Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 2
Ethan
Je verrouille la serrure, pose mon dos sur le battant. J’entends la respiration sifflante et régulière de Tag. Léo fait de son mieux pour rester immobile, mais le grincement du matelas sur lequel elle est assise traduit son malaise. Plus loin dans l’immeuble, l’escalier couine, une porte claque.
Léo se redresse. Ma gorge se serre. Je crois qu’elle va me dire quelque chose, mais elle passe devant moi et s’enferme dans la salle de bain. Je titube en direction du lit et m’y affale. Le coulis de l’eau de la douche me paraît lointain.
Maintenant que nous sommes hors de portée de Raphaël et des vampires, j’ai l’impression que mes dernières forces me quittent. Je me sens vide, comme un pantin auquel on aurait coupé ses fils. Ce n’est pas uniquement à cause de l’intensité des événements de la journée ni parce que j’ai échappé à la mort. C’est une conséquence des décisions écrasantes que j’ai prises. Mon identité de mage de la régence et les attentes de celles et ceux qui m’entouraient m’étouffaient, mais me donnaient un cadre. Un cadre que je viens de fracasser en choisissant de ne pas tuer Léo. Ce soir, je suis marié, dépendant du sang de la reine des vampires, pourchassé par des mages et des vampires, mais étrangement je n’ai jamais été aussi libre.
Je me sens seul. Même si je n’étais pas complètement à ma place sur l’Île de la Cité, j’ai amplement profité du sentiment d’appartenance que m’offrait la communauté des mages. Voir le monde autrement est solitaire. Pourtant, je ne regrette pas ce choix. Ce que je regrette, c’est…
Il n’y a plus d’ensemble, Ethan !
La serrure de la salle de bain cliquette. Je me redresse trop soudainement, Léo s’arrête sur le seuil de la porte. Elle est enveloppée d’un nuage de vapeur qui lui donne l’air fantasmagorique. Ses cheveux courts et crépus sont luisants d’humidité. Une serviette repose en travers de son épaule. Elle a remis son jogging et son pull à capuche. Le pieu dépasse de la poche avant. Une douleur puissante étreint ma poitrine quand je réalise qu’elle a emporté l’arme avec elle dans la salle de bain.
On ne pointe pas un pieu sur le cœur de quelqu’un qu’on aime, Ethan. Même Marius a eu plus de décence que ça.
J’imagine combien elle doit se sentir vulnérable, maintenant que j’ai sorti l’arme de sa cachette. Si elle n’avait pas été immortelle, combien de personnes auraient attenté à sa vie ?
Elle rejoint l’autre côté du lit et dit d’un ton égal :
— Tu devrais te nourrir avant qu’on dorme.
Je déglutis, trop fort. La mention de son sang réveille ma faim. J’observe son dos voûté et pourtant tendu. Je ne vois pas son visage, suis incapable de saisir la nature de son émotion. Je voudrais lui laisser le temps de s’ouvrir moi, mais un sentiment d’urgence m’intime que nous n’avons pas ce luxe. Ou peut-être suis-je juste égoïste ? Je crains que, si nous ne parlons pas de ce qui vient de se passer, si je n’ai pas au moins une occasion de m’expliquer, je la perde pour de bon.
Je suis contraint de me racler la gorge, deux fois, avant de parvenir à souffler :
— Léo…
Ses épaules se redressent. Son mouvement est raide.
— Je jure que je ne te ferai aucun mal, tu n’es pas obligée de dormir avec le pieu.
Elle pivote. Son regard est froid. Ce n’est pas l’expression impérieuse et supérieure qu’elle utilise sur ses vampires. Non, ses yeux sont vides. Je la sens lointaine, inaccessible.
— Je sais que la situation est compliquée, ajouté-je, mais je pense qu’on a besoin de…
— Ethan. Si tu t’apprêtes à dire le mot « communiquer », arrête-toi.
Elle m’a parlé sur un ton laconique. Dans sa voix non plus, je ne perçois ni souffrance, ni chaleur, ni colère. Rien. J’ai l’impression que toute énergie vitale l’a quittée.
Quand Léo se lève, je réalise qu’il n’y a qu’un seul lit dans cette pièce. Mon cœur s’emballe. La dernière fois que nous avons dormi ensemble… Je repousse les images de cette nuit.
— Si tu ne veux pas te nourrir, je vais me coucher.
Elle saisit une couverture et un coussin, les pose sur le canapé, soupire. Elle paraît exténuée. C’est l’un de ces rares moments où je vois en elle la créature vieille de deux cent soixante-dix ans. Je ravale ma propre douleur et me laisse sombrer.
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