Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)

Chapitre 26

 

Léo

 

Dans les deux cents dernières années, il y a eu des périodes où l’opposition de Marius était une sorte de badinage que j’avais plaisir à entretenir. Attaquer l’Île de la Cité n’a rien d’un jeu.

— Marius ! gueulé-je, tandis qu’il s’apprête à frapper l’exécrable frère d’Ethan.

Le Surpuissant s’arrête. Ses tresses tournoient lorsqu’il pivote vers moi. Il déploie un sourire, lâche Raphaël et prend la fuite. Je ne réfléchis pas, laisse les mages derrière nous et me lance à sa poursuite. Trop occupés, les autres ne nous suivent pas.

On s’engage sur le pont Neuf. Je ne suis plus le vampire affamé que j’étais quelques semaines plus tôt et je le rattrape. Je tends le bras vers son pull, l’effleure. Il se stoppe, se retourne. Ses yeux sont rieurs, me narguent. Je me demande ce qu’il prépare. Il fait quelques pas de recul, pose une main sur le muret et d’un petit bond passe ses jambes par-dessus.

— Marius !

Il disparaît dans les remous de la Seine. Je déteste le mélange de colère et d’inquiétude qui m’envahit. À mon tour, je plonge dans le fleuve. Le choc de l’eau contre mon corps est douloureux. Je bois la tasse, ignore le goût savonneux de la Seine. Marius se rapproche du quai de Conti. Je redouble d’efforts en le voyant se hisser sur la rive opposée. Je n’ai jamais aimé nager et le bras qu’Ambre m’a cassé me fait souffrir. J’échoue une dizaine de mètres en aval.

Quand j’émerge, Marius me fait face. Ses vêtements imbibés d’eau gouttent sur le banc où il est assis. Je tousse, crache, jette un coup d’œil en arrière. Alors que le Surpuissant a les jambes nonchalamment croisées, les combats font rage sur l’Île de la Cité.

J’avais espéré que Jorge ne profiterait pas de mon absence et de la faiblesse des mages pour lancer une offensive sur le QG, que Marius ne serait pas impliqué dans la rébellion de son père. Je suis forcée d’admettre que je me trompe, que ça fait des années que je justifie les trahisons de mon ancien compagnon par des excuses bancales.

Je fonce sur lui. Il remarque mon bras blessé, dévie aisément mon attaque et essaie de me faire une clef de bras. Je le repousse. De ma main valide, je l’attrape par le col, le balance contre le mur. Je plaque trop facilement ma paume contre son cou. Son sourire me confirme qu’il ne se bat pas, il me laisse faire. Il ne s’attend pas à ce que, quelques instants plus tard, sa peau crépite. Il émet un cri de surprise, me dégage. Cette fois, toute joie a quitté ses prunelles :

— Qu’est-ce que c’est que cela ?

— Quoi, Marius, peur de moi ?

Je pointe en direction du QG des mages :

— C’est quoi cette merde ?

On se regarde en chiens de faïence. Je retrousse les lèvres, montre les dents. Il se redresse et croise les bras.

— Nous pouvons tuer la régente et ses fils. Là, tout de suite. Il en sera terminé de la régence.

— Terminé ? pouffé-je. C’est vraiment ce que croit Jorge ? C’est qu’il est plus bête que je ne le pensais et toi aussi. Vous allez juste engendrer plus de violence.

Il esquisse un rictus.

— Oh, comme tu l’as fait pendant toutes ces années où tu as forcé les vampires à fréquenter les champs de bataille ? Tout cela pour finir par vendre les nôtres aux mages en échange d’un semblant de paix qui nous a coûté tout autant ?

Un frisson dévale ma colonne. Je m’efforce de ne pas montrer combien les paroles de Marius me blessent.

— Si ton père t’a lavé le cerveau à ce point, pourquoi tu me parles au lieu de lui apporter ma tête ?

— Je n’ai pas encore décidé ce que je ferai de toi.

Je pars d’un rire suffisant.

— Sans le pieu, tu ne me feras rien du tout.

— Tu n’as aucune idée du sort que Jorge te réserve. Il n’implique aucun pieu et est bien pire que la mort.

J’exhibe mes dents et gronde :

— Prends tes vampires et dégage sinon je t’arrache la gorge.

Le Surpuissant incline la tête, pas du tout impressionné, et se rassoit.

— Tu ne me tueras pas, Léo, toi comme moi, nous le savons.

Je sors de mes gonds. Il ne me craint pas et il a raison. Je me rue sur lui, l’attrape par le col et lève le poing. Mon bras reste suspendu un moment, Marius esquisse un sourire. Alors j’abats mes phalanges sur sa joue. Il tombe de son banc dans un gémissement.

— Merde, Léo !

— On avait un accord ! crié-je. On avait un accord, et toi, au lieu de le respecter, tu as libéré ton père, espèce d’enfoiré ! Et maintenant j’ai une cible dans le dos !

Marius se relève plus rapidement que je ne l’aurais pensé. Il fonce sur moi et me bouscule en retour.

— L’accord impliquait que tu épouses le mage pour renverser la régence, non pas que vous partiez en lune de miel !

Je fais un pas de recul, le dévisage. Ses tresses sont en désordre. Ses sourcils sont froncés, ses narines écarquillées. Il est en colère. Il se sent trahi. Je tourne la tête en direction du square du Vert-Galant, cherche Ethan du regard. Les mâchoires de Marius se crispent.

Il se fout de ma gueule ?

— Je veux faire les choses différemment avec la régence, annoncé-je. Je veux changer ma façon de régner.

— Vas-tu me dire que rencontrer le mage a été une révélation ?

Nom d’un vampire en perdition.

Marius est jaloux.

C’est ridicule. Il est ridicule. Et je suis ridicule, car le voir ainsi me tord le ventre. Après tant d’années, tant de tromperies, pourquoi mon corps réagit-il toujours de cette manière ? J’inspire longuement, prends sur moi.

— Il n’est pas trop tard, Marius. Tu peux laisser tomber cette attaque et te rallier à moi. On blâmera Jorge et présentera nos excuses à la régence.

Il secoue la tête :

— Tu es partie avec lui, alors qu’il a essayé de te tuer. Tu as choisi le mage.

Je lève les bras au ciel :

— Et toi tu as tiré ton père de la prison dans laquelle je l’avais enfermé. Tu choisis ton père encore, encore et ENCORE !

Marius fixe le vide un petit moment.

— Il est trop tard, réplique-t-il. Il a toujours été trop tard, de toute façon, parce que tu ne m’as jamais pardonné.

Il aurait tout aussi bien pu m’enfoncer une dague dans le cœur. Comment ose-t-il me faire ce genre de sous-entendu ? Comment ose-t-il m’adresser cette expression souffrante, alors qu’en deux cent cinquante ans, il n’a jamais été foutu de me donner la moindre explication ?

— Tu m’as trahie ! balancé-je, au bord du sanglot. Tu m’as trahie alors que j’aurais tout donné pour toi, même mon trône, et tu m’as jetée.

Il élude mon accusation.

— Est-ce ce que tu fais avec le mage ? Tu lui donnes ton trône ?

Marius fait un geste en direction de l’Île de la Cité. Sur un ton cruel, il ajoute :

— Regarde, Léo, regarde comme vous réussissez à merveille à créer votre nouveau monde différent et pacifique.

J’attrape son poignet sans aucune douceur. La cruauté appelle la cruauté.

— Ton père et toi, vous êtes stupides, craché-je. Car maintenant, il n’y a aucune chance pour que je parvienne à mes fins sans servir l’une de vos deux têtes sur un plateau, peut-être même les deux. Et tu sais comment je suis, quand je suis décidée à obtenir mon dû ou ma vengeance.

Il montre les dents et je sens la violence monter en lui.

— Traîtresse.

Je ne le laisse pas passer à l’attaque. Je le saisis par la nuque et, sans faire attention à mon bras douloureux, dirige ma main vers son visage. Il chavire, je n’arrive pas à viser son cou. J’atterris sur lui, écrase sa joue entre le bitume et ma paume. On halète. Les yeux de Marius roulent dans ses orbites.

— Vas-y, Léo, utilise-les, tes nouveaux pouvoirs de sale traîtresse. VAS-Y !

J’appuie sa tête sur le sol. Hier, en feuilletant le manuel des pentagrammes, j’en ai trouvé un que j’ai mémorisé sans tarder. Il me permettrait d’enfin lui faire avouer la vérité.

Une déflagration m’arrête. Des cris nous parviennent depuis l’Île de la Cité. On se retourne. De nouvelles ennemies sont apparues : trois immenses chimères qui viennent de sortir de l’eau.

Je lâche instantanément Marius.

— Merde, jure-t-il tandis que la première chimère abat une vague de plusieurs mètres sur le QG, emportant mages comme vampires sur son passage.

On se redresse en vitesse et se précipite en direction de l’Île. On échange un dernier regard plein de contradictions. Je suis incapable d’en tirer quoi que ce soit.

— Nous partons ! hurle le Surpuissant à ses vampires.

Il semble préférer battre en retraite plutôt que d’affronter les monstres.

— NOUS. PARTONS.

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