Méli-mélo de romances
Chapitre 1
Accoudée au bar, j’attends mon shot de vodka. Comme tous les soirs, j’attends.
Comme tous les soirs, un homme viendra me draguer, il me ramènera chez lui et me sautera.
Comme toutes les nuits, mon plaisir ne sera que furtif, voire inexistant.
Comme tous les matins, je rajusterai mon ensemble en dentelle noire, mon jean et mon t-shirt avant de fuir l’inconnu.
Sans un regard en arrière, sans un prénom, je l’oublierai la porte passée. Je retournerai chez moi, me noyer sous la douche. Nettoyer ce corps qui me dégoûte et laver mon âme meurtrie par ce passé inoubliable, incrusté dans mes chairs laminées.
Combattre le mal par le mal, c’est ce qu’on m’a toujours dit. Remonter aussitôt à cheval après être tombé. Quelque part, c’est ce que j’ai fait, je suis remontée en selle.
Depuis cette soirée d’été il y a cinq ans, où ce type m’a dépossédée de mon âme, a violé mon intimité, je ne suis rien d’autre qu’une enveloppe vide. Je ne peux plus rien faire d’autre que ce que je fais tous les soirs de ma funeste existence. Après ça, je suis restée prostrée pendant presque un mois. Un mois où je n’ai fait que survivre. Un matin, j’ai décidé d’être plus forte que ce corps qui me rebute, je suis tombée dans les bras du premier venu. Un instant, j’ai oublié, puis pendant qu’il me prenait comme un forcené, j’ai pleuré. Il m’a prise pour une folle, n’a pas cherché à comprendre. Il m’a jetée sans préambule. Folle, je le suis désormais. À cause de ce pourri qui a fusillé ma vie, l’année de mes vingt et un ans, qui m’a dépouillée de toutes les émotions possibles. Je suis là, dans ce bar pour trouver l’amant d’un soir, l’amant, qui le temps d’une baise, me fera penser à autre chose.
Ce soir, je regarde les hommes présents, l’un d’entre eux m’attire particulièrement. Il est plutôt charmant, mais il faut s’en méfier, ce sont les pires. Néanmoins, il est pas mal et me regarde à son tour, qui sait, il sera peut-être l’amant parfait. Il sirote une bière, pas d’alcool fort donc, parfait, au moins monsieur sera parfaitement conscient de ce qu’il me fera. Au fond de moi, je croise les doigts pour qu’il soit doux, un de temps en temps ne me ferait pas de mal. Celui d’hier était chic en apparence, une fois sous les draps, c’était un monstre. Je me serais bien tirée avant qu’il ait fini, mais allez savoir pourquoi, je suis restée. Subir, souffrir, c’est tout moi ça.
Un bruit de verre cassé me fait revenir à mon mouton. Le blondinet. Toujours avec sa bière, il pianote sur son téléphone portable. Il semble absorbé. Finalement, il n’est peut-être pas seul. Je décide d’attendre quelques minutes, voir si quelqu’un le rejoint. Personne. Je me lève et me dirige vers lui, tout sourire. Je m’arrête dans mon élan. L’homme s’évertue à enlever son alliance. Fait chier, il est marié. Je fais demi-tour, je ne suis pas une briseuse de couple.
L’amour est trop cher pour être gaspillé.
De nouveau à ma place, je recommande un shot. Je ne veux pas rentrer seule, la nuit m’effraie. Rien que d’y songer, une angoisse s’immisce sous ma peau, se distille dans mon être, me brisant lentement. Immédiatement, je la fais taire.
Aux toilettes, je me rafraîchis, prend mon courage à deux mains, je vais devoir partir. À quoi bon attendre, la pêche n’est pas bonne. Je m’apprête à quitter les lieux quand une femme rentre, claque la porte et s’écroule par terre. Elle a le maquillage dégoulinant, les yeux rougis d’avoir trop pleuré, un chagrin imprimé sur son visage pourtant mignon. Je devine sa tristesse, la comprends. Je suis certaine que cette jeune femme vient de se faire plaquer, c’est évident. Sans prêter attention à moi, elle explose, se laisse complètement aller. Je ne sais pourquoi, une empathie profonde s’empare de moi. Elle me touche de plein fouet, engorgeant mon cœur. J’attends. Je patiente. Elle reste prostrée là, bloquant la sortie. Je me décide à lui adresser la parole :
— Tout va bien ? Je réfléchis puis prends conscience de ma question ridicule. Je reprends :
— Non, bien sûr que ça ne va pas. Dans l’état où tu es... je termine.
Elle me regarde, s’arrête de se morfondre un instant, elle semble perdue, complètement déboussolée.
Je m’assois à côté d’elle. Je sors une clope et la lui tends :
— Tu fumes ?
— Non, me dit-elle en prenant la cigarette.
Je lui tends mon briquet, elle l’allume et s’étouffe. Je la lui arrache, au moins elle ne pleure plus. Assise, à même le sol dégueulasse, je me redresse, lui tends une main qu’elle prend volontiers. Debout face à face, une tension s’installe. Étrange sensation. Je lui propose un verre. À ma grande surprise, elle accepte. Avant de regagner le bar, elle me dit :
— Victoria, moi, c’est Victoria.
—Manoëlle ! Enchantée de faire ta connaissance, dis-je en lui serrant la main.
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