Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 3
Léo
J+2 après le mariage
Je suis accoudée au bord de la fenêtre. Le soleil matinal se reflète à peine dans la surface mate, striée de pentagrammes, du pieu. Je ne saurais identifier le métal dans lequel il a été confectionné.
Il a transpercé le cœur de ma mère. Les images de cette après-midi de l’an 1770 défilent sur mes paupières. Mon monde s’est écroulé ce jour-là.
Je n’étais pas prête à endosser de telles responsabilités. Esclave de ma vengeance, j’ai longtemps fait la guerre. Puis j’ai vieilli. Je suis devenue plus cynique. J’ai fait mon deuil et j’en ai eu assez de me battre. Alors j’ai commencé à collaborer avec la régence. Les luttes ne se sont pas arrêtées pour autant, j’ai bataillé tantôt contre les mages, tantôt contre les vampires. Je suis encore en vie, pour la simple raison que j’ai caché ce pieu avec beaucoup d’habileté.
L’avoir à nouveau dans mes mains à cause d’Ethan… Mon ventre se noue. Un vide se creuse dans ma poitrine. Je serre le métal glacé dans ma paume. Ai-je commis trop de méfaits pour mériter la loyauté ? L’amour ? J’ai régné longtemps, vécu de nombreuses expériences, connu beaucoup de déceptions. Je ne pensais plus avoir ce genre de désirs.
J’envisageais d’épouser Ethan, puis de me nourrir de lui afin d’obtenir des pouvoirs de mages. Grâce à eux, je désirais renforcer ma dominance sur les clans de vampires. J’avais le sentiment qu’autrement mon futur ne serait qu’une infinie répétition de rivalités intestines et de bagarres avec la régence. Et je n’en voulais plus.
Cependant, rencontrer Ethan m’a donné un nouvel espoir. Son ouverture à l’autre a fait écho à celle que j’étais avant la mort de ma mère, avant de devenir la reine des vampires, de lancer la grande guerre, de me déchaîner dans les conflits et les luttes. Il m’a encouragée à voir le monde différemment qu’en oppositions.
J’ai été naïve.
Je glisse le pieu dans la poche de mon jogging. Combien de vampires ont compris que l’arme capable de tuer les Sully est réapparue ? Qu’a-t-il pu se passer après que j’ai quitté l’église aux côtés du mage qui a essayé de m’assassiner ? Je connais suffisamment ma cour pour savoir que les chefs et cheffes de clans vont river les yeux sur mon trône. Va-t-on nous rechercher et nous poursuivre ?
Je consulte mon téléphone pour la centième fois depuis avant-hier. Je m’inquiète pour Camille, qui ne m’a pas donné de nouvelles.
Je remue les doigts, comme j’ai souvent vu les mages le faire. Maintenant que je peux boire le sang d’Ethan, je devrais être en mesure d’obtenir des pouvoirs de mage. Devrais-je me nourrir pour les développer ? Cette idée m’attrape à la gorge. Je ressens une faim puissante qui résonne avec un désir inavouable. La douleur se propage jusqu’à mon cœur. Une tristesse centenaire.
Derrière moi, Ethan s’agite. On n’a pas échangé une seule parole de toute la journée d’hier. Pour me ressaisir, je passe une main rigide sur ma joue. Je dois retrouver le contrôle de moi-même. Je prends quelques inspirations profondes, me retourne lentement.
Je suis surprise de découvrir qu’il est adossé contre la tête de lit. Il semble éveillé depuis un moment, bien que ses yeux soient encore bouffis de sommeil. Il me dévisage.
Je ne me suis pas réveillée dans la même chambre qu’une autre personne depuis des années, depuis que Marius m’a plantée devant l’autel. Je repousse les réminiscences de cette époque. Ce matin, en me levant, j’ai évité d’écouter la respiration douce et régulière du mage. Je ne voulais pas le voir vulnérable, alors que ma colère fait pâle figure face à ma peine. Je ressens le besoin de me protéger de lui, des sentiments qu’il ravive en moi.
— Comment tu vas ? demandé-je rudement.
Il glisse les doigts dans ses longs cheveux noirs ébouriffés par la nuit, puis détourne les yeux. Je sais ce que ce regard fuyant signifie. Je ne l’ai pas nourri hier soir, il doit être affamé. Mes intestins se tordent, mais on va devoir faire ça quotidiennement pendant plusieurs semaines, alors autant rendre la procédure efficace. Il s’assoit sur le bord du lit, je m’installe à côté de lui. Je mords rapidement mon poignet. Quand je lui tends mon bras, Ethan le saisit avec délicatesse. Je déteste sentir la tendresse de ses lèvres contre ma peau, la chaleur de sa proximité. Je ferme les paupières pour repousser les souvenirs de notre intimité, sans succès. Je me rappelle les baisers, nos corps enlacés, les mots doux qu’il m’a susurrés, la façon dont je me suis endormie dans son étreinte avec l’envie de me réveiller auprès de lui. Sauf que cette nuit-là, il est parti et je ne l’ai plus revu jusqu’au mariage.
— C’est tout pour le moment, récupéré-je mon poignet d’une voix rauque.
Je m’apprête à me lever, Ethan m’interrompt :
— Est-ce que tu voudrais te nourrir ?
Je me retourne vers lui, estomaquée. Il est parfaitement sérieux. Mes yeux dérivent vers sa carotide palpitante. Ma faim gronde, me creuse de l’intérieur. Le vide, la douleur, la révolte. Tous ces ressentis surgissent simultanément. Je me redresse avec brusquerie, le foudroie du regard.
Je lui en veux. Je lui en veux terriblement.
Je m’écarte, piétine, tout en me demandant où est le familier. M’observe-t-il ? Se délecte-t-il de ma faiblesse ? J’ai l’impression que, depuis le mariage, Ethan et lui se sont à peine adressé la parole, alors qu’il me semblait être un grand bavard.
Dans mon dos, les draps bruissent. Les pas d’Ethan font grincer le vieux parquet. Il rejoint la salle de bain et s’y enferme.
J’utilise cet instant de solitude pour essayer de remettre mes pensées en ordre, calmer le rythme de ma respiration. Peu importe ce que je décide de faire – rester à Paris, fuir, refaire ma vie –, je dois libérer Louis. Mon frère a été capturé par Raphaël et je ne pourrai pas le sortir de l’Île de la Cité – le QG des mages ! – sans l’aide d’Ethan.
Tout à coup, j’entends un crissement étrange, comme du papier de riz que l’on déchire. Je pivote sur mes talons. L’eau de la douche coule toujours, le mage n’est pas sorti de la salle de bain. Encore un froissement. Je rive les yeux sur le coin de la pièce, à côté de la commode à tiroirs. Le son s’arrête. Je devine que le familier, sous mon regard, s’est immobilisé. Je bats des bras à la recherche de… ce quelque chose de différent qui m’entoure. L’air est chargé d’une matière nouvelle, un peu visqueuse. Stupéfiée, je fixe mes paumes.
Il semblerait que je sois en train de devenir une mage.
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