entendre me raconter son cheminement, avant le mariage, était douloureux. Il est indéniable qu’il a commis de graves erreurs. Néanmoins, j’aurais été hypocrite de le juger, moi qui pendant des décennies ai, par vengeance, mené les vampires au combat. Alors, dans l’intention de soulager un peu son fardeau, je lui ai confié des souvenirs intimes.
Je soupire, enfonce mes mains dans les poches du chino qu’on m’a prêté. Je n’ai pas l’habitude de porter ce genre de pantalons, mais j’aime bien le style rigide que ça me donne, finalement.
Je finis par repérer Tag au fond d’un couloir. Quand il croise mon regard, il se lève du pouf sur lequel il était avachi et part dans la direction opposée. Je le suis sans accélérer. Je suis bien placée pour comprendre ses sentiments : entre colère et affection, il se sent écartelé.
Il disparaît dans une galerie. Quand je bifurque à droite, à sa suite, il m’attend toutes ailes dehors. Il s’est fourré dans un cul-de-sac et je me tiens entre lui et la sortie. Mon instinct de prédateur se réveille. Je sais parfaitement quels dégâts un familier peut infliger à une vampire. Ses pairs ont, sous les ordres des mages, massacré mes sujets pendant des décennies. Je ne me méprends pas : s’il le voulait, Tag pourrait m’assommer et s’enfuir.
— Tag, entamé-je.
— Léo, m’imite-t-il ironiquement.
J’avais imaginé le familier ainsi : avec une insupportable expression moqueuse dessinée sur ses écailles. À Abraxas, je me doutais qu’il passait son temps à gratifier Ethan de remarques désobligeantes à mon encontre. Je conserve mon irritation à distance pour me concentrer sur mon objectif.
— Tu vas continuer à ignorer Ethan ? Il a mal agi et je ne lui pardonne pas ses actes, mais ce n’est pas une raison pour faire la gueule pour toujours.
Il plisse les paupières et incline dangereusement ses oreilles.
— Tu es mal placée pour me faire la morale. Tu lui as fait la gueule pendant deux semaines parce qu’il t’a plantée pendant la nuit. Et tu fais encore la gueule.
— Je ne fais plus la gueule.
— Ta gueule est naturellement désagréable, alors. De toute façon, j’ai toujours préféré ta générale.
Je lève les yeux au ciel et soupire. Pourquoi ai-je pris sa défense devant Ethan, déjà ? Ah oui, parce qu’il a raison d’être en rogne. Et accessoirement, parce que j’ai besoin de lui.
— On a besoin de toi, annoncé-je pour mettre un terme à ces chamailleries. On cherche un moyen de comprendre d’où viennent les chimères pour pouvoir s’en débarrasser. Elles sont créées à partir de la même magie que celle des mages. On pense qu’on pourrait obtenir des réponses grâce au grimoire du mage premier. Tu sais qui était le familier du mage premier ?
Tag gratte nerveusement le sol rocheux avec ses griffes.
— Je veux plus me mêler des problèmes des mages.
La fragilité et la sincérité qu’il affiche m’obligent à poser un regard nouveau sur lui. Depuis combien d’années vit-il sous le joug des mages ? Comment a-t-il été traité dans ses vies antérieures ? Ethan est quelqu’un de bien, mais dans son ignorance il a pu faire des dégâts. En forçant Tag à voler ses pairs, il l’a ostracisé. Je croise ses yeux noirs et on partage un bref instant de compréhension mutuelle.
— Ce qu’il t’a fait est terrible, mais Ethan essaie vraiment de faire changer les choses.
Tag se laisse tomber sur les fesses et enroule ses ailes autour de son corps. Le courant d’air soulève un nuage de poussière acide.
— Ethan a toujours été mon mage préféré, marmonne-t-il.
Je suis très attaché à lui, lis-je entre les lignes.
J’hésite. J’ai quelques scrupules à manipuler le familier. Toutefois, le jeu en vaut la chandelle.
— Quand tu as été blessé par la chimère… lui confié-je. Ethan a complètement perdu la boule. Ça n’efface pas ses erreurs, mais son affection à ton égard est sincère.
Je déglutis avec difficulté. La phrase que je viens de prononcer me laisse un goût amer dans la bouche. De quelle situation suis-je en train de parler ? De celle de Tag ou de la mienne ? On se fixe un moment, d’un air catastrophé, puis le claquement des talonnettes des chaussures du mage résonne dans le cul-de-sac.
Ethan se dirige vers nous.
Tag agrippe mon poignet. La sensation rocailleuse de ses griffes contre ma peau me donne la chair de poule.
— Gab, chuchote-t-il à toute vitesse. Gab était le familier du mage premier. Mais je veux plus que le petit soit impliqué avec lui. Promets.
Je reste figée un instant. Gab. C’est lui le familier du mage premier. À l’époque de la guerre, il m’était encore invisible, mais je l’ai affronté de si nombreuses fois.
Je me reprends, affiche un sourire satisfait et envoie à Tag un clin d’œil complice qui ne semble pas le rassurer.
Ethan nous rejoint une poignée de secondes plus tard. Son regard circule de Tag à moi. Le familier fait un pas de côté, conservant une distance claire entre lui et nous.
— Gab n’a aucune idée de la façon dont on peut défaire le lien entre un mage et son familier, déclare Ethan.
Je fronce les sourcils, une théorie me traverse. Les familiers sont constamment avec leurs mages. Même Tag, qui n’est pas contraint par Ethan et qui accessoirement lui fait la gueule, s’éloigne rarement plus de quelques heures et surtout pas quand le danger guette. Or, pendant le temps qu’on a passé avec Julie, son familier était absent. D’ailleurs, elle a mentionné avoir dû l’appeler pour le faire venir.
— J’ai l’impression que Julie n’est plus liée à Zède, dis-je.
La surprise ne s’accroche pas longtemps aux traits d’Ethan. Il se retourne vers son familier :
— Est-ce que c’est vrai ?
— Oui, répond l’autre du bout des lèvres.
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