Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)

Chapitre 6

 

Ethan

 

Nous rejoignons le musée de l’Orangerie à la nuit tombée. La journée a été longue et déplaisante. Tag, Léo et moi avons monté la garde, surveillant tour à tour les environs, tout ça dans un silence de mort.

Julie traverse le Jardin des Tuileries à grands pas. Elle porte une grosse doudoune beige qui lui donne l’air rebondi. Elle m’offre une accolade, puis tapote l’épaule de la reine des vampires. Léo ne lui rend pas son geste. À la place, elle scrute la partie de son bras que Julie a touché. Si l’atmosphère n’avait pas été aussi tendue, son expression circonspecte aurait presque pu me faire rire.

— Venez, lance Julie, la pixie qui tient le café est une amie à moi, vous pourrez rester jusqu’à l’aube.

Le musée de l’Orangerie est flanqué de deux immenses baies vitrées. À l’intérieur, aucune lampe n’est allumée et nous avons une vue panoramique sur les jardins et la Seine. La proximité de l’Île de la Cité m’évoque un étrange mélange entre nostalgie et danger.

Nous descendons les marches qui nous mènent au café, un espace blanc, aux lignes épurées. Je me réjouis de découvrir qu’il est entouré d’une librairie. Au moins, j’aurais de quoi m’occuper cette nuit, puisque je doute parvenir à fermer l’œil.

Tag se pose sombrement au pied des escaliers. La lumière des lampadaires pénètre par la verrière. Elle éclaire Julie et Léo en nuances de bleu marine et de gris, rendant l’ambiance encore plus morne qu’elle ne l’est déjà.

— Voulez-vous boire quelque chose ? propose ma sœur en passant derrière le bar.

Léo et moi nous installons sur les sièges en plastique. Avec ses cheveux courts et ses vêtements décontractés, la reine des vampires se fond étrangement bien dans le décor moderne de l’Orangerie. La question de Julie est suivie d’un long silence que je finis par briser :

— Un chocolat chaud, s’il te plaît.

Ma sœur acquiesce, reporte son attention sur la reine des vampires. Comme cette dernière ne répond pas, Julie intervient avec sa franchise piquante :

— Je vais vous faire une camomille.

Le visage de Léo reste impassible. S’il y a quelques heures, elle ne m’avait pas balancé qu’elle regrettait de m’avoir rencontré, j’aurais éclaté de rire. À la place, je tripote ma tresse défaite. Julie s’active derrière le comptoir comme si elle était au Marvelous Coffee Shop. Les bruits de machine à café et de couverts qui tintent contre les tasses remplacent notre mutisme et soulagent un peu ma tension.

Puis Tag se redresse. Son mouvement brusque attire notre attention. Julie arrête ses préparations. Il y a du raffut à l’étage. Nos regards ricochent les uns sur les autres. Nous nous apprêtons à nous mettre en garde, quand l’intrus s’écrie :

— C’est moi !

— Nous sommes en bas ! répond Julie sur un ton enjoué.

En quelques envolées, Zède, le familier de ma sœur, nous rejoint dans le café. Le dallage immaculé, sur lequel traînent ses ailes, s’accorde avec les nuances azurées et opalines de ses écailles. Je fronce les sourcils, en réalisant que Léo suit le familier des yeux. Une lueur incertaine brille dans le regard de la reine. Le faible éclairage m’empêche de distinguer clairement ses traits, mais je crois qu’elle entend nos familiers. Mon sang l’aurait-il partiellement transformée en mage ?

— Ça va, ma vieille ? lâche Zède.

— Oui, je suis contente que tu aies pu venir, admet Julie en serrant son familier dans ses bras. Je n’étais pas sûre que tu recevrais mon message.

Quand je travaillais au Marvelous Coffee Shop, Zède était très souvent absent. C’est inhabituel pour un familier de passer autant de temps loin de sa mage. Je fais un geste dans sa direction :

— Salut, Zède.

Le familier se fige, plisse ses petits yeux écailleux et les rive sur moi. Il ne me répond pas. À la place, il adresse un signe de griffe à Tag et déclare :

— Viens, j’ai quelque chose à te dire.

Tandis que les familiers disparaissent à l’étage, un frisson dévale ma colonne vertébrale. Zède m’a ostensiblement ignoré et a pris Tag à partie. Je n’ose pas croire à une coïncidence. J’évite de regarder Julie et Léo qui ont assisté à la scène. Elles ne savent pas que j’ai forcé Tag à voler les siens. À cause de moi, il a brisé l’une des règles fondamentales de sa communauté. Mais comment Zède serait-il au courant ?

Je ferme les yeux un moment. Julie apporte un plateau chargé de trois boissons. Elle me tend mon chocolat chaud, puis pose la camomille devant Léo. Cette dernière enroule ses doigts autour de la tasse, hume docilement les vapeurs sablonneuses. J’approche mes lèvres du liquide velouteux aux arômes de noisette. Julie s’installe, croise les jambes, avale une gorgée de café, puis nous demande :

— Que s’est-il passé ?

Je ne peux m’empêcher de zyeuter Léo. Grave erreur. Elle incline la tête, avant de m’inviter avec un sourire rempli d’ironie à prendre la parole. La camomille n’a pas l’air d’avoir eu d’effet sur son humeur massacrante.

— Une chimère est apparue dans notre rue, expliqué-je. Il n’y a pas eu d’avertissement ou d’évacuation du quartier. Tout le monde a quitté le bâtiment en panique. Depuis le portail, on a vu des mages, aucun vampire.

Je lance un regard en biais à Léo qui souffle sur sa tisane brûlante.

— Quand j’étais dans les espaces d’Abraxas, j’ai essayé d’utiliser mes pouvoirs contre une chimère, ça n’a pas marché. Pire, ça m’a mis en danger. J’ai supposé que ces mages allaient faire pareil et j’ai voulu les prévenir. L’une m’a reconnu et m’a pris en chasse. On a réussi à s’enfuir, grâce à Léo.

Julie fronce les sourcils. Elle finit d’une traite son expresso et m’informe :

— Je n’arrive pas à joindre Raph. Honnêtement, cela m’étonne. J’aurais pensé que la première chose qu’il ferait serait de venir chez moi pour t’y chercher, au moins qu’il m’appelle.

Je hoche vigoureusement la tête :

— Le protocole pour cette chimère n’a pas été respecté. J’ai l’impression que l’organisation de la régence est sens dessus dessous. Il se passe quelque chose.

Léo pouffe. Son rire cynique propage jusqu’à moi quelques trompeuses vapeurs de camomille. Ma sœur et moi dévisageons la reine des vampires, en quête d’une explication.

— Vous vous attendiez à quoi ?

D’un geste distingué, elle avale une gorgée de tisane. Adossée à son siège, les jambes croisées, Léo a toute la supériorité d’une reine. Quand elle est comme ça, je vois clairement, à travers ses prunelles intelligentes, la façon impitoyable dont elle a gouverné les vampires pendant des centaines années.

— C’est moi qui soumets les clans à la volonté de la régence. Il y a toutes les chances pour que les vampires soient en train de se battre pour mon trône. Sauver les fesses des Parisiens et des Parisiennes des chimères, c’est leur dernière préoccupation.

Dans le grand espace de l’Orangerie, j’ai l’impression que tout le monde peut entendre mon cœur qui s’emballe. Je me figure le chaos qui risque de saisir Paris dans les prochaines semaines.

— On doit faire quelque chose.

Léo hausse lentement les sourcils :

— La régence a des mages puissants, elle n’a qu’à se charger elle-même de ses chimères.

Elle me fixe. Elle n’a pas prononcé cette phrase par hasard. Non, elle se doute que je lui cache quelque chose et mon hésitation le lui confirme.

On ne va pas pouvoir avancer sans se parler.

C’est moi qui lui ai dit ça et c’est moi qui fais de la rétention d’informations. Et la reine des vampires n’est pas connue pour sa patience. Elle lève les yeux au ciel, repose sa camomille sur la table dans un claquement sonore. Le liquide fumant déborde et lui coule sur les doigts. Elle n’en a rien à carrer. Elle pousse brutalement sa chaise et fait un signe de la main qui traduit son irritation.

— Je vais prendre l’air.

Je me mords la lèvre tandis qu’elle disparaît à l’étage. À mi-voix, je confie à ma sœur :

— Les pouvoirs des mages sont inefficients contre les chimères.

— Comment cela, inefficients ?

Tout mon corps est tendu.

— Nos pouvoirs ne fonctionnent pas contre elles. Raph me l’a avoué. Il m’a dit qu’il ne savait pas pourquoi, mais je ne suis pas sûr que ce soit la vérité.

Julie fronce ses épais sourcils.

— Pourquoi le caches-tu à Léo ?

Je jette un regard en direction du rez-de-chaussée, hausse les épaules.

— Elle est la reine des vampires.

D’un mouvement empreint de grâce, Julie repousse une mèche de ses longs cheveux noirs.

— Reine des vampires que tu as épargnée au risque de…

Elle fait un geste censé désigner toute cette situation.

— Il s’agirait peut-être de prendre une vraie décision, Ethan.

Je baisse les yeux, à la recherche d’une explication. Je m’apprête à lui livrer une réponse insatisfaisante, quand Léo dévale les escaliers. Elle n’emprunte même pas les dernières marches, bondit par-dessus la rambarde et nous rejoint en quelques enjambées. Son doigt pressé sur ses lèvres nous enjoint de nous taire.

— Il y a des gens qui arrivent, murmure-t-elle, des vampires.

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