Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)

Chapitre 5

 

Ethan

 

La ville s’est étrangement accoutumée à ces désastres. À quelques rues de là, le tourbillon de la vie citadine suit son cours. Parisiens et Parisiennes se promènent, déjeunent en terrasse.

Nous courons, remontons la rue Jean-Pierre Timbaud, puis celle des Couronnes jusqu’au parc de Belleville. Hors de souffle, nous nous arrêtons dans un coin, derrière des haies qui ont perdu la moitié de leurs feuilles. Tag s’installe sur un morceau de pelouse jaunie.

Je téléphone rapidement à Julie pour l’informer que nous avons dû quitter le logement. Il serait imprudent d’y retourner, puisque nous avons rencontré les mages dans ce quartier et qu’apparemment je suis recherché.

Quand je raccroche, Léo a les bras croisés sur sa poitrine. Elle martèle du pied le sol limoneux. L’atmosphère, entre nous, est hyper tendue. Je viens de nous mettre en danger. En réalité, c’est surtout elle que j’ai mise en danger. Si elle était capturée, je doute que Raph l’épargne. Malgré tout, elle m’a porté secours.

Tout à l’heure, j’ai décidé de lui tourner le dos. Sans confiance, nous prenons des risques. Comment reconstruit-on la confiance après des mensonges, après la trahison ? Nous devons communiquer, mais je ne sais pas par où commencer. Depuis le mariage, être avec Léo, c’est comme marcher sur un tapis de verre coupant.

J’inspire longuement, soupire.

— Léo… On ne va pas pouvoir avancer sans se parler.

Elle s’appuie sur la rambarde métallique devant elle.

— Parle, alors, me crache-t-elle.

— Je crois… je crois qu’il faut qu’on revienne sur ce qui s’est passé.

Chaque lettre me brûle tel un tison ardent.

— Comment et pourquoi… j’ai fait ça.

En moi se mélangent la douleur, la honte, et la colère induite par mon sentiment d’impuissance. J’attrape ma tresse défaite, la tripote machinalement tandis que je cherche mes mots. Ou peut-être que j’attends que Léo dise quelque chose, qu’elle m’aiguille.

Elle pivote soudainement, me toise. Son regard est rempli d’un dédain qui crispe les muscles de mes épaules.

— Dis-moi, alors, Ethan. Tu as trouvé ça plaisant de te renseigner sur moi ? De découvrir que l’immonde reine des vampires que tu as détestée pendant toutes ces années avait arrêté de se nourrir ? Quand tu as réussi à m’encourager à m’ouvrir à toi, à t’accorder ma confiance, tu étais tellement convaincu que je ne méritais rien de mieux ? Même après avoir eu vent de mon passé avec Marius, tu as décidé de me séduire et de me mettre dans ton lit ? C’était amusant de voir la grande, l’effrayante reine des vampires te faire les yeux doux ? Dis-moi, parle-moi puisque c’est ce que tu veux !

Son désespoir a fini par se muer en colère. Je ne pense pas qu’elle s’en rende compte, mais ses lèvres sont légèrement retroussées, ses pupilles minuscules. Elle ressemble à une prédatrice acculée, létale.

— Tu sais que ça ne s’est pas passé comme ça.

— Non ! objecte-t-elle. Je ne sais pas. Tu es parti sans un mot après m’avoir baisée et quand je t’ai vu la fois d’après, tu avais un pieu à quelques centimètres de mon cœur !

J’ouvre la bouche, sans qu’un son en sorte. Les accusations de Léo se bousculent dans mon esprit. Je ne peux pas nier l’avoir manipulée. Je me suis livré à elle consciemment, dans l’objectif de l’attirer vers moi, d’exposer sa vulnérabilité. Je me doutais que trahir sa confiance, après ce que Marius lui avait fait, la briserait.

Ce que je voudrais lui dire, c’est que je n’ai pas su résister. Je n’ai pas eu la volonté de me tenir loin d’elle. Malheureusement, je me suis laissé aspirer par la haine des mages envers les vampires. Et j’ai failli la tuer. Failli, car j’ai changé d’avis. Mais il a fallu que je pointe mon arme sur son cœur pour me rendre compte de mon erreur.

Aucune explication, aucune excuse ne me paraît suffisante, alors le silence s’étire.

— Je…

Léo lève les bras au ciel.

— Tu n’arrives même pas à me répondre. Tu ne sais même pas, toi-même, tracer la ligne entre tes manipulations et tes sentiments !

Sa voix monte dans les aigus. La reine des vampires vient de mettre en mots la vérité. Je sens mon visage qui se décompose. Elle m’observe. De toute évidence, ce qu’elle lit en moi lui déplaît. Elle crache :

— C’est pitoyable.

Je secoue la tête.

— Ça ne l’est pas. C’est la réalité. Je me suis attaché à toi. Je ne m’y attendais pas. C’était compliqué. Et…

— Non !

Elle piétine, essaie de tenir cette vérité loin d’elle. Irrité, je serre les poings. Je suis certain qu’elle a connu la même ambivalence que moi. Elle aussi avait prévu de me tuer. Elle aussi a révisé son point de vue me concernant. Elle est bien placée pour comprendre ce que j’ai éprouvé.

— Tu le sais, m’agacé-je, mais tu refuses de l’accepter. Tu refuses de penser que quoi que ce soit que j’ai ressenti envers toi était vrai.

Je marque une pause, ajoute :

— Et c’est lâche.

Le visage de Léo se contracte tout à coup. Je ne l’ai jamais vue dans cet état. D’un geste mal maîtrisé, elle pointe un index excédé sur ma poitrine :

— Le lâche, c’est toi, quand tu as été incapable de finir le travail que l’on t’avait confié dans cette église !

J’ai le souffle coupé. Je me souviens de Léo, dans le Sacré-Cœur de Gentilly, du moment où elle a baissé les bras, abandonné toute volonté de se battre. Elle m’aurait laissé la tuer. Aurait-elle préféré la mort à ma trahison ? À cette idée, j’ai l’estomac au bord des lèvres. La reine des vampires passe violemment une main sur son visage. Nous nous scrutons un moment et je secoue le menton. Ma propre voix est chargée de désespoir :

— Je regrette mes erreurs, Léo.

Je fais un geste dans sa direction.

— Eh bien, rétorque-t-elle. Moi, je regrette de t’avoir rencontré.

Je presse les paupières, serre les dents pour encaisser. Pour moi, Léo a été un électrochoc. Elle m’a permis d’ouvrir les yeux sur la situation des mages et des vampires, sur mes croyances biaisées. Je lui en suis si reconnaissant que je n’arrive plus à imaginer ma vie sans ces dernières semaines. Sa réplique me blesse profondément.

Léo s’est détournée. Mon téléphone sonne et j’ai la gorge tellement nouée que je ne réponds à Julie que sous forme d’onomatopées. Longuement après, je finis par réussir à informer Léo d’une voix rauque :

— Julie nous propose de la retrouver au musée de l’Orangerie en fin de journée.

La reine des vampires ne m’accorde aucune réaction.

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