Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 12
Léo
Effleurer la peau d’Ethan propage la chair de poule le long de mon bras. Je devrais retirer ma main de la chaleur de la sienne, il devrait retirer sa main de la chaleur de la mienne. Pourtant, on ne bouge pas.
La distance cordiale que j’ai établie pour ces négociations s’effrite. L’objectif commun vers lequel on se dirige touche quelque chose au fond de moi. Et l’émotion d’Ethan pendant notre échange au sujet de son père me serre la poitrine. Je savais que se rendre sur ce terrain nous troublerait, que ça nous rapprocherait de l’intimité qu’on a un jour partagée. Néanmoins, je n’ai pas pu me résoudre à laisser planer le moindre doute à ce sujet, pas en connaissant la profondeur de la douleur d’Ethan.
Délicatement, il caresse mon pouce du sien. Ce contact le plus simple me fait rougir. Si j’étais raisonnable, je lui donnerais mon sang, puis je m’en irais pour la soirée. Lui comme moi, on est dans un état d’épuisement. On a vécu trois journées apocalyptiques, on porte sur nos épaules un poids faramineux. On vient d’avoir une discussion aux répercussions qui nous dépassent. Par conséquent, on est trop faibles pour prendre des décisions sur d’autres sujets plus… personnels.
Ma voix est trop aiguë quand je parviens à lui dire :
— Tu devrais boire un peu de sang.
Je retire délicatement ma main de la sienne. Lorsque je romps le contact, le visage d’Ethan s’affaisse. Mon cœur se serre, mais la révolte gronde toujours au fond de mon estomac.
— Tes dents poussent ? lui demandé-je.
Il passe la langue sur ses canines. Mon regard s’accroche à sa bouche, descend vers la peau blanche de son cou.
— Oui. Elles me gênent, mais je pense que ce n’est pas suffisant pour que…
— Pas de souci.
Mon corps s’est réchauffé. Le feu du poêle, qui tout à l’heure me réconfortait, me paraît étouffant. Je retire mon sweat sous lequel je porte un t-shirt vert canard. Sans tarder, je mords dans les veines de mon poignet et l’offre à Ethan.
Je fixe les yeux sur la fenêtre pour me détourner de cet instant, la nuit est tombée et Paris est plongée dans le noir.
Nom d’une vampire assoiffée. Tous mes sens sont focalisés sur le toucher moite des lèvres d’Ethan contre ma peau, la vague odeur de fumée diffusée par ses cheveux, sa barbe naissante qui gratte contre mon bras, le bruit du sang qui coule dans sa gorge. Le moment me paraît durer une éternité, une éternité dans laquelle, au milieu du chaos de mes sentiments, j’ai envie de demeurer.
Ethan décolle délicatement sa bouche de mon poignet. Si je voulais prendre une décision raisonnable, pensé-je encore, je sortirais tout de suite de cette chambre, mettrais une distance claire entre nous.
Il me surprend en me demandant :
— Est-ce que tu es en train d’acquérir des pouvoirs de mage ?
J’écarquille les yeux.
— Comment tu sais ?
— Je te vois suivre Tag du regard.
— Je ne le vois pas, mais je l’entends.
On se fixe, comme si on était en train de se redécouvrir. L’intensité de ses iris noisette m’absorbe. Un mage qui se transforme en vampire. Une vampire qui se transforme en mage.
Si je voulais prendre une décision raisonnable, pensé-je à nouveau, j’arrêterais là cet échange, je m’en irais. Je ferme les paupières, à la recherche de cette discipline de fer qui m’a mue pendant deux cents ans.
— Est-ce que…
Ethan s’interrompt, hésite, me pose finalement la question :
— Est-ce que ça t’offense si je te propose à nouveau mon sang ?
Mon cœur manque un battement. J’avais prévu de faire preuve de modération, de tenir à distance de notre relation toute forme d’émoi. Je pensais pouvoir compter sur mon austérité légendaire. En réalité… je suis exténuée. C’est comme si, de toute la retenue que j’ai déployée pendant deux cent cinquante ans, il ne me reste rien. Je suis au bout de l’existence que j’ai menée : solitaire, affamée. Je suis lasse de résister. J’ai envie, pour une fois dans ma vie, d’être soulagée.
— J’en veux, réponds-je.
Mes yeux fixés sur la carotide d’Ethan ne laissent pas de doute quant à ce à quoi je fais référence. Je frissonne, en imaginant le goût de rouille envahir mon palais. En deux cent cinquante ans, je ne me suis nourrie que deux fois. Une fois, violemment et goulument, de Marius, l’autre, avec modération, le jour où j’ai épousé Ethan. Est-ce raisonnable ? Mon désir à son égard est toujours bien vivant, tapi sous des couches de tristesse, de rancœur, de peur. Quels risques prends-je pour mon cœur ?
Mes mains tremblent légèrement. Ethan est immobile, comme s’il ne savait pas à quoi s’attendre. Pense-t-il que je vais mordre son poignet et procéder à un échange quasiment commercial ? Je n’ai pas envie d’un échange commercial. J’ai envie de lui.
— Je peux m’approcher ? m’enquiers-je.
— Oui.
J’avance doucement jusqu’à ce que nos jambes se frôlent. Il lève la tête vers moi.
— Je peux venir sur toi ?
Ethan se ronge la lèvre, sa voix n’est plus qu’un infime filet.
— Oui.
J’appuie une paume délicate sur sa poitrine et il s’allonge sous l’effet de la pression. Je le regarde d’en haut, fébrile devant l’offrande qu’il me fait. Mes gestes sont imprécis quand je positionne un genou de chaque côté de ses hanches.
— Est-ce que je peux te toucher ? me demande-t-il.
Les souvenirs de la nuit qu’on a passée ensemble se bousculent en moi. Ma gorge se serre, mes yeux deviennent humides. La douleur est si proche de mon désir.
— Non, m’étranglé-je.
— Léo… murmure-t-il, peiné. Je suis désolé.
Ses mains restent le long de son corps. Si j’étais raisonnable, je ne me nourrirais pas de lui. Je partirais et je garderais tous ces sentiments à distance, comme j’avais soigneusement prévu de le faire. Je me baisse tout doucement vers son cou. Ma respiration est hachée, mes forces à leur limite. Bien que mes dents aiguisées soient à quelques millimètres de sa peau, que je puisse l’égorger en quelques instants, je me sens vulnérable. Je me suis protégée pendant si longtemps. Me laisser aller me fait l’effet de me jeter d’une falaise avec la certitude de trouver la mort en contrebas, écrasée contre les rochers. Un sanglot m’échappe, la force de mes bras aussi. Mon corps brûlant rencontre celui d’Ethan. Je ne porte plus que mon t-shirt et mes seins frôlent sa poitrine à travers les fines couches de vêtements. Le pieu, attaché contre mon cœur, reste le seul élément solide entre nous. Ethan ne bouge pas. Je pose une main sur sa clavicule, l’autre contre sa nuque, et j’enfonce mes dents dans sa carotide. Le liquide chaud effleure ma bouche. Pour la première fois depuis une éternité, je m’abandonne au plaisir du goût salé et métallique, à la satisfaction d’être nourrie. Je bois goulument. Je m’oublie.
Je ne sais pas combien de temps passe. Ma conscience commence à remonter à la surface avec mes envies. Je m’interromps pour souffler :
— Serre-moi.
Tout de suite, Ethan m’enlace. Mes propres bras glissent autour de son cou. Nos cœurs tambourinent l’un contre l’autre. Je n’ai plus aucune retenue, mon esprit est saturé par mon désir qui hurle :
— J’ai envie de toi, susurré-je.
Il s’écarte légèrement pour croiser mon regard.
— De quoi est-ce que tu as envie ?
— J’ai envie de t’embrasser.
— Moi aussi.
On se rapproche lentement. Nos bouches se rejoignent, chargées de l’odeur ferreuse du sang. Nos baisers se fondent les uns dans les autres. Nos canines se rencontrent, nos langues s’entremêlent, nos jambes s’imbriquent.
— Je veux te toucher, Ethan.
Il gémit, hoche vigoureusement la tête.
— Et moi ? Est-ce que je peux te toucher ?
— Oui. Oui.
On se colle l’un à l’autre, comme si on ne pouvait tolérer de distance entre nous. Partout où passent les mains d’Ethan, j’ai l’impression de prendre feu. Je fais courir mes doigts le long de ses cheveux, dessine la courbe de son visage, descends sur ses clavicules. Mes paumes saisissent ses flancs et je le serre contre mes hanches. Ethan roule au-dessus de moi.
Sa cuisse frotte contre mon sexe, propageant des ondes le long de ma colonne. Ma jambe est aussi plaquée contre son membre dur. À chaque va-et-vient, Ethan ferme les yeux et émet un soupir de contentement. Avec la proximité et la friction de nos corps, on se donne du plaisir.
Pantelants et suants, on se laisse retomber sur les couvertures.
— De quoi tu as envie, maintenant ? le questionné-je.
Il me sourit, comme il ne m’a plus souri depuis longtemps. Ses traits détendus font papillonner ma poitrine. Pendant un instant, ce sentiment me ravit. Il est vite rattrapé par la douleur.
Il me répond simplement :
— De sommeil.
Je roule sur le dos. Je scrute le plafond parfaitement blanc aux contours moulurés. Mon esprit me ramène à mon logement miteux dans les espaces d’Abraxas, divague vers le soir où on a fait l’amour pour la première fois. Je me souviens de m’être endormie dans ses bras avec une béatitude que je n’avais plus imaginé ressentir un jour. Le vide s’empare de moi, comme quand je l’ai entendu se rhabiller dans mon salon. La sensation de trahison me tord les boyaux. Je porte une main vers le pieu qui est toujours fixé contre mon cœur.
Ethan se redresse sur un coude.
— Pourquoi est-ce que tu as demandé à dormir ici ?
Sa voix est rauque, il semble tout aussi bouleversé que moi. Je m’assois sur le bord du lit.
— Pour mettre ton frère en rogne, rétorqué-je. Et parce que je pense que je prends moins de risques en m’installant dans la même pièce que toi.
Sur ces mots, je récupère prestement l’un des deux coussins et une couette. J’avais envie d’Ethan, mais je n’ai pas envie de partager son lit, de m’endormir dans ses bras. J’évite de croiser son regard. Je n’ai pas envie d’y lire l’incompréhension, la déception.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je n’ai pas prévu de dormir avec toi, débité-je en me rapprochant du canapé.
Il me demande d’une voix la plus neutre possible :
— Est-ce que tu peux clarifier ?
Je passe une main maladroite sur mon crâne.
— Pour moi, explicité-je, un faux mariage, une alliance ou du sexe n’équivalent pas à une promesse de relation de couple.
L’expression furtive de la peine assombrit les pupilles d’Ethan. Il a les cheveux en bataille après nos ébats. Je vois bien qu’il prend sur lui pour ne pas laisser percer ses émotions. Il croise les bras sur sa poitrine, comme si ça pouvait l’aider à se protéger.
— Pourtant, tu as accepté mon sang.
Ça me vexe terriblement qu’il me le rappelle, alors je réponds sèchement :
— Oui, j’avais envie d’être soulagée de la faim. Et de toi.
Ce qui ne traduit pas le dixième de la complexité de mon ressenti. Mais là, je veux être égoïste. Le venin que je lui ai craché au visage il y a quelques jours a laissé un goût amer sur ma langue.
Tu étais tellement convaincu que je ne méritais rien de mieux ? Même après avoir découvert mon passé avec Marius, tu as décidé de me séduire et de me mettre dans ton lit ?
Je vois qu’il est heurté. Toutefois, je pensais chacune des phrases que je lui ai dites. Ethan savait très bien combien il me meurtrirait en couchant avec moi malgré sa trahison. Du coup, j’imaginais que répondre à mon désir sans prêter attention à ses sentiments me ferait du bien. Ai-je voulu lui faire du mal à mon tour ? La souffrance que je ressens à cet instant me prouve une chose dont je me doutais : les décisions qu’il a prises après notre première nuit étaient douloureuses. Je perds le peu de contrôle qu’il me restait de mon corps et de mon expression faciale. Ethan se lève et fait quelques pas vers moi.
— Désolé. C’est juste que ce n’est pas ce que j’espérais.
Les excuses d’Ethan me font redescendre. Je suis incapable de passer outre mes blessures, pour le moment, mais je n’ai pas envie de demeurer dans l’impasse dans laquelle je me trouvais il y a quelques jours, de le faire souffrir volontairement.
— Je suis désolée, moi aussi, réponds-je d’une voix enrouée. J’aurais dû clarifier ça avant. Je n’aurais pas dû te faire croire qu’on allait dans cette direction.
Je pose mes fesses sur l’accoudoir.
— Dans quelle direction est-ce qu’on va ?
Je baisse la tête et hausse vaguement les épaules :
— Je ne sais pas. Je ne suis pas sûre d’être en mesure de faire ce genre de choix en ce moment.
Ethan prend une longue inspiration, une longue expiration.
— D’accord, Léo. Merci pour ta franchise.
Il jette un œil au canapé.
— Je peux te laisser le lit, si tu veux.
— Ça ira. Bonne nuit, Ethan.
On se regarde longtemps.
— Bonne nuit, Léo.
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