Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)

Chapitre 17

 

Ethan

 

Léo, Tag et moi retournons auprès de Gab pour terminer les négociations.

— Je dois aller voir ma sœur, l’informé-je, pour lui demander comment rompre le lien entre les familiers et les mages.

Ne sachant pas si je suis retenu prisonnier ici ou si je peux circuler librement, j’opte pour une affirmation au lieu d’une requête. Dans tous les cas, j’ai besoin des familiers pour me raccompagner à la surface. Gab fait courir son regard sur notre petit groupe.

— Après ça, précisé-je, j’utiliserai les dix jours pour convaincre la régence.

Oui, j’essaie de grappiller du temps, parce que dix jours me semblent dérisoires pour la tâche à accomplir. Gab remue son aile immense et pointe une griffe sur Tag.

— Je t’accorde deux jours pour revenir avec ta réponse et une preuve de ta bonne foi. Si elle est satisfaisante, tu auras dix jours pour parlementer avec la régence.

Une preuve de ma bonne foi.

Il attend que je rompe mon lien avec Tag.

Gab n’en a pas fini, il reporte sa griffe sur Léo :

— Deux jours et la créature reste ici.

Je blêmis. Était-ce son plan depuis le départ ? La raison pour laquelle Tag a exigé la présence de Léo ? Ils veulent utiliser la reine des vampires pour s’assurer de mon obtempération. Je m’apprête à m’y opposer, mais Léo me coupe. Elle affiche un sourire rendu carnassier par ses canines effilées. La malice pétille dans son regard. Elle a quelque chose en tête et le savoir me glace tout autant.

— Parfait, intervient-elle.

— Deux jours, répète Gab sur un ton menaçant.

Je file directement chez Julie qui habite à quelques rues du Marvelous Coffee Shop. Pendant que nous étions dans les souterrains, la nuit est tombée. Les allées de Paris, sombres et démolies par endroits, me paraissent plus lugubres que jamais.

Je me suis nourri de Léo avant de la quitter. Si je pars quarante-huit heures, demain sera le premier jour que je passerai sans une dose de sang. La reine des vampires ne semble pas inquiète pour moi. Je promène machinalement la langue sur mes dents. Elles ont poussé et sont devenues plus pointues, mais elles ne sont pas encore très longues.

Tag traîne des pattes à côté de moi. C’est seulement la deuxième fois que nous nous retrouvons tous les deux depuis le mariage et nous nous apprêtons à nous séparer. Cette idée me fend le cœur. Allons-nous rompre notre lien sans même en parler ?

Quand Julie m’ouvre la porte de son deux pièces, je comprends tout de suite que quelque chose ne va pas. Pourtant, je ne l’ai pas informée de la raison de ma visite. Je m’arrête sur le seuil de son salon, découvre Zède installé sur son canapé. Un sentiment de malaise m’envahit. Le familier de ma sœur appuie un regard sévère sur moi. Il a raconté à ma sœur toute l’histoire.

Je m’assois. Tag se pose à mes côtés, Julie dans un fauteuil. D’une voix un peu précipitée, elle nous demande :

— Comment allez-vous ? Vous n’avez rien ?

Nous hochons la tête. Une fois rassurée, ma sœur laisse place à d’autres émotions. Elle prend une longue inspiration, s’apprête à dire quelque chose, se retient, recommence. Elle nous observe tous les trois tour à tour, puis sa sanction se concentre sur moi.

— Ethan. Pourquoi as-tu fait cela ?

Je me renfrogne. Les mots de Léo résonnent à mes oreilles.

Arrête de chercher des explications ou des excuses.

Oui, sauf que le jugement de Julie me heurte. La façon dont elle me regarde attise quelque chose de désagréable en moi. J’ai toujours eu l’impression que je n’étais qu’une pâle copie de mes frères et sœurs. De la même façon que je n’ai jamais atteint un quart des qualités de mages de mon frère, j’ai le sentiment de n’avoir pas un dixième de la liberté assumée et de la droiture de Julie.

Une sensation d’injustice enfouie remonte à la surface. Depuis des années, nous évitons toute discussion au sujet de notre famille, nous faisons comme si son départ de l’Île de la Cité ne m’avait pas affecté, comme si ma rancœur n’existait pas.

— Tu sais très bien que ce n’est pas si simple, explosé-je, sinon tu ne te serais jamais barrée.

Les traits de ma sœur se tendent, mais elle ne répond pas.

— Quand tu étais encore là, avec Papa et toi, il y avait une forme d’équilibre. Vous teniez tête à Raph et Maman. Mais quand tu es partie, ça a divisé la famille. Je me suis retrouvé à leur merci et tu sais très bien quel effet ça fait.

Je ne lui apprends rien. Elle a cohabité suffisamment longtemps avec ma mère et mon frère pour comprendre ce que j’ai subi : les silences punitifs de Maman, les remarques dégradantes de Raph. Je l’appelais souvent, je m’enfuyais pour venir la voir. Quelquefois, dans mes pires moments, quand les humiliations de ma famille atteignaient le cœur de mon amour propre, je l’ai même suppliée de revenir. Elle n’a jamais plié.

Ses lèvres sont pincées, mais elle ne se détourne pas. Elle s’oblige à faire face à mes reproches.

— Je n’avais plus le choix. Je ne voulais plus vivre de cette façon-là, me répond-elle en désignant son familier. Aussi, je n’aurais jamais pu être moi-même sur l’Île.

Elle devait se protéger, elle. Elle n’avait pas la capacité de me protéger en même temps. Voilà ce qu’elle me dit. Je serre les dents. Je pense à Raph qui, des années plus tard, continue d’employer le deadname de Julie et de la mégenrer. Puis je regarde Zède. Depuis combien de temps leur lien a-t-il été dissous ? Quand Julie a-t-elle pris cette décision ? Et pourquoi ?

Elle repousse une mèche de ses cheveux noirs et inspire profondément.

— Avant de partir du QG, m’explique-t-elle, je travaillais déjà sur la création d’un pentagramme qui pourrait rompre le lien entre mages et familiers. Maman l’avait découvert et elle m’a mise à pied, j’ai même fait de la prison.

J’écarquille les yeux.

— Maman t’a envoyée en prison ?

— Je n’y suis pas restée longtemps. Papa ne l’a pas toléré et il a menacé Maman qui m’a libérée au bout de quelques semaines. Honnêtement, je suis plus choquée par leur comportement à l’égard des familiers que par le fait qu’on m’applique la même sentence qu’à n’importe quel mage qui véhiculerait des idées de la sorte.

J’en demeure muet. Je ne me suis jamais demandé jusqu’où pourraient aller mon frère et ma mère si mes opinions étaient perçues comme dangereuses. Ma peau se couvre de chair de poule. À travers les confessions de Julie, je réalise pour la première fois que le mot « famille » ne me protégera peut-être pas. Elle a appris cette leçon à la dure, en prison.

— Je suis désolée de t’avoir laissé seul sur l’Île, Ethan. Toutefois, tu ne vas pas laisser ton enfance te dicter à jamais tes comportements. Tu n’agis que quand tu te trouves au pied du mur. Tu fais les choses à demi. Tu prends des décisions, reviens dessus. Je ne dis pas que l’hésitation n’a pas de valeur. Néanmoins, je ne pense pas que tu hésites par précaution ou par sagesse. Tu hésites parce que tu as peur, que tu n’assumes pas qui tu es. Tu crains de t’affirmer et ça fait des dégâts. Sur toi et sur les autres.

C’est vrai. J’ai été blessé par la façon dont les mages du QG m’ont regardé, parce qu’ils et elles rejettent celui qui a refusé d’assassiner Léo, celui qui accepte d’être transformé en vampire, celui qui s’efforce de libérer les familiers. Julie a raison. Dans l’état actuel de la régence et de Paris, je n’ai plus le loisir d’hésiter. Ou d’attendre.

— Le pentagramme pour libérer les familiers, est-ce qu’il fonctionne ? demandé-je d’une voix rauque.

— Oui.

— Est-ce que tu te l’es appliqué à toi-même ?

Julie acquiesce lentement. Une petite décharge me traverse. La magie du corps humain est difficile et dangereuse. De la même façon qu’il ne viendrait jamais à l’idée d’un chirurgien d’opérer son propre corps, la magie appliquée à soi-même est interdite. Elle comporte trop de risques.

Je dévisage ma sœur. Sa posture est attentive, ses prunelles animées d’une intelligence que je ne veux plus envier, mais admirer. Je la trouve extraordinaire. Elle a quitté sa famille pour vivre selon ses principes, ce qu’elle fait brillamment. Elle a créé ce pentagramme et elle se l’est apposé.

— Est-ce que tu peux me le donner ?

Julie se lève, comme si elle n’attendait que ça. Elle récupère le dessin posé sur la table et me le tend. C’est un tracé splendide, en triangles et en octogones.

— Je peux te le faire, propose-t-elle.

Je regarde Tag. Ses yeux noirs sont avidement fixés sur la feuille que je tiens entre mes mains. La raison voudrait que Julie fasse la manipulation, sauf que je ne peux pas l’accepter. Peu m’importe que ce soit dangereux, que ma magie soit rouillée, que ça mette ma vie en jeu. Je ne peux pas laisser quelqu’un d’autre rompre un lien que je partage depuis trente ans. Julie ne remet pas en cause ma décision. Zède et elle s’en vont et nous demeurons seuls, Tag et moi.

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