Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 41
Ethan
J+18 après le mariage
Les trois derniers jours sont passés à une vitesse folle. Léo et Camille ont formé les mages au combat contre les chimères. Raphaël et la régente s’occupent de l’approvisionnement des armes, de la protection et relocalisation des Parisiens et Parisiennes dont les arrondissements sont traversés par les monstres.
Léo a transmis toutes les informations nécessaires aux clans. Ses messages sont restés sans réponses. Tag fait des allers-retours entre l’Île de la Cité et je ne sais où. Je profite de chacune de ses apparitions, savoure son sarcasme et ses prises de bec récurrentes avec la reine des vampires.
— Tu es prêt ?
Léo finit de fixer son pistolet à sa ceinture, rajuste le couteau glissé dans la fonte à sa cuisse. Elle est vêtue d’un pantalon technique noir avec beaucoup de poches et d’un pull près du corps qui n’entrave pas ses mouvements.
J’ai une impression de déjà-vu. Je suis ramené quelques semaines plus tôt. Elles me paraissent aussi loin que des années. Léo et moi nous apprêtions à aller combattre une chimère. Elle était en colère contre moi parce que j’avais fouillé dans son passé.
Aujourd’hui, je me rapproche d’elle et enroule le bras autour de ses épaules. Elle est tendue. Elle n’a cessé de vérifier son téléphone portable toute la matinée. Je me doute qu’elle n’a reçu aucune nouvelle des vampires.
— Combien de temps est-ce qu’il nous reste ?
— Cinq minutes.
Dans cinq minutes, nous rejoindrons Raphaël et la régente dans leur bureau, puis nous lancerons l’attaque. Il nous reste cinq petites minutes de paix. Je chasse toutes les questions qui m’angoissent. Que se passera-t-il si les vampires ne viennent pas ? Que se passera-t-il si les vampires viennent ? Atteindrons-nous le pentagramme ? Qu’est-ce qu’il me coûtera de faire fonctionner cette magie ? Que se passera-t-il quand j’aurai réussi et que les mages perdront leurs pouvoirs ? Je serre Léo contre moi. Nous profitons de ce dernier instant de calme avant le chaos.
Je me souviens du premier jour où j’ai rencontré Léo, quand elle m’a donné rendez-vous dans le parc de Vincennes. Poussé par la vengeance, je pensais savoir ce que je voulais. En réalité, j’étais terrifié et confus. Aujourd’hui, j’ai peur, mais j’ai choisi ma mission et je l’entreprends la tête haute.
C’est une journée venteuse. Les feuilles des chênes et des hêtres du jardin des Grands-Explorateurs sont malmenées par les bourrasques. Le sifflement de l’air occupe l’espace sonore. Occasionnelles, les détonations lointaines nous rappellent qu’à moins d’un kilomètre de là, les chimères nous attendent.
Raphaël n’a pas toléré de nous laisser mener cette offensive sans lui. Il consulte sa montre pour la dixième fois en moins de deux minutes, tape du pied sur la pelouse. J’évite de croiser son regard, de peur qu’il ne lise le doute en moi. Les vampires sont en retard.
Julie, Louis et Knut patientent silencieusement à nos côtés. Léo a insisté pour que Camille reste en retrait. S’il nous arrivait quelque chose, escompte-t-elle que sa générale se batte pour le trône ? Peut-être en ont-elles même discuté ? Dans ce cas, je ne suis pas au courant, car devant moi Léo n’a jamais envisagé qu’elle ou moi ne revenions pas des catacombes.
Derrière nous se tiennent les dizaines de mages qui combattront avec nous. Un tiers, celui qui a suivi dans les pas de Raphaël, est accompagné de familiers. J’imagine combien les autres doivent se sentir vulnérables sans la protection de leurs créatures écailleuses. Tag n’est pas encore là. Une partie de moi espère que lui et ses compagnons nous viendront en aide, une autre se répète qu’ils ne nous doivent rien.
— Où sont les vampires ? gronde mon frère.
Je le regarde enfin, il semble sur le point d’exploser.
— Pas loin, rétorque la reine sans amabilité.
— C’est ce que vous dites depuis une demi-heure !
Léo se mure dans le silence. Raphaël gesticule, comme si ça pouvait attirer l’attention de la reine :
— Vous avez bien un téléphone, quelque chose ! Appelez-les pour leur ordonner de se magner. Dans un quart d’heure, j’estime que notre accord est caduc !
Les mâchoires de Léo deviennent plus saillantes. Mon ventre est en vrac. Je jette un œil sur le jardin des Grands-Explorateurs. Mages et familiers nous observent. Les troupes n’ont peut-être pas entendu le détail de notre conversation, mais elles sont au courant que nous attendons les vampires.
Les minutes s’égrènent avec une lenteur insupportable. Cinq minutes passent, puis dix. Raph regarde au moins une centaine de fois sa montre. Je le connais suffisamment pour savoir que sa patience est arrivée au bout. Il considère déjà humiliant d’avoir été forcé à accepter l’aide de ses adversaires, que fera-t-il s’il croit avoir été trahi ?
Une vague parcourt l’assemblée des mages, plusieurs familiers déploient leurs ailes, froncent les écailles. Je pivote en direction du jardin du Luxembourg. Je frémis, saisis la main de Léo, la serre.
Les vampires sont là.
Je lâche Léo. Une quarantaine de vampires marchent en groupe derrière Sacha.
Pas de Benoît, avec ses Agiles. Pas d’Elsa, avec ses Rapides. Pas de Marius.
Pas. De. Marius.
La douleur passe fugacement sur les traits de Léo. Elle retrouve bien vite sa contenance. Raphaël fulmine, la reine ne perd pas un instant. Elle se penche vers l’oreille de mon frère et débite :
— Je sais que ce n’est pas ce que tu attendais, mais c’est le mieux qu’on a. Alors, contiens ta frustration. On ne peut pas se permettre de montrer de dissensions.
Raph reste bouche bée. Léo avale déjà la distance qui la sépare de Sacha et serre vigoureusement sa main. Je la vois lui murmurer quelque chose, probablement des remerciements. Sacha a vraisemblablement agi contre les directives de Jorge.
Mages et vampires se toisent à travers le jardin des Grand-Explorateurs. Un frisson dévale ma colonne vertébrale. Depuis quand mages et vampires n’ont pas été en si grand nombre, à part pour s’affronter ? Nous vivons un moment historique et pourtant amer. Nous n’avons pas assez de combattants et de combattantes, car nous attendions quatre fois plus de vampires. Quatre fois plus de clans.
Léo prend les devants. Je me demande combien de fois elle s’est retrouvée dans ce genre de situation : en position de faiblesse, mais pas moins assurée dans ses décisions. Raphaël et moi n’avons pas le tiers de son expérience ou de son sang-froid. Mon frère semble s’en rendre compte, car il suit les directives de la reine des vampires qui ordonne aux troupes de se mettre en marche. Mages et vampires remontent côte à côte l’avenue de l’Observatoire, puis bifurquent dans l’avenue Denfert-Rochereau. De nombreux bâtiments sont en décombres. Les véhicules sont abandonnés en travers de la route. Des affaires ont été laissées ici et là.
Le vacarme des chimères s’approche, emplit l’espace urbain déserté. Nos troupes se raidissent lorsqu’elles découvrent les cinq monstres qui entourent les catacombes. Nous nous arrêtons à cent cinquante mètres d’eux. Ils ne tardent pas à nous remarquer, ne nous agressent pas pour autant. Tant que nous ne les dérangeons pas, les chimères resteront pacifiques. Néanmoins, nous ne pouvons atteindre les catacombes sans les déloger.
Raph, Léo et Sacha répètent aux troupes les instructions. Mages et vampires se disperseront pour éloigner les chimères du bâtiment d’entrée des catacombes, pendant qu’un groupe s’occupera de débarrasser les décombres qui bouchent l’accès aux souterrains.
Les leaders se rejoignent. Un dernier regard passe entre eux. J’effleure la main de Léo. Puis la reine des vampires donne le signal de départ. Mages et vampires attaquent. Mon environnement devient saturé de corps en mouvement, de respirations saccadées, sifflements et grognements. Comme une nuée d’étourneaux, les troupes se divisent, louvoient entre le bâtiment et les chimères.
Apostrophes, bruit sourd des chocs, cris, explosions.
Plusieurs minutes s’écoulent avant que Léo, Louis, Raphaël, Knut, moi et quelques autres vampires chargions sur les catacombes. Nous commençons à dégager les décombres. Rapidement, la sueur dégouline sur mes paupières. Mon cœur tambourine contre mes tympans. Je m’écorche les mains jusqu’au sang, perds toute notion du temps.
Haletant, je me relève pour prendre la mesure de la situation. Nous sommes loin d’avoir débloqué l’entrée. Pire, Raphaël observe les alentours d’un air horrifié. Je suis son regard. Les combats font rage contre les chimères. Peut-être parce qu’elles sont si proches de leur source, elles sont terriblement agressives. Les mages, privés de leurs familiers, tombent trop facilement. Deux chimères ont été détruites, mais les dégâts sont effroyables. Je refuse de compter les corps étendus sur le sol.
L’une des chimères d’eau se retourne et envoie une vague qui projette une dizaine de mages et de vampires contre un bâtiment. Un hurlement retentit sur ma droite. Une salve de piques glacés déferle sur nous.
— À couvert !
L’avertissement ricoche sur les bouches.
Je jette un coup d’œil à Raph. Mon frère est un humain, il est fragile. Si l’une de ces choses le heurte, alors… Je me rue sur lui pour le protéger.
— Ethan ! crie Léo.
Je sens un poids s’abattre sur moi. Il tressaille à plusieurs reprises.
— Ethan !
Knut s’éloigne en tanguant tandis que Léo essaie de me relever. Le familier nous a abrités. Mon frère accourt vers lui. Son dos écailleux est entaillé. Nous n’avons même pas le temps de nous inquiéter. Celles et ceux qui devaient retenir cette chimère sont à terre et cette dernière se précipite sur nous.
— On se casse ! braille Léo.
Nous nous apprêtons à fuir quand la chimère pile. Elle est traversée par des silhouettes impossibles à suivre du regard tellement elles sont rapides.
Rapides. Les Rapides.
Tout autour des catacombes retentissent des cris de surprise, d’autres de joie. En quelques instants, la place est envahie de vampires et les combats reprennent avec plus de vigueur. Il n’y a pas plus compétents que des vampires de clans divers pour vaincre des chimères. Leur présence nous remplit d’une détermination nouvelle : nous pouvons gagner.
— On s’y remet ! invective Léo.
Elle est interrompue dans son mouvement par un groupe qui se rapproche de nous au petit trot. Je reconnais sans mal les deux vampires qui nous font face. Père et fils se ressemblent comme deux gouttes d’eau. La reine des vampires lâche la pierre dont elle s’était saisie. Elle se redresse lentement, avance vers eux. L’homme qui l’affronte depuis des centaines d’années et qui a fait mettre sa tête à prix est venu lui prêter main forte. Ce n’est pas seulement un moment historique pour les mages et les vampires, c’en est aussi un pour la reine des vampires et le chef du clan des Surpuissants. Léo lui adresse un geste solennel. Puis elle reporte le regard sur Marius, qui la dévisage avec tout autant d’intensité, et je sais que silencieusement elle lui dit : « Bienvenue dans mon nouveau monde, Marius. »
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