Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 30
Ethan
Je m’éloigne à grandes enjambées.
Je ne veux pas tuer Marius.
Quand j’ai vu Léo converser avec Marius, alors que les vampires massacraient les mages, le doute s’est emparé de moi. Penser que l’alliance dont j’ai convenu avec Léo sera plus forte que deux cent cinquante années d’histoire et de vie commune me semble désormais ridicule.
Moi aussi, j’ai vécu longtemps avec des œillères. Et j’ai changé quand je t’ai rencontré.
Il est plus facile de vivre avec des convictions qu’avec des doutes.
C’est ce que Léo m’a dit il y a quelques jours.
Je m’arrête un moment pour recouvrer mon souffle, appuie ma tête contre une paroi. Si je refuse de lui faire confiance, je laisse Raph gagner. En restant persuadé que les vampires ne peuvent pas évoluer, j’alimente le système tel qu’il existe depuis des centaines d’années.
Je cale mes mains sous mes aisselles, presse les paupières. D’abord, je dois m’occuper de la question des familiers.
Je prends une longue inspiration et traverse le sous-sol. Je contourne le quartier réservé à la régence, où doit encore se trouver Raph, passe devant la pièce qui sert de cuisine et de réfectoire, et me rends dans la salle voûtée où nous avons installé les lits.
Heureusement, Julie est encore là. Elle tient un plateau entre les mains, chargé de tisane revigorante qu’elle a préparée. À ma grande surprise, Zède est à ses côtés, il l’aide à distribuer les boissons. Les vapeurs pimentées et réconfortantes se propagent jusqu’à moi.
— Julie, l’appelé-je.
Je lui fais un signe de tête pour lui demander de me suivre. Elle salue la mage avec qui elle conversait, dépose le plateau sur une table, saisit deux gobelets au passage et me rejoint à l’écart de la foule. Elle me tend l’une des deux tisanes tandis que Zède s’installe à quelques pas de nous contre un mur.
— Bois.
Je m’exécute, laisse le mélange de thym, de romarin et de piment réchauffer mon estomac. Je me concentre sur les saveurs, essaie de profiter des herbes aromatiques et de la présence rassurante de ma sœur et de son familier.
Quelques secondes, juste quelques secondes de sécurité.
Quelques secondes se muent en de longues minutes pendant lesquelles je recharge mes batteries.
— Raph refuse d’entendre raison au sujet des familiers, expliqué-je enfin. Je dois prendre la parole dans la grande salle, mais j’ai besoin qu’il ne soit pas là si je veux avoir la moindre chance de parler aux mages et de les convaincre.
Je jette un coup d’œil à Zède. Le familier m’accorde un signe de griffe qui me réchauffe le cœur. Julie acquiesce. Elle a noué ses cheveux noirs en une queue de cheval qui bat dynamiquement l’air dans son dos.
— Il me faut une demi-heure, précisé-je.
Elle grimace et je suppose qu’elle doute de trouver de quoi converser pendant trente minutes avec Raphaël. Je me demande depuis combien d’années elle n’a pas passé autant de temps seule avec mon frère.
— Ne t’en fais pas, me rassure-t-elle, et concentre-toi sur ce que tu as à faire.
Je tends le bras, serre sa main et lui adresse un regard plein de reconnaissance.
OceanofPDF.com
Léo
Je consulte mon téléphone. Camille est sur le chemin du retour. Je me réjouis de la revoir.
Je rejoins les quartiers réservés à la régence et m’arrête devant une porte. Je toque, une fois.
— Entrez, fait la voix encore faible.
Je marque un moment d’hésitation, puis me décide à ouvrir le battant. Je m’immobilise dans l’encadrement. La régente congédie son garde. Elle et moi nous observons, puis elle m’invite à avancer.
— Installez-vous, déclare-t-elle, je vous attendais.
OceanofPDF.com
Ethan
La salle est emplie du bourdonnement des conversations. Mon cœur bat à toute vitesse. Je fais courir mes yeux sur la pièce. Tout au bout sont alignées les grandes tables en bois où nous prenons les repas.
Je traverse lentement, les regards des mages pèsent sur moi. Comment me perçoit-on ? M’associe-t-on à l’attaque de Marius sur le QG ? Suis-je effrayant ? Me déteste-t-on ? Je repousse toutes ces questions, redresse le menton. L’Ethan d’avant s’est systématiquement fait petit, discret. Il a toujours évité de se mêler à la politique de l’Île. C’en est fini de lui. Je ralentis le pas, échange des signes de tête.
— J’ai quelque chose à vous dire, annoncé-je.
Je zigzague. Je m’arrête devant des connaissances :
— Salut, Damien. Je veux m’adresser à vous, vous pouvez vous approcher ? Salut, Sam. Venez vers le fond de la salle.
Le mot se transmet progressivement. Mon corps vampirique et entraîné se hisse avec souplesse sur la table. Je scrute la foule en train de s’amasser devant moi, m’étonne de ne ressentir qu’une légère angoisse. Je n’ai pas envie de fuir, car je suis convaincu de ce que je m’apprête à faire.
La plupart des familiers sont restés en retrait, contre les murs. Certains se sont enroulés dans leurs ailes, d’autres attendent en silence. Les rumeurs de leur libération ont-elles déjà circulé ? Ont-ils trop peur des mages pour parler de ça entre eux ?
Je prends une longue inspiration, puis déclare :
— La semaine dernière, j’ai été enlevé par des familiers.
Mon auditoire est saisi d’une multitude de réactions : interrogation, crainte, scepticisme. Certains mages me tournent le dos, alors je hausse encore la voix et continue de leur expliquer l’ultimatum de Gab. La pièce se charge d’une tension suffocante. Les mages sont plus vulnérables que jamais. Des regards tantôt effrayés, tantôt méfiants se posent sur les familiers. Je sors de ma poche une copie du pentagramme de Julie :
— Voici le pentagramme qui permet de défaire le lien entre mage et familier. Je l’ai appliqué sur moi-même, avec succès. Désormais, Tag est libre. Julie a fait de même. Et maintenant, c’est à votre tour.
Mon discours laisse place à un épais silence. Puis les mages chuchotent. Les familiers n’ont pas bougé. Leurs yeux noirs scrutent la salle. Ils restent muets. Telle est l’étendue de l’emprise que nous avons sur eux.
— Écoutez, reprends-je. Je sais que cette nouvelle est un choc, mais on n’a plus le temps de débattre.
Damien rejoint son familier et s’accroupit près de lui pour lui parler. Mon cœur s’allège un peu. Au même moment, une mage se détache de la cohue et me lance :
— Où est Tag ?
Je réponds d’une voix étouffée :
— Il a décidé de partir.
La mage qui est intervenue fait un geste en direction de la foule, comme si elle venait de faire une démonstration :
— Les chimères et les vampires nous attaquent. Si les familiers se barrent, on va se faire massacrer !
Plusieurs personnes hochent la tête. Je serre les poings.
— Imaginez-vous à leur place ! lui opposé-je. De quel droit est-ce qu’on les oblige à se battre pour nous ? À mourir pour nous ? Aucun d’entre vous n’est attaché à son familier ? Vous n’avez pas vécu des dizaines d’années avec eux ? Et même si vous ne ressentez aucune affection, est-ce ce que l’on est ? On traite les vampires de monstres, on se qualifie d’êtres humains, mais on asservit une espèce entière !
— Humain, tu ne l’es même plus ! me crache-t-on.
Je pivote énergiquement et retrousse les lèvres. Plusieurs mages se replient. Mes canines ont poussé et, bien que je ne m’en sois encore jamais servi, elles sont suffisamment longues et pointues pour arracher la gorge d’un opposant ou d’une opposante.
— Que sait-on de l’humanité ? grondé-je. On vit dans la même ville que des dizaines d’autres créatures magiques sans aucune volonté de les fréquenter. Les seules qu’on côtoie, on les soumet par notre magie.
Je descends de la table dans un bond, circule entre les mages. Certains et certaines reculent, d’autres me défient.
— On s’enferme sur cette Île depuis laquelle on règne. On déteste les vampires depuis des générations. Mais que sait-on d’elles et eux, puisqu’on ne les fréquente pas ? Que sait-on encore de l’humanité, quand on agit de cette manière ?
Je m’arrête devant la mage qui m’a provoqué, la toise.
— Vous me voyez peut-être comme un vampire, mais je ne me suis jamais senti aussi humain.
— Et moi, je n’ai jamais autant eu envie de me battre pour toi que depuis que tu m’as libéré.
Je ne me retourne pas tout de suite. Je crains que la voix caverneuse et railleuse que je viens d’entendre provienne de mon imagination. Le familier qui a parlé contourne la cohue et me rejoint de sa démarche chaloupée. Zède est à ses côtés. Ils me sourient, dévoilant leurs multiples rangées de dents pointues.
En voilà, une entrée.
— Tag, murmuré-je.
Il m’accorde un clin d’œil écailleux, puis s’enfonce dans la foule. J’adresse à Zède un hochement de tête reconnaissant qu’il balaie d’un geste de la griffe.
— Je vais me battre, annonce Tag avec assurance. Je vais continuer à vous aider parce que j’ai le choix.
Il serpente entre les mages, approche les familiers appuyés contre les murs :
— Que je sois bien clair, aucun d’entre vous est obligé de rester. Si je décide d’être là, ça me regarde.
Puis il pivote, déploie ses ailes à l’envergure impressionnante et s’adresse de nouveau aux mages :
— Si la chance qu’on se batte, librement, pour vous ne suffit pas à vous convaincre, écoutez ce que j’ai à vous dire : Ethan dit vrai. Si vous ne délivrez pas vos familiers, on attaquera. Pas en une fois. Pas dans une bataille de front. Car si les nôtres sont encore liés à vous, ils devront vous protéger. Non, on vous tuera de façon pernicieuse. On glissera du venin dans vos verres, on vous surprendra pendant votre sommeil, on attirera vos familiers à distance le temps d’en finir avec vous. Libérez-nous ou on se libérera dans le sang. Et en plus d’une guerre contre les chimères et d’une contre les vampires, vous débuterez aussi une guerre contre nous.
Le silence s’étire. Je prie pour qu’une personne se décide à le briser, à aller dans mon sens, à faire preuve d’humanité. Rien.
Je prends une courte inspiration, m’exclame avec le peu d’espoir qu’il me reste :
— La procédure ne dure que quelques instants ! Je peux vous la montrer ou vous l’appliquer.
Je tends la main en signe d’invitation. Les mages restent immobiles. Plus les minutes passent, plus j’ai l’impression que mon bras pèse une tonne. Quand les gens commencent à se détourner, je m’éteins.
Soudain, l’extrémité de la salle s’agite. La foule me bouche la vue, je ne parviens pas à distinguer ce qui provoque ce raffut. Tag et moi avançons.
Je reste abasourdi par la scène que je découvre. La régente se tient debout. Son bras est enroulé autour des épaules de la reine des vampires qui la soutient. Pendant un instant, j’ai pensé que tout espoir était perdu. Pourtant, la présence de Léo affirme le contraire.
— Je le ferai, déclare la régente, je vais rompre le lien avec mon familier.
Je demeure paralysé tandis que, toutes les deux, elles s’approchent de moi. Dam marche sur leurs talons avec le regard sombre.
— Lâche-moi ! rugit une voix dans le couloir.
Raphaël se débat avec Julie, la repousse, se plante dans l’encadrement de la porte. Bien qu’il se soit changé depuis l’attaque des vampires, le bouton de sa veste de costume propre est déjà arraché, sa cravate de travers. Se présenter de façon aussi débraillée devant les mages ne lui ressemble pas. Moi, en comparaison, je porte encore les vêtements avec lesquels je me suis battu. Pourtant, je me sens plus soigné que mon frère, moins précipité. Je réalise que la dynamique de pouvoir a commencé à basculer. Raph pointe un index en direction de ma mère, de Léo, de moi, puis ordonne :
— Suivez-moi tout de suite.
Avide de ce face-à-face, la foule se resserre autour de nous. Je m’attends à voir ma mère obtempérer. Elle redresse le menton. Son ton est froid. Sa gestuelle, bien que ralentie par ses blessures, est assurée.
— Non. Ethan a raison.
Ma mâchoire se décroche. Même dans mes rêves les plus fous, je n’ai jamais imaginé ma mère prononcer ces mots. Je me prépare à l’explosion de rage de Raphaël. Cette crainte me paralyse, sauf que ni Julie ni Léo ne redoutent mon frère à ce point. La reine des vampires confie la régente à ma sœur, passe nonchalamment devant Raphaël, saisit mon poignet et me dit :
— On s’y met ?
Son intervention brise l’étau dans lequel j’étais coincé. Nous tournons le dos à Raphaël et nous rapprochons des tables. Julie aide ma mère à s’installer sur une chaise, s’assoit à côté d’elle. Dam les suit. Je pose le pentagramme en évidence.
— Moi aussi, je veux libérer mon familier.
Nous relevons la tête et découvrons Ambre, appuyée sur ses béquilles. Julie acquiesce, lui fait signe de nous rejoindre. Ambre tend son bras à ma sœur. Je m’apprête à offrir mes services à ma mère, mais Léo me devance. Elle regarde la régente dans les yeux et déclare :
— Je peux vous le faire.
Son ton, comme souvent, est un peu supérieur. Léo maîtrise-t-elle suffisamment ses pouvoirs pour tracer un pentagramme de cette difficulté ? Je me souviens du jour où la reine des vampires m’a dit qu’elle ne portait ni ma mère ni mon frère dans son cœur. Une petite bouffée d’angoisse, teintée de manque de confiance, m’envahit, mais je me contrôle. Ce serait idiot de ma part de la décrédibiliser en face d’une telle assemblée. C’est elle qui a mené ma mère jusqu’ici, l’a convaincue de prendre mon parti. Et je comprends pourquoi elle fait cette proposition symbolique.
Nous guettons tous et toutes la réaction de la régente. Je connais si peu ma mère. Nous avons si rarement parlé de quoi que ce soit d’autre que de la politique de Paris que je n’ai aucune idée de ce qu’elle a en tête.
Ethan a raison.
S’est-elle rangée à mon opinion uniquement à cause de la menace des familiers ? J’ai toujours pensé que la régente était froide comme la glace. Mais je ne peux oublier son visage horrifié quand Raphaël m’a traité de tous les noms. Cette scène a-t-elle été le déclic que mentionnait Léo ? Je ne peux pas croire que ma mère n’ait pas aimé Papa, qu’elle n’ait plus aucune affection pour Julie, qu’elle n’accorde aucune valeur à mon avis, qu’elle ne soit pas consciente que, sans le sang de Léo, beaucoup de mages ne seraient plus de ce monde.
Je croise son regard brun que je suis incapable de décrypter. Sans me quitter des yeux, elle hoche lentement la tête, accepte l’offre de la reine des vampires. Mon cœur manque un battement.
Léo fait le tour de la table. Elle fixe le pentagramme, l’imprime dans son esprit. Pour une fois, elle n’agit pas de façon nonchalante. Elle tend une main pour palper la magie qui l’entoure, l’approche précautionneusement du bras de ma mère. Puis elle pose la paume sur son poignet, là où le pentagramme liant Dam à la régente a été tracé des décennies plus tôt. Rapidement, l’odeur de la chair brûlée nous enveloppe. Ma mère serre les dents, Léo reste concentrée. Les crépitements emplissent le silence.
Julie finit la première. Léo y passe un peu plus de temps, puis retire doucement sa main. Elles s’éloignent toutes les deux d’un pas. Ambre et la régente pivotent vers leurs familiers. Ces derniers s’envolent et quittent la pièce sans un regard en arrière. Je revis le moment terrible où le lien entre Tag et moi s’est rompu. Je m’apprête à porter une paume sur mon cœur quand les griffes de mon familier se renferment sur mes doigts.
Ambre et la régente se redressent dignement. Raph, qui a observé toute la scène, secoue le menton :
— C’est de la folie.
Il tourne les talons, dépité. Son départ crée un mouvement de foule. Les mages sont en train de le suivre. J’ouvre la bouche, aucun son n’en sort. Si cette démonstration de la part de la régente n’est pas suffisante pour convaincre les nôtres, rien n’en sera capable. Alors, abattu, je baisse la tête.
— Ethan… me chuchote Léo.
D’un geste tendre, elle relève mon menton. J’écarquille les yeux. Un second mouvement de foule, opposé, s’est enclenché. Des mages se rapprochent de nous, s’installent autour de la table. Est-ce le sens de la justice ou la terreur qui les guide ? Je n’en sais rien. Ce qui compte, c’est que toutes ces personnes attendent leur tour pour que nous libérions leurs familiers.
OceanofPDF.com