Les Climats

Anna de Noailles · Chapitre 8 sur 52

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Les Climats

J’ai vu les lieux sacrés et sanglants de l’Histoire, Les Forums écroulés sous le poids clair des cieux, La nostalgique paix des Arches des Victoires Où l’azur fait rouler son char silencieux.

J’ai vu ces grands jardins où le palmier qui rêve, Elancé dans l’éther et tordu de plaisir, Semble un ardent serpent qui veut tendre vers Ève Le fruit délicieux du douloureux désir.

Les soirs de Sybaris et la mer africaine Prolongeaient devant moi les baumes de mon cœur; L’Arabie en chantant me jetait ses fontaines, Les âmes me suivaient à ma suave odeur.

Comme l’âpre Sicile épique et sulfureuse, Je contenais les Grecs, les Latins et les Francs, Et ce triangle auguste, en ma pensée heureuse, Brillait comme un fronton de marbre et de safran!

Un jour, l’été flambait, le temple de Ségeste Portait la gloire d’être éternel sans effort, Et l’on voyait monter, comme un arpège agreste, Le coteau jaune et vert dans sa cithare d’or!

Le blanc soleil giclait au creux d’un torrent vide; Des chevaux libres, fiers, près des hampes de fleurs S’ébrouaient; les parfums épais, gluants, torrides Mettaient dans l’air comblé des obstacles d’odeurs.

Des lézards bleus couraient sur les piliers antiques Avec un soin si gai, si chaud, si diligent, Que l’imposant destin des pierres léthargiques Semblait ressuscité par des veines d’argent!

Des insectes brûlants voilaient mes deux mains nues: Je contemplais le sort, la paix, l’azur si long, Et parfois je croyais voir surgir dans la nue La lance de Minerve et le front d’Apollon.

Devant cette splendeur sereine, ample, équitable, Où rien n’est déchirant, impétueux ou vil, Je songeais lentement au bonheur misérable De retrouver tes yeux où finit mon exil...

        • *

Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d’Euterpe, Dont j’ai fait retentir l’azur universel Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe, Quand mon blanc Orient brillait comme du sel!

Je quitte les regrets, la volonté, le doute, Et cette immensité que mon cœur emplissait, Je n’entends que les voix que ton oreille écoute, Je ne réciterai que les chants que tu sais!

Je puiserai l’été dans ta main faible et chaude, Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants Que tu croiras sentir, dans ton ombre où je rôde, Des frelons enivrés qui goûtent à ton sang!

Car, quels que soient l’instant, le jour, le paysage, Pourquoi, doux être humain, rien ne me manque-t-il Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage Comme un tissu divin dont je compte les fils?...

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LE DÉSERT DES SOIRS

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Dans la chaleur compacte et blanche ainsi qu’un marbre, Le miroir du soleil étale un bleu cerceau. Comme un troupeau secret d’aériens chevreaux La rapace chaleur a dévoré les arbres. Palerme est un désert au blanc scintillement, Sur qui le parfum met un dais pesant et calme... Les stores des villas, comme de jaunes palmes, Aux vérandas qui n’ont ni portes ni vitrail Sont suspendus ainsi que de frais éventails. La mer a laissé choir entre les roses roches Son immense fardeau de plat et chaud métal. Un mur qu’on démolit vibre au contact des pioches; Une voiture flâne au pas d’un lent cheval, Tandis que, sous l’ombrelle ouverte sur le siège, Un cocher sarrasin mange des citrons mous. La chaleur duveteuse est faible comme un liège; Sa molle densité a d’argentins remous. Je suis là: je regarde et respire; que fais-je? Puisque cet horizon que mon regard contient Et que je sens en moi plus aigu qu’une lame, Mon esprit ne peut plus l’enfoncer dans le tien...

Je dédaigne l’espace en dehors de ton âme...

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A PALERME, AU JARDIN TASCA...

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J’ai connu la beauté plénière, Le pacifique et noble éclat De la vaste et pure lumière, A Palerme, au jardin Tasca.

Je me souviens du matin calme Où j’entrais, fendant la chaleur, Dans ce paradis sous les palmes Où l’ombre est faite par des fleurs.

L’heure ne marquait pas sa course Sur le lisse cadran des cieux, Où le lourd soleil spacieux Fait bouillonner ses blanches sources.

J’avançais dans ces beaux jardins Dont l’opulence nonchalante Semble descendre avec dédain Sur les passantes indolentes.

L’ardeur des arbres à parfums Flamboyait, dense et clandestine; Je cherchais parmi les collines Naxos, au nom doux et défunt.

Comme des ruches dans les plaines, Des entassements de citrons Sous leurs arbres sombres et ronds Formaient des tours de porcelaine.

Les parfums suaves, amers, De ces citronniers aux fleurs blanches Flottaient sur les vivaces branches Comme la fraîcheur sur la mer.

Creusant la terre purpurine, D’alertes ruisseaux ombragés Semblaient les pieds aux bonds légers De jeunes filles sarrasines!

Je me taisais, j’étais sans vœux, Sans mémoire et sans espérance; Je languissais dans l’abondance. ## O pays secrets et fameux,

J’ai vu vos grâces accomplies, Vos blancs torrents, vos temples roux, Vos flots glissants vers l’Ionie, Mais mon but n’était pas en vous;

Vos nuits flambantes et précises, Vos maisons qu’un pliant rideau Livre au chaud caprice des brises; Les pas sonores des chevreaux Sur les pavés près des églises;

Vos monuments tumultueux, Beaux comme des tiares de pierre, Les hauts cyprès des cimetières, Et le soir, la calme lumière Sur les tombeaux voluptueux,

Les quais crayeux, où les boutiques, Regorgeant de fruits noirs et secs, Affichent la noblesse antique Du splendide alphabet des Grecs;

L’étincelante ardeur du sol, Où passent, riches caravanes, Des mules vêtues en sultanes Trottant sous de blancs parasols,

Toutes ces beautés étrangères Que le cœur obtient sans effort, N’ont que des promesses de mort Pour une âme intrépide et fière,

Et j’ai su par ces chauds loisirs, Par ce goût des saveurs réelles, Qu’on était, parmi vos plaisirs, Plus loin des choses éternelles Qu’on ne l’était par le désir!...

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AGRIGENTE

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O nymphe d’Agrigente aux élégantes parures, qui règnes sur la plus belle des cités mortelles, nous implorons ta bienveillance! PINDARE.

Le ciel est chaud, le vent est mou; Quel silence dans Agrigente! Un temple roux, sur un sol roux Met son reflet comme une tente...

Les oiseaux chantent dans les airs; Le soleil ravage la plaine; Je vois, au bout de ce désert, L’indolente mer africaine.

Brusquement un cri triste et fort Perce l’air intact et sans vie; La voix qui dit que Pan est mort M’a-t-elle jusqu’ici suivie?

Et puis l’air retombe; la mer Frappe la rive comme un socle; Tout dort. Un fanal rouge et vert S’allume au vieux port Empédocle.

L’ombre vient, par calmes remous; Dans l’éther pur et pathétique Les astres installent d’un coup Leur brasillante arithmétique!