Les chimères (Mages et vampires t. 2) (French Edition)
Chapitre 23
Ethan
— Non !
Mon cœur s’emballe. J’oublie toute notion de distance instaurée avec Léo et tâtonne son buste.
— Ethan…
Elle saisit mes mains pour m’arrêter.
— Non, non. NON !
Je me dégage, secoue la tête.
— Tu lui as donné le pieu !
Comment a-t-elle pu faire ça ?
— Je lui ai échangé contre le grimoire.
— Je ne comprends pas !
Je fais les cent pas. Cette arme, l’arme que j’ai extraite moi-même du corps de sa mère, la seule capable de la tuer, elle l’a perdue. Désormais, Léo est en danger. Et je ne veux pas qu’on puisse attenter à sa vie. Léo pose sa main sur mon épaule pour m’arrêter.
— Calme-toi.
Elle s’est adressée à moi sur un ton ferme, comme si j’étais l’un de ses vampires. Son sérieux me coupe la respiration.
— Personne à part toi, Gab et moi, ne sait où se trouve ce pieu. Les familiers sont invisibles. Gab, dans ses galeries, est bien protégé.
— J’ai pu lui voler…
— Et bientôt, grâce à toi, les familiers ne seront plus liés aux mages. Dans le pire des cas, dans une dizaine de jours, ce pieu ne court plus aucun risque.
Je fronce les sourcils, secoue le menton. Gab pourrait décider de faire quelque chose de ce pieu, le marchander contre une plus grande fortune encore ! Se vantera-t-il auprès des familiers de posséder cette arme ? Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’à l’idée qu’il puisse arriver quelque chose à Léo, j’ai l’estomac au bord des lèvres.
— Il y a une seconde raison pour laquelle j’ai fait ça, ajoute Léo. Si je demande aux autres, en particulier à vous, mages, de renoncer à une partie de votre pouvoir, je devrais moi aussi être capable de sacrifices. Tu ne penses pas ?
Elle m’annonce ça avec un petit sourire en coin, comme si elle venait d’abattre ses cartes et de gagner une grosse somme au poker. Je cille. Je suis à la fois impressionné et terrifié. Elle a obtenu le grimoire du mage premier. Elle a mis sa sécurité sur le fil en faveur de notre alliance, d’un nouveau monde. Et elle fait tout ça avec une assurance inébranlable.
Malgré mes efforts, je ne parviens pas à partager sa satisfaction. Devant mon air catastrophé, ses sourcils finissent par s’affaisser.
— Oh, Ethan.
Ma réaction la trouble. Pourquoi ? Pensait-elle vraiment que son sort ne m’importait plus ?
J’ai soudainement envie de lui dire toute la vérité : que je lui suis terriblement reconnaissant de ce que j’ai découvert de moi-même à ses côtés, du soutien qu’elle m’apporte, que je m’inquiète pour elle, que je déteste la savoir en danger.
Que je l’aime.
Je ne peux pas lui dire ça. Nous travaillons ensemble pour rétablir des relations pacifiques entre mages et vampires. Tout le reste est hors limites.
Au moment où elle ouvre la bouche, quelqu’un toque à notre porte.
— C’est moi ! s’élève la voix de son frère depuis le couloir.
Elle ferme lentement les paupières, comme si elle regrettait d’être interrompue, et s’écrie :
— Entre !
Une seconde de plus, nos yeux s’accrochent les uns aux autres, puis nous nous détournons.
C’est la troisième fois que je rencontre Louis. La première fois, il était attaché à un mur par mon frère et… Je secoue le menton pour me sortir ce sinistre souvenir de la tête. La deuxième fois, il était mal en point à cause de la torture que lui avait fait subir… mon frère.
— Ethan, me présenté-je.
— Salut.
Sa froideur me surprend. M’en veut-il ? Je jette un coup d’œil à Léo au cas où. Elle ne semble pas affectée par l’humeur de son frère. Leur intérêt s’est déjà reporté sur le grimoire. Comme s’il n’avait pas essayé auparavant, Louis tire sur la couverture. Les pages du livre restent collées les unes aux autres. Léo est attentive aux gestes de son frère et j’admire leur ressemblance : leurs peaux noires, leurs visages carrés. Louis lâche l’objet, glisse la main dans sa poche et en sort une feuille de papier qu’il me donne. Je la saisis avec hésitation, tandis que le vampire pointe son doigt sur trois pentagrammes incrustés dans la couverture du grimoire :
— Je pense que ce sont ces trois-là qui nous bloquent l’accès. J’ai fait une sélection de pentagrammes que nous pourrions tester pour les désamorcer.
Le frère et la sœur me regardent d’un air entendu. Ils veulent que j’essaie de dessiner ces pentagrammes pour ouvrir le grimoire du mage premier. Léo m’offre un sourire. Je prends une longue inspiration. J’analyse le premier tracé. C’est une forme que je ne maîtrise pas, mais contre la chimère de Notre-Dame-de-Lorette, puis quand il a s’agit de défaire mon lien à Tag, j’ai réussi à correctement faire fonctionner ma magie.
— Comment est-ce que tu as déniché ça ? demandé-je à Louis.
Il hausse les épaules, comme s’il n’y avait pas de connaissances plus banales.
— J’étudie les pentagrammes depuis des années. En ce qui concerne ces trois-là, je les ai trouvés dans de vieilles sections de votre bibliothèque.
Comment a-t-il eu accès à notre bibliothèque ? Comment a-t-il su quels pentagrammes protégeaient le livre ? Et comment a-t-il choisi ceux-là en espérant les défaire ? Il doit avoir une expertise bien plus aboutie que moi en géométrie magique.
— Moi, j’ai déjà essayé, lâche Léo tout à fait naturellement, mais je n’ai pas réussi.
Je fais un pas en arrière.
— Tu as essayé ?
Elle tend la main, agite les doigts comme je l’ai fait moi-même des centaines de fois.
— Est-ce que tu arrives à manipuler la magie ?
— Oui.
Elle n’en dit pas plus. Ça ne m’étonnerait pas si elle était déjà meilleure que moi.
Je me concentre sur le grimoire. C’est un livre étrange, presque effrayant. Je me demande comment le mage premier a pu y tracer des pentagrammes capables de durer pendant des siècles quand les miens peinent à fonctionner quelques minutes. Je frotte mes paumes l’une contre l’autre et repousse cette pensée. Ce n’est pas le moment de me comparer et de céder au manque de confiance en moi, mais celui de m’affirmer dans mes actions.
Je tends les deux bras. La magie est dense autour de moi et je n’ai pas de difficultés à la canaliser dans mes mains. Pourtant, quand j’essaie de la diriger vers le grimoire, j’ai la sensation de me heurter à une surface plus dure que de la brique. Je crispe les doigts, serre les dents. J’insiste et tout le livre se retrouve enveloppé par la substance visqueuse. Il y a tant de résistance que j’ai l’impression de frapper à poings nus sur un mur crépi. Une goutte de sueur dévale mon dos. J’émets un grondement sourd. Soudain, la magie se dérobe. Pendant un instant, je pense qu’elle a enfin trouvé son chemin dans la matière. Ce n’est pas le cas. J’ai à peine le temps d’ouvrir la bouche qu’elle se retourne contre moi. Comme un ressort qui se déploie, elle me repousse.
Je fais un vol plané à travers la pièce, amorti par Louis et Léo. Ils ont réagi suffisamment vite pour m’éviter de bousculer les meubles, briser la vitre et m’écraser plusieurs étages plus bas.
— Merci, grincé-je, à bout de souffle.
Ils m’aident à me redresser.
— De rien, réplique Louis. Si nous t’avions laissé passer par la fenêtre, nous aurions risqué de voir débarquer les mages de ton frère.
Dois-je prendre son explication au premier ou au second degré ?
— Il s’est passé quoi ? intervient Léo.
— Je n’arrive pas à faire entrer la magie dans le livre. Je ne peux même pas commencer un pentagramme. Est-ce que c’était aussi comme ça pour toi ?
Elle secoue le menton :
— Au moins, tu as eu un genre de résultat. Pour moi, il ne se passait juste rien.
— Je ne sais pas si cette explosion a eu lieu à cause du grimoire ou simplement parce que j’ai trop forcé sur la magie. Je peux essayer les deux autres formes, mais…
Louis m’interrompt.
— Je ne suis pas certain que cela ait une utilité. Il est possible qu’il y ait un pentagramme que je n’ai pas identifié et qui vous empêche de faire le moindre tracé.
Je hoche la tête, admets :
— Je suis nul en géométrie magique. Par contre, je connais quelqu’un qui a toujours excellé en la matière et qui pourrait répondre à ces questions avec toi.
Léo esquisse un sourire, sort son mobile de sa poche et y tape, je suppose, l’adresse du Marvelous Coffee Shop.
— Ça tombe bien, déclare la reine des vampires, Louis adore les lattes.
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