Méli-mélo de romances
Chapitre 2
— Papi ! Papi ! Tu es toujours là ? Réponds-moi, Papi ! aboie mon petit-fils.
La voix d’abord lointaine se rapproche jusqu’à faire exploser mes tympans. Lorsque je recouvre la vue, le monde qui m’entoure me paraît bien fade.
— Tu m’as fait une de ses peurs, papi ! Tu rêvais de qui pour partir si loin ? me demande Arthur.
— J’étais avec ta grand-mère, lui réponds-je la voix remplie de chagrin avant de rajouter :
— Tu es conscient que je m’apprête à la rejoindre ?
— Je sais papi, je sais. Ça fait des années que tu nous chantes le même refrain. Mais j’ai confiance, tu es fort, tu résisteras encore, n’est-ce pas ?
— Cette fois, c’est différent, je le sens. Elle me manque et je lui manque. Je le sais, je vais partir, lui rétorqué-je serein.
— Non, papi. Pas encore, je vais me marier, je veux que tu sois là. S’il te plait, résiste encore un peu.
— Non Arthur, je ne veux plus, je ne peux plus, surtout. J’expire difficilement puis reprends :
— Je suis épuisé, fatigué. J’ai mon corps qui me torture, les analgésiques ne suffisent plus. Le cancer me ronge entièrement, regarde ce que je suis à présent. Un légume incapable de pisser tout seul. Je ne le supporte plus. Je ne veux plus lutter mon petit, tu comprends ?
— Je comprends, mais je ne l’admets pas pour autant. Tu as raison, ce n’est pas une vie. À quatre-vingt-quatorze ans, tu as bien vécu. Dit-il en reniflant. Mais papi ? Tu vas me manquer.
Je ne lui réponds rien. Je lui ai déjà fait suffisamment de mal. Mais de toute ma vie, c’est bien la seule fois où je suis égoïste. J’ai fait le tour de la question, le tour de la vie. Hélène me manque trop, beaucoup trop. Bien que cela fasse dix ans qu’elle m’a quitté, je ne l’ai jamais oublié. Je n’ai jamais pu la remplacer. La nuit, pendant mes songes elle venait me rendre visite comme cette nuit, cela m’a permis de me faire patienter toutes ces années. De nouveau, je veux la tenir dans mes bras, humer son doux parfum, caresser sa peau de pêche. Je veux embrasser ses lèvres gonflées de passion. Je veux revoir mon ange.
Je reviens à moi, j’ai dû m’assoupir encore. Elle m’appelle si fort qu’il m’est difficile de ne pas succomber. Je regarde autour de moi, je me souviens, je suis à l’hôpital. Ma mémoire immédiate s’effrite alors que mes souvenirs sont plus présents, plus réels. La pièce est blanche, un store me cache de la lumière du jour qui essaie de me rassurer. La chaleur du lieu m’oppresse. Les cathéters dans mes bras me brûlent, m’empêchent de me mouvoir comme je le souhaite. Je suis alité, mes jambes ne supportent plus ce corps. La bouche sèche d’avoir trop crié dans mon songe me rend aphone. J’ai soif. Je tends le bras vers la carafe d’eau qui me fait de l’œil sur la table de chevet. Je ne peux pas, mon bras trop lourd s’abaisse. Je suis démuni. Arthur, toujours à mes côtés, comprend. Sans un mot, me sert puis me redresse la tête et m’aide à boire. Je souffre juste du fait de déglutir. La mort m’appelle, je dois la rejoindre, je n’en peux plus. Dans un ultime effort, je fais signe à mon petit-fils que je veux parler. Il se penche, colle son oreille sur mes lèvres.
— Je t’aime mon petit, mais je dois partir. Laisse-moi partir…
Il se redresse, livide. Des larmes coulent déjà sur son visage de beau jeune homme. Ses traits se crispent, il me fait non de la tête. Je lâche prise, je ne résiste plus. Dans un dernier mouvement de lèvres, je lui dis que je suis désolé.
Mes paupières s’alourdissent, mon rythme cardiaque s’emballe exagérément puis ralentit jusqu’à l’imperceptible. Je sens ce linceul se désintégrer, libérant l’amour trop longtemps engrangé. Je la revois danser, courir dans sa robe blanche.
De nouveau, je vis. De nouveau, je ressens la chaleur de son corps contre le mien, l’odeur enivrante du patchouli, la délicatesse de ses formes.
De nouveau, j’ai vingt ans et l’éternité pour nous, pour notre amour.
Une dernière pression sur ma joue, un chuchotement me disant de la rejoindre, me souhaitant un bon voyage met un point final à ma vie. Sans le saluer, je le quitte pour rejoindre ma belle. Je sais qu’il n’est pas seul, aucun d’entre eux ne l’est. Quant à moi, je l’ai été bien trop souvent ces derniers temps, c’est à mon tour d’avoir quelqu’un à mes côtés.
Plus serein et apaisé que jamais, je sombre rapidement.
Dans un dernier soupir, je m’éteins.
Dans un dernier Adieu à la vie, je retrouve ma belle Hélène.
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