Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)

Chapitre 14

 

Ethan

 

Mon estomac se noue quand je réalise que nous nous dirigeons vers les souterrains de l’ancienne carrière de la butte Montmartre. Je ne prononce pas un mot de tout le trajet, ne réponds pas aux questions de Léo.

Nous nous enfonçons dans les tunnels. Au bout d’un moment, nous commençons à croiser des familiers. Ils me foudroient du regard, semblent s’attendre à ce que je commette un acte terrible.

J’ai commis un acte terrible.

Nous bifurquons à plusieurs reprises et je deviens certain que, seul, je ne parviendrai jamais à trouver la sortie. Après une bonne dizaine de minutes de marche, les galeries commencent à se métamorphoser. Des étincelles de lucioles, des lumignons de pixies et des candélabres de graoulis illuminent les espaces. Des bibelots sont disposés dans des étagères, contre les murs, en tas à même le sol. Un grille-pain, une boule à neige, une trompette, une raquette, vêtements, livres… Tous les trésors des familiers sont entreposés ici. Je ne distingue même plus les objets les uns des autres, tant il y en a.

Léo scrute son environnement. La connaissant, elle absorbe toutes les informations qui pourraient être utiles à son règne. Je me demande ce que pense la reine des vampires de mon silence. Tag marche à bonne distance de moi. Ses ailes sont basses. Il n’a rien de la démarche fière de ses pairs. A-t-il honte de revenir ici à mes côtés ?

Peu à peu, la teneur des magots qui nous entourent évolue. Les lumières miroitent dans les surfaces brillantes de métaux précieux. Certains culs-de-sac sont des chambres à l’apparence luxueuse. Je m’arrête un instant devant un gigantesque lit à baldaquin. Le cadre en bois a été sculpté à la main. Il est entouré d’objets de valeur dont certains sont magiques. Comment Tag a-t-il trouvé l’amulette de séparation dans ce fatras ?

Nous empruntons une allée large et rectiligne. Tandis que nous approchons de notre destination, mes pas deviennent moins assurés, mon corps raide.

La pièce sur laquelle nous débouchons est parsemée de fauteuils et de banquettes. Notre escorte se disperse et s’installe comme si elle s’apprêtait à assister à un spectacle.

Face à moi s’élève un familier qui fait deux fois la taille de Tag. Il est assis sur une bergère. Tout autour de lui sont entreposés des objets protégés derrière les vitres de commodes d’époque. Le familier dessine une courbe élégante avec son aile. Il vient de donner à Tag l’ordre de se poster près de moi. Ce dernier me rejoint en rechignant.

— Qu’est-ce qui se passe ? lui demandé-je à nouveau à mi-voix.

Il plante un regard agressif dans le mien.

— Tu penses qu’il se passe quoi ?

Je me souviens des mots de Tag, l’avant-veille.

T’as pas idée des conséquences de tes actes.

Merde. Merde, merde, merde.

— C’est quoi cette mascarade ? presse Léo.

Elle secoue le menton, l’air de réclamer des éclaircissements. Mes lèvres restent scellées.

— Bon, finit-elle par s’agacer, si personne n’est décidé à m’expliquer, je vais aller m’installer avec les autres.

Je demeure muet tandis qu’elle s’affale sur une bergère. Elle pose ses baskets sur le repose-pieds en velours et m’observe comme si j’étais l’acteur principal d’une pièce de théâtre. Personne ne l’a arrêtée, ce qui me confirme que les familiers n’ont rien à faire de Léo. Ce simulacre de procès m’est destiné, nous est destiné, à Tag et moi.

— Je me présente, commence l’immense familier qui me fait face.

Sans surprise, c’est Gab, l’ancien propriétaire de l’amulette que j’ai forcé Tag à voler. Je baisse légèrement le menton, Tag piétine. Que peuvent-ils bien me vouloir ? Vont-ils nous punir ? Nous éliminer ? En brisant la règle sacrée des familiers, Raph et moi avons-nous mis les doigts dans un engrenage qui nous dépasse ?

— Cela fait un long moment, m’expose Gab, que nous, familiers, réfléchissons à notre condition.

Il parle lentement, ce qui me donne le temps de me rappeler la dernière dispute de Tag et Raph.

Les familiers sont asservis à leurs mages.

Je me remémore certaines frustrations, des piques qui auraient pu me laisser deviner qu’il n’était pas satisfait d’être lié à moi.

J’ai d’autres problèmes. Par exemple, être coincé au milieu de centaines de vampires avec un garçon incapable de magie et que je protège de ma vie ?

Tu n’en as rien à carrer du sort des familiers.

Mon regard court sur la salle. Ces créatures solitaires travaillent ensemble. Une partie de moi refuse de croire à ce qu’il est en train de se passer, une autre sait déjà en partie ce qui l’attend.

— Tu as franchi une ligne qui nous déplaît fortement. En un sens, nous pouvons presque te remercier d’avoir ordonné à Tag de me voler, tu nous as poussés à agir. Nous t’avons fait venir ici pour t’informer que nous exigeons que tous les familiers esclaves de leurs mages soient libérés. Nous te chargeons d’aller transmettre cette demande à ta famille. Tu es le second héritier de la régence, tu devrais parvenir à les convaincre.

Je dois fournir un effort conscient pour ne pas laisser le choc me défigurer.

Impossible. C’est impossible. Une telle demande…

Je cherche mon familier du regard, mais il continue de refuser d’interagir avec moi.

Assujetti. Asservi. Esclave. Libération.

Je n’ai jamais envisagé ainsi ma relation à Tag. Je le connais depuis ma naissance. Il est certes un protecteur, mais il est aussi un parent, un ami, un confident. Il est mon partenaire. Il ne m’a pas choisi, mais moi non plus je ne l’ai pas choisi. Nous avons toujours été ensemble et je n’ai jamais imaginé ma vie sans lui.

— C’est délirant, lâché-je.

Une douzaine d’yeux me transpercent. Tag a enfin pivoté vers moi. Son expression est un mélange de déception et de rancœur qui me donne le vertige.

Je me sens acculé. Mes proches m’ont tourné le dos. Je suis plus seul que jamais. La régence et Paris sont dans la tourmente. Et maintenant, ils voudraient…

— Les mages n’ont jamais été aussi vulnérables, contesté-je. Sans nos familiers, on ne peut pas se défendre, on ne peut pas défendre Paris. On se fera écraser par les chimères et les vampires !

Ma voix se brise. Mon plaidoyer n’a pas ému Gab le moins du monde.

— Ce n’est pas une négociation, rétorque-t-il. Si vous n’acceptez pas de relâcher les familiers, nous le ferons nous-même.

Mon sang se transforme en glace. La seule façon pour libérer un familier du lien avec son mage, c’est de tuer ce dernier. Je secoue le menton. C’est impossible. Les familiers liés à nous ont le devoir de nous protéger de toute forme de danger. Si les familiers se mettent en tête de délivrer leurs pairs en tuant les mages, ce sera un carnage !

— P… pourquoi maintenant ? bredouillé-je.

Je me retiens in extremis d’ajouter : « Pour un simple vol ? » Car je me dois de reconnaître que ce n’est pas la pire chose que nous ayons faite aux familiers.

Gab se redresse, sa voix devient plus grave :

— Parce que la reine des vampires n’est plus et que les mages n’ont pas été aussi vulnérables depuis des années. Grâce au désordre que tu as semé, nous avons un excellent levier de négociation.

Léo s’est raclé la gorge, l’air de dire : « Si, je suis encore là. » Gab a posé sur elle un regard dénué d’émotion qui l’a laissée de marbre.

Tous les familiers qui m’entourent m’observent comme si j’étais un monstre. Tous les mages de l’Île de la Cité m’ont regardé comme si j’étais un monstre. Et maintenant, maintenant, je dois arracher aux mages leurs derniers remparts. Ce que les familiers me demandent, c’est de pousser les miens du bord du précipice.

J’ai des palpitations cardiaques. Mon corps devient froid, le bout de mes doigts s’engourdit. Je perds un peu la notion du temps et de l’espace. Cette galerie remplie de familiers et de trésors disparaît tandis que ma vision s’étrécit. Un poids comprime ma poitrine. Je vais me sentir mal.

Une force enserre mon bras, me tire de la spirale dans laquelle j’étais en train de m’enfoncer. La vue encore trouble, je parcours les ongles rongés, le poignet aux veines saillantes, remonte jusqu’à l’épaule et découvre le visage concentré de Léo.

— Je pense qu’Ethan a besoin de réfléchir, s’interpose-t-elle. On peut avoir accès à un endroit, où quinze familiers ne sont pas en train de le fixer ?

Je n’entends pas Gab lui répondre. En me tenant fermement, Léo me fait avancer et nous nous engouffrons à nouveau dans le dédale.

OceanofPDF.com