Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 39
Ethan
J+15 après le mariage
Léo se fait un café, puis elle se laisse tomber sur le sofa de ma chambre. Camille lui a rapporté des affaires et elle porte à nouveau son pantalon cargo et son pull. Ainsi, elle semble d’autant plus féroce et j’avoue que j’aurais préféré la voir confronter Raphaël en chino. Elle passe une main sur ses cheveux courts et je lui offre un sourire affectueux qu’elle me rend.
Elle est rentrée tard dans la nuit. Elle n’a pas prononcé un mot, s’est endormie sur le canapé. Je ne lui ai pas posé de questions. Les négociations de Léo avec Marius n’ont pas de rapport direct avec le plan dont nous avons discuté aujourd’hui, puisque nous bluffons. Je n’ai donc pas besoin de savoir ce qui s’est passé entre la reine des vampires et le représentant des Surpuissants. Et je n’en ai pas envie. Une partie de moi a peur, l’autre refuse de s’insinuer dans l’intimité de Léo.
Après notre conversation d’hier, ma mère s’est chargée de convaincre Raphaël d’attaquer les catacombes. Nous avons employé toute l’après-midi à ajuster ensemble les détails. J’ai autant que possible évité de croiser le regard de Raphaël, il exhalait une rancœur qui me fait encore froid dans le dos. Léo lui a offert une tripotée de sourires en coin ainsi que ses soupirs les plus dédaigneux. Maman est restée glaciale. Le plus souvent, elle a pris le parti de Raphaël.
Léo a négocié trois jours de préparation avant l’assaut. Trois jours et trois nuits. Je suppose qu’elle cherchait à donner un peu de temps de réflexion aux clans. Pense-t-elle réellement que les vampires se porteront à notre secours ? Je n’ose même pas lui poser cette question.
À la fin de l’entrevue, j’ai poireauté maladroitement à proximité de la porte. J’ai voulu parler à Raphaël, mais mon frère m’a ostensiblement ignoré.
Maintenant, il faut juste que j’évite de songer au fait que mon frère me déteste, que nous lui avons promis la participation des vampires sans certitude que ces derniers et dernières viendront, que nous mentons au sujet du pentagramme et que notre intention est de priver définitivement les mages de leur magie.
— Louis et Camille proposent de se retrouver en salle d’entraînement, m’informe Léo en pianotant sur son téléphone.
Je m’effondre sur le lit et marmonne à moitié dans mes draps :
— Vas-y toi, je vous rejoindrai un peu plus tard.
Fatigué de ressasser mes idées noires, je finis par descendre. L’affrontement est dans trois jours et Léo a prévu de m’entraîner comme un forcené. Et je dois dire que j’ai hâte de passer ce temps avec elle.
Je m’arrête à l’entrée du couloir, étonné. Des éclats de rire me parviennent des salles d’entraînement. Je m’approche avec circonspection de la pièce d’où s’élèvent les voix.
Je hausse les sourcils. Louis est étendu sur le sol, immobile. Ça empeste la chair brûlée. Cette odeur me filerait un haut-le-cœur si elle n’était pas mélangée avec celle pétillante et légèrement amère de la bière. Camille, pliée en deux, rigole. Sa bouteille tangue dangereusement. Léo, elle, est adossée contre le mur et crie sur son frère :
— Allez, Louis ! Débarrasse-toi de ce truc. Nom d’un vampire en PLS !
Camille s’esclaffe. Léo porte le goulot de sa bière à sa bouche, pousse un rire sec :
— Il me prend pour une vieille incapable.
Je m’avance avec un air sceptique.
— Ethan ! m’accueille Camille.
Elle titube et je réalise qu’elle est pompette. Je regarde derrière elle, une quinzaine de bouteilles sont alignées contre le mur. Bon sang, pourquoi se taper dessus en étant ivres ?
— Veux-tu quelque chose ? me demande-t-elle comme si Louis n’était pas étalé sur le sol. Nous avons des bières ! Et des Coca.
— Je… croyais qu’on s’entraînait.
— On s’entraîne ! bougonne Léo. On fait juste un peu redescendre la pression après avoir passé quatre heures à négocier avec ta famille de l’angoisse.
Je grimace. La reine des vampires me fait un signe avec sa bière, puis elle boit à grosses goulées.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ? l’interrogé-je en désignant son frère.
Sa bouteille vide tinte contre le mur. Elle hausse les épaules.
— Je l’ai immobilisé avec un pentagramme. Il n’arrêtait pas de dire que je m’étais encroûtée alors que lui le premier ne va jamais aux entraînements de Camille.
— Vous ne venez jamais, reproche la générale.
— S’il pouvait parler, Louis te dirait que, si nous ne venons pas, tu devrais revoir tes méthodes pédagogiques.
Elle a adopté le ton condescendant typique de la famille Sully. Camille plisse le nez, elle a l’air un peu vexée.
— Combien de temps est-ce que tu vas le laisser comme ça ? m’inquiété-je.
— Je ne sais pas défaire ce genre de pentagrammes.
La peur dilate les pupilles de Louis. Je fixe Léo, dont le sérieux n’a pas faibli. La reine des vampires est une excellente menteuse. À mon tour, elle m’effraie légèrement.
— Que se passe-t-il ? interroge une voix que je connais bien.
Je me retourne, découvre Julie accoudée élégamment contre l’encadrement de la porte. Elle a les bras croisés et les cheveux lâchés. Je la trouve encore plus gracieuse que d’habitude.
— Qu’est-ce que tu fais là ? demandé-je.
Je suis le regard de Julie, posé sur Camille. Camille est ivre, Julie particulièrement bien apprêtée : je me mords la lèvre, regrette ma question. Ma sœur hausse les épaules. Elle retire son manteau qu’elle dépose sur le dossier d’une chaise. Elle ne perd pas de temps, s’approche de Louis, presse la paume sur sa nuque et défait le pentagramme d’immobilité de Léo. Louis se redresse et jette un coup d’œil irrité à sa sœur. La reine des vampires, appuyée contre le mur, reste de marbre.
— Je croyais que vous vous entraîniez, commente Julie.
Léo lève les yeux au ciel :
— C’est un truc dans la famille, d’être d’un sérieux mortel ?
Son ton est à couper au couteau. Julie croise son regard, cherchant probablement à déterminer si Léo lui est vraiment hostile. Moi-même, je n’en suis pas certain. Elle a l’air d’avoir besoin de passer ses nerfs sur quelqu’un ou quelque chose. Elle rajoute :
— Tout le monde en a hérité, à part Ethan.
J’ignore si c’est un compliment ou un reproche. En réalité, ça peut être les deux. Je fronce les sourcils, pivote vers Louis et contre-attaque :
— Léo sait très bien défaire ce pentagramme, elle s’amusait juste avec toi.
Louis toise Léo qui en retour plisse les yeux. Je me détourne, l’air de rien.
— Bon, annonce Julie, je crois que je vais remonter.
— Non ! s’exclame Camille.
Elle nous surprend. Léo esquisse un rictus, Louis soupire. Quant à moi, je suis content de voir Camille prendre son courage à deux mains.
— Ne fais pas attention à ces deux-là, critique la générale en désignant les Sully, Louis et Léo se disputent continuellement depuis leur naissance.
Camille repose sa bière avec trop d’entrain.
— J’ai toujours eu envie de m’entraîner avec des mages !
Sans tarder, les deux combattantes se mettent à échanger des passes. Louis s’est assis dans un coin et sirote un Coca en même temps qu’il parcourt le grimoire du mage premier. Je rejoins Léo, m’adosse au mur à côté d’elle.
— Un peu sur les nerfs ? la taquiné-je.
Elle me regarde par-dessous ses cils. Elle a un air supérieur qui m’irrite en même temps qu’il propage en moi des vagues de plaisir. J’aime la voir aussi vivante. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas sa férocité, mais l’aura morbide qui l’entourait hier soir.
— J’ai envie de violence, rétorque-t-elle.
Elle descend d’une traite une bière. Je fais de mon mieux pour ne trahir aucune réaction tandis qu’elle entame une nouvelle bouteille.
— Tu es sûre que tu as envie de boire autant ?
— Ouais. Je pourrais être morte dans trois jours.
J’appuie mon épaule sur le mur, incline la tête.
— Tu ne peux pas mourir, Léo.
— Ça ne m’empêche pas d’avoir besoin d’un défouloir.
Elle retrousse les lèvres, montre les dents. La chair de poule se propage sur mes bras. Depuis quand est-ce que je trouve la pointe des canines des vampires à ce point excitante ?
— Du coup, tu as transformé Louis en défouloir.
Il y a un brin de reproche dans ma voix. Nos paroles sont couvertes par les bruits de l’affrontement entre Camille à Julie. Je leur jette un coup d’œil, elles sont toutes deux extrêmement talentueuses, beaucoup plus que moi. Léo se rapproche à peine, baisse d’un ton.
— Tu veux être mon défouloir, Ethan ?
Je déglutis.
— Tu veux m’immobiliser ?
— Il y a beaucoup de choses que j’ai envie de te faire, réplique-t-elle, et elles sont plus intéressantes qu’un pentagramme d’immobilité.
Léo sourit, porte la bière à ses lèvres. Je pense aux fêtes qui réunissent les vampires, au combat et au sexe. Léo n’avait pas l’air d’aimer y participer. Sauf que Léo, aujourd’hui et ici, n’est plus celle que j’ai connue dans les espaces d’Abraxas. Quelque chose pétille dans mon ventre, une satisfaction que je ne parviens pas à cacher.
— Tu prends la grosse tête, crache-t-elle.
Stupéfié, je m’empourpre. Léo se détourne pour regarder l’affrontement. Elle me manipule, joue avec moi. Sans même que je m’en rende compte, elle a déjà fait de moi son exutoire. Je saisis le col de son pull et l’approche de moi. Je m’arrête un instant, pour lui donner l’occasion de se retirer.
— C’est OK ? vérifié-je.
La malice scintille dans ses yeux. Elle glisse ses doigts derrière ma nuque, me plaque avec fougue contre le mur et m’embrasse. Elle a le goût âpre de l’alcool. Ses canines heurtent les miennes et je rêve qu’elles s’enfoncent dans mon cou. Léo est délicieuse. En quelques secondes, son désir m’a submergé. Je me sens durcir. J’ai envie de la tirer contre moi, puis je me souviens que nous sommes dans une pièce avec sa meilleure amie, son frère et ma sœur. Je la repousse. Elle fait un pas en arrière, évalue mon trouble, lâche un rire rauque, plus long que ceux que je lui connais d’habitude. La joie l’emporte vite sur ma gêne. Que Léo dévoile publiquement son affection pour moi, qu’elle affiche librement sa passion m’intimide, mais comme c’est bon.
— Trouvez-vous une chambre, grommelle Louis.
— Ta gueule, renvoie Léo.
— Tout en subtilité, rétorque son frère.
Camille et Julie se sont arrêtées.
— Je ne dirais pas que la subtilité soit la qualité première de Léo, regrette la générale.
— C’est sûr que je gouverne depuis deux cent cinquante ans sans aucune subtilité, tranche la reine des vampires.
Elle est parfaitement sérieuse. Si je ne la connaissais pas, son ton m’aurait glacé les veines. Est-elle gênée que je la voie se faire titiller par ses proches ? Louis et Camille échangent un regard pas du tout impressionné.
— Tes manières de reine en colère ne marchent pas sur moi, déclare la générale. Viens plutôt travailler la subtilité de tes coups.
Je m’attends à ce que Léo l’envoie paître, elle n’en fait rien. Décidément, elle ne cesse de me surprendre. La reine des vampires se rapproche de moi, me tend sa bière. Je détaille ses lèvres, elle m’adresse un clin d’œil. Puis, sans broncher, elle se met en garde face à ma sœur. Je ferme les yeux, porte le goulot à ma bouche. Quelque chose me dit que je vais avoir besoin d’alcool pour survivre à cette soirée.
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