Les Climats

Anna de Noailles · Chapitre 46 sur 52

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Les Climats

O pays de la valse et des larmes sans peines, Pays où la musique est un vin plus hardi, Qui, sans blâme et sans heurts, furtivement amène Les cœurs penchants et las vers le sûr paradis Des regards emmêlés et des chaleurs humaines,

Combien vous m’avez fait souffrir, lorsque, rêvant Seule, sur les jardins où les parfums insistent, J’écoutais haleter le désarroi du vent, Tandis qu’au noir beffroi, l’horloge, noble et triste, Transmettait de sa voix lugubre de trappiste Le menaçant appel des morts vers les vivants!

Oui, je songe à ces soirs d’un mois de mai trop tiède, Où tous les rossignols se liguaient contre moi, Où la lente asphyxie amoureuse des bois Me désolait d’espoir sans me venir en aide; Les sureaux soupiraient leurs chancelants parfums; La ville aux toits baissés, comme une jeune abbesse, Paraissait écarter ses vantaux importuns, Pour savourer l’espace et pleurer de tendresse!

Tout souffrait, languissait, désirait, sans moyen, Les voluptés de l’âme et la joie inconnue. ## Quand serez-vous formé, ineffable lien Qui saurez rattacher les désirs à la nue?

Je pleurais lentement, pour je ne sais quel deuil Qui, dans les nuits d’été, secrètement m’oppresse; Et je sentais couler, sur mes mains en détresse, Du haut d’un noir sapin qui se balance au seuil Du romanesque hôtel que la lune caresse, De mols bourgeons, hachés par des dents d’écureuil...

[Illustration]

HENRI HEINE

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Quand je respire, des milliers d’échos me répondent...

H. HEINE

Henri Heine, j’ai fait avec vous un voyage, C’était un soir d’automne, encor tiède, encor clair; Heidelberg fraîchissait sous ses rouges feuillages, Nous cherchions, dans la rue aux portails entr’ouverts, L’humble hôtel, romantique et vieux, du Chasseur Vert.

Je reposais sur vous, compagnon invisible, Ma tête languissante et mes cheveux défaits; Un souriant vieillard marchait, lisant la Bible, Sur la place où le jour, lumineux et sensible, Jetait un long appel de désir et de paix...

C’était l’heure engourdie où le soleil s’incline; Par un mortel besoin de pleurer et de fuir, J’ai souhaité monter sur la verte colline; Nous nous sommes ensemble assis dans la berline Où flottait un parfum de soierie et de cuir, Et nous vîmes jaillir les romanesques ruines.

Sur la terrasse, auprès de la tour en lambeaux, Des étudiants riaient avec vos bien-aimées. Je regardais bondir les délicats coteaux Qui frisent sous le poids des vignes renommées, Et l’espace semblait à la fois vaste et clos.

Le Neckar, au courant scintillant et rapide, Entraînait le soleil parmi ses fins rochers. Nous étions tout ensemble assouvis et avides; L’insidieux automne avait sur nous lâché Ses tourbillons de songe et ses buis arrachés...