Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 15
Ethan
Nous sommes dans un petit cul-de-sac. J’observe les callosités de la pierre, essaie de distinguer les objets qui composent la pile de près de deux mètres qui est devant moi. Léo est avachie sur un divan. Elle semble tellement à son aise dans ces galeries.
Je marche sur un ustensile pointu qui se plante dans mon pied. La douleur m’extirpe un grognement. La décharge qui remonte le long de ma jambe me donne un coup de fouet.
— Raph va penser qu’on s’est enfuis, grommelé-je.
Ma voix emplit un instant la cavité dans laquelle nous nous trouvons. Léo ne me répond pas tout de suite. L’écho du tintement d’un objet métallique nous parvient, se réverbère en un trille de sons aigus. Une bonne minute plus tard, elle me demande :
— Il se passe quoi ?
Je me laisse tomber sur le bout de son divan. Je n’ai pas envie de lui raconter cette histoire. Je risque de rouvrir la plaie du mariage, alors que depuis notre conversation de l’autre soir, nous avons atteint une paix fragile. Néanmoins, l’alliance que nous avons conclue est basée sur l’honnêteté. La relation que je veux construire avec elle nécessite que nous puissions communiquer sur ce genre de sujets. Je refuse de répéter mes erreurs passées faites de mensonges et de dissimulations. Je dis :
— Pour désactiver l’enchantement qui protégeait…
Ma voix déraille.
— … la tombe de ta mère, j’ai dû faire appel à une banshee.
J’enchaîne avant de perdre tout courage.
— C’est Tag qui m’y a mené. Il m’avait prévenu que les banshees savaient utiliser leur perception de la situation pour tirer leur épingle du jeu. Elle m’a demandé de voler un objet qui appartenait à Gab.
Je me tourne lentement vers la reine des vampires. Son visage est dur, mais il n’est pas hostile. Je pense qu’elle s’applique à ne pas laisser transparaître ses émotions. Je lui en suis reconnaissant.
— Or, il y a une règle très importante qui régit l’entente des familiers.
Maintenant que j’ai visité ces souterrains, je comprends d’autant mieux pourquoi cette règle existe.
— Ils ne se volent jamais les uns les autres. Tag était outré que j’imagine lui demander de faire ça. Il s’est violemment disputé avec Raph à ce sujet. Raph considérait que la fin justifiait les moyens.
La « fin » étant l’assassinat de Léo… Cette dernière fronce les sourcils. Je déglutis bruyamment, débite de nouvelles explications.
— Je ne savais pas vraiment où tracer la ligne entre le bien et le mal. Je ne savais ni ce que je voulais ni ce que je devais faire. Et puis Louis a été capturé, Raph l’a forcé à parler et ton frère m’a avoué que tu avais pour objectif de me tuer et j’ai été tellement…
Ma gorge se noue. C’est la première fois que je raconte en détail les sinistres enchaînements qui m’ont mené à essayer d’assassiner Léo.
— J’étais en colère, j’étais blessé, je me suis senti manipulé et trahi. J’ai pensé que tu m’avais lavé le cerveau, que je déconnais complètement, que je mettais les mages en danger en t’accordant ma confiance. Alors j’ai ordonné à Tag de voler cette amulette. Je l’ai obligé à briser la seule règle de sa communauté. Il ne m’a quasiment plus adressé la parole depuis. Et voilà où on en est.
Dans mon esprit, les pensées s’entrechoquent. Les remords et les regrets me font baisser la tête.
J’ai l’impression que le silence dure des heures. La gravité de mes confessions épaissit l’air, le rend suffocant. Une fraction d’instant, je formule le vœu que Léo me comprenne. Puis je repousse cette pensée. Elle a tous les droits de me planter là et de m’abandonner.
Sa voix est rauque quand elle me répond :
— L’enchantement que j’ai acheté pour la tombe de Maman…
Elle s’étrangle.
— Il m’a coûté cher, avoue-t-elle.
J’imagine qu’elle va ajouter quelque chose alors j’attends. Rien ne vient. Je prends un moment pour digérer sa confidence. Comme tout à l’heure, quand elle m’a parlé de la trahison de Marius, ses mots sont brefs, mais leur sens grave. Pour la première fois depuis longtemps, je me rappelle que Léo est la reine qui a mené les vampires contre les mages pendant deux siècles. Elle aussi a fait son lot de choses terribles.
— C’est trop soudain, lâché-je. Je n’arrive pas à croire que les familiers se soient regroupés pour…
— Défendre leurs droits ? termine Léo à ma place.
Je blêmis. J’ai déjà du mal à supporter que mon familier me fasse la gueule, l’idée que Tag désire me quitter pour de bon me fait mal. J’ai toujours vécu avec mon familier. Nous avons toujours vécu avec nos familiers. Ils sont… une constante de nos vies. Pourtant, une part de moi sait déjà que Léo a raison.
Il doit y avoir une autre solution, s’obstine mon esprit.
— Mais je n’ai pas cette relation avec Tag, m’exclamé-je. Je ne comprends pas qu’il ne m’en ait jamais parlé !
— Jamais ?
Je détourne le regard. Évidemment, il y a eu des insinuations, des commentaires parfois, la dispute avec Raph, mais…
— Tu as déjà invité Tag à s’exprimer sur sa situation ?
Non. Bien sûr que non. Je saisis ma tresse, essaie d’y ranger une mèche qui s’est échappée.
Les familiers sont asservis à leurs mages.
Tu n’en as rien à carrer du sort des familiers.
Ai-je pensé à tous ces familiers qui mourraient en protégeant leurs mages ? Non. Me suis-je demandé s’ils voulaient être là ? Non. Me suis-je insurgé devant les mages qui donnaient des ordres à leurs propres familiers ?
— Non. J’ai grandi avec lui. Tout le monde autour de moi fonctionnait de la même façon. On s’entendait bien. Tag est la personne la plus proche de moi. On est plus proches que la plupart des autres mages avec leurs familiers.
— Ethan, m’interrompt sèchement Léo. Arrête de chercher des explications ou des excuses. Tu comprends que tu as obligé Tag à voler les siens ?
Je serre les poings.
— Tu réalises que tu as le pouvoir de lui donner n’importe quel ordre ? Que tu lui es supérieur, peu importe la qualité présumée de votre relation ? Que peu importe la liberté que tu prétends lui offrir, à la finalité, tu auras toujours l’ascendant sur lui ? Il n’y a pas d’égalité entre vous. Et sans égalité, il n’y a pas de réciprocité.
Les mots de Léo sont coupants. Tag me perçoit-il ainsi, comme son bourreau ? N’a-t-il jamais rien éprouvé d’autre pour moi que cette amertume qu’il ne cache plus ? Suis-je le monstre qu’ils semblent tous voir en moi ?
Je sais qu’elle a raison et pourtant je secoue la tête, parcours nerveusement le petit espace.
Il doit y avoir une autre solution.
— Est-ce que tu te rends compte du danger dans lequel ça nous mettrait de perdre nos familiers ? Tu connais la force de tes vampires, tu connais leurs pouvoirs. Tu réalises bien que, si on doit aller sur les champs de bataille sans nos familiers, on aura encore plus de mal à utiliser nos pentagrammes. On ne sera plus que de la chair à canines pour vous !
Léo redresse le menton avec une grâce supérieure qui n’appartient qu’à elle. Elle n’a pas besoin de me préciser que ma réflexion est incomplète et décevante, c’est écrit en lettres capitales sur son visage.
— Tu es de leur côté, maugréé-je.
Je ne sais plus ce qui me rend amer : qu’elle se refuse à prendre ma défense ou que je m’obstine à prendre celle des mages ?
— La demande des familiers tombe bien, insiste-t-elle. On travaille justement à ce que mages et vampires ne se retrouvent plus les uns et les unes contre les autres sur le champ de bataille. Tu te souviens de ce que je t’ai dit avant-hier ? Que pour évoluer, la régence devra céder du pouvoir ?
Il n’y a pas d’autre solution.
Je soupire, me résigne. Les mages doivent se séparer de leurs familiers.
Je dois me séparer de Tag.
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