Mi-figue mi-raison T1
Chapitre 26
Je me traîne de ma chambre au canapé habillée en jogging. La vraie
soirée déprime ! Il me manque plus qu’une grosse boite de glace comme dans les films à l’eau de rose où la fille amoureuse déprime. Je ris à moitié de ma blague et continue de zapper les chaînes en espérant trouver quelque chose d’assez intéressant pour me faire oublier Samy avec cette femme. Cette femme voilée qui correspond tout à fait à ce qu’il désire. Celle qui peut-être il voudra épouser…
Quelqu’un frappe à ma porte, ce qui me fait sortir de mes pensées. Dieu merci. J’ouvre en me demandant qui cela peut être. — Houlà ! C’est pire que ce qu’on croyait, dit Fanny à Mina en me reluquant de haut en bas.
— Les filles ! Mais... enfin je croyais que vous… — Qu’on allait laisser notre meilleure amie alors qu’elle a besoin de nous ? Fanny a à peine fini sa phrase qu’elles sont déjà dans mon salon en train de sortir de la nourriture japonaise, mon repas préféré, sur la table. Je m’appuie contre le mur et les fixe, en train de planifier vivement notre soirée filles tout en mettant la table.
— Les filles…. Merci.
Et je me mets à pleurer.
Je n’ai pas pu avaler grand-chose de ce qu’elles m’ont apporté mais leur présence me fait du bien, me rassure. Ma crise de larmes a enfin fini par passer.
— Alors ma belle, dis-nous ce qui ne va pas.
Je baisse les yeux sur mes mains entremêlées. J’ai beau vouloir tout leur dire, essayer de leur avouer ce qu’il se passe dans ma vie en ce moment, mais c’est impossible. Comment leur dire que je vis une relation sans lendemain avec un homme ? Comment leur dire que j’accepte des choses inacceptables pour une femme ? Comment leur expliquer que je fréquente un homme dont la religion m’a toujours écœurée ? Je ne comprends pas moi-même comment je fais pour accepter tout ça, comment pourraient-elles le comprendre ? Elles ne m’ont jamais jugé, elles savent tout de moi, mais ça vraiment, je ne peux pas. Je décide tout de même de ne pas leur mentir délibérément.
— À vrai dire, c’est beaucoup de choses à la fois et c’est assez long… Fanny s’installe dans le canapé à côté de Mina et moi, et dit en souriant : — On a toute la nuit.
Je lui souris timidement et baisse les yeux, tristement. — Ma belle, tu as revu ton père ? me demande Mina après quelques secondes de silence.
Je lève immédiatement les yeux vers elle et remarque que Fanny m’interroge également du regard.
— Non ! Non absolument pas, qu’est-ce qui vous fait penser ça ? En fait, je sais pertinemment pourquoi. Je n’ai jamais été dans cet état là pour une autre raison que mon père. Jusqu’à maintenant, personne n’avait réussi à m’atteindre comme il a pu le faire. Personne jusqu’à aujourd’hui. — C’est cet homme dont je vous ai parlé.
— Le gay ? s’écrit Mina en riant pour détendre l’atmosphère. — Et bien figure-toi qu’il n’est pas gay. Je… je ne suis pas la personne qu’il recherche, tout simplement.
Je leur explique qu’on est devenus amis et qu’il a des critères très précis, que je ne suis pas du tout son genre de femme. Malgré qu’elles aient beaucoup de mal à y croire, elles ne vont pas plus loin et me conseillent de passer à autre chose.
Nous passons le reste de la soirée à discuter et à rire en mangeant
du chocolat. Fanny nous montre des photos de ses adorables enfants et Mina nous décrit les joies de la maternité. Elles ont l’air si heureuses dans leur petite vie toute simple et tellement agréable. Je suis heureuse pour elles, vraiment, même si j’ai un pincement au cœur en pensant à la mienne. — Merci encore d’être venues, vous êtes tout pour moi. Elles ne me répondent pas mais posent toute les deux leurs mains sur les miennes. Quelqu’un frappe à la porte, ce qui nous fait sursauter. — Tu attends quelqu’un ?
Fanny regarde sa montre avec étonnement. Il est déjà presque minuit. — Non, c’est sûrement les voisins qui viennent se plaindre de vos rires ! Je rigole en allant ouvrir la porte. Mes copines n’ont jamais été très discrètes, surtout quand on est ensemble. Fanny me lance un oreiller et j’éclate de rire avant d’ouvrir. Mon sourire s’évapore tout à coup. C’est lui. Sam est là, appuyé contre le mur, sa tête penchée sur le côté en me fixant d’un air sérieux. Je ne sais pas quoi dire ni faire. Je pense à mes amies sur le canapé, à qui je n’ai pas dit toute la vérité et Samy, qui est devant chez moi. Il n’est pas avec cette femme, il est là chez moi. Pourquoi ? Je ne peux m’empêcher de nourrir de l’espoir en moi. Mon cœur bat la chamade, comme souvent quand je le vois.
— Salut.
— Salut Sam… je suis désolée je… je ne suis pas seule. — Oh, je comprends.
Il se décolle immédiatement du mur et fait un pas en arrière en levant les mains vers moi.
— Non, ne pars pas.
Je veux lui parler, savoir comment était sa soirée. J’ai besoin d’être avec lui mais je ne peux pas le retenir. Aucun son n’arrive à sortir de ma bouche et je le regarde s’éloigner quand je sens Fanny et Mina derrière moi. — Bon ma belle, on va y aller, il se fait tard !
Je me retourne et les vois déjà prêtes à partir avec leurs affaires. Sans me laisser le temps de répondre, elles m’embrassent chacune leur tour sur la joue et partent rapidement en saluant Sam. Fanny se retourne avant de prendre l’ascenseur et me fait un énorme clin d’œil, puis elles repartent en riant très fort. Ah ces deux-là, mes deux amies pas discrètes que j’aime tant. Mon soulagement est énorme même si je sais qu’elles n’auraient pas tout fait pour me laisser seule avec lui si elles connaissaient notre histoire. Mais peu importe, il est là et je ne veux pas qu’il parte. — Tu veux entrer ?
Il ne sourit pas du tout, il a même l’air énervé, pour changer ! — Non merci, elles sont au courant ?
— Au courant de quoi ?
— Tes amies, elles sont au courant pour nous ? Enfin je veux dire, elles connaissent notre accord ?
Cela me fait mal qu’il parle de notre histoire comme d’un accord, mais je cache ce sentiment.
— Non, elles pensent juste que tu es un collègue. Il me fixe, l’air douteux.
— Écoute, si elles étaient au courant, crois-moi elles ne m’auraient jamais laissée seule avec toi comme elles l’ont fait !
— Très bien.
— Très bien !
Il m’a un peu énervée mais je ne veux pas qu’il parte. — Emilie, c’est que personne ne doit savoir.
Je fais un oui de la tête pas très convaincant. Il ne les connait même pas, qu’est-ce que ça peut lui faire ?
— Emilie, personne c’est compris ?
Il lève le ton et je lui réponds immédiatement : — Oui personne, je te le promets.
Tout à coup son énervement est passé. Il me fait un demi-sourire. — Allez prend ta veste, je t’emmène quelque part. — Quoi ? Mais attends où ça ? Je ne suis même pas habillée ! — Ah bon, je n’avais pas remarqué que tu étais nue. Il sourit largement en laissant percevoir ses magnifiques dents bien blanches. Je fonds !
— Ne te prends pas la tête avec ta tenue, je ne t’emmène pas au resto ! — Je m’en doute bien, mais…
— Je t’attends dans ma voiture, prends une veste et ton appareil photo. — Quoi ? Non attends…
Il m’a déjà tourné le dos et part en direction de l’ascenseur. — Fais ce que je te dis Emi.
La panique monte en moi, qu’est-ce qu’il veut faire ? Je ne peux pas refuser. Il risque de partir sans moi ou de s’énerver et ce n’est pas ce que je veux. Je mets rapidement mon appareil photo dans mon sac et attrape ma veste dans l’entrée. Je cours jusqu’à dehors, de peur qu’il parte sans moi. Il conduit tranquillement, sans rien me dire.
— Où va-t-on ? C’est une surprise ?
Il rigole.
— Ce n’est pas mon style de faire des surprises Emi. Je ne réponds pas, l’air un peu vexée, et il poursuit : — Je t’emmène à Montmartre.
— Pour quoi faire ?
— Des photos.
— Non Samy, je…Je ne fais pas ça.
— Tu ne fais pas quoi ?
— Je ne photographie plus ! Enfin pas devant quelqu’un. — Si, ce soir tu vas le faire.
Son ton est redevenu grave et autoritaire. Non mais à quoi il joue ? Je ne sais pas si je serai capable de faire des photos devant lui, mais je décide de ne pas répondre.
Après avoir fait le chemin en silence, nous nous garons dans une
rue à Montmartre. Je n’étais jamais venue la nuit, les lumières rendent l’endroit encore plus magnifique. Sam pose brusquement sa main sur ma jambe pour l’arrêter de bouger avec mon stress. — Calme-toi.
Son ton est calme et doux.
— Ça va aller Emi.
— Samy, tu ne comprends pas…
— Bien sûr que si. Fais-moi confiance.
Ces simples paroles me réconfortent même si mon angoisse persiste. J’ai envie de lui faire confiance. J’ai envie de voir ce qui m’attend. En sortant de la voiture, je vois qu’il sort son téléphone de sa poche. Il s’approche de moi et me dit doucement :
— Laisse-moi faire.
J’acquiesce et il me pose délicatement un casque sur les oreilles. Une douce musique démarre et je reconnais immédiatement cette chanson : Photograph d’ Ed Sherran. Je lève les yeux vers lui, figée.
Les paroles commencent par : « Loving can hurt, loving can hurt sometimes » ce qui veut dire « Aimer peut faire mal, Aimer peut faire mal parfois ».
Qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce un message codé pour me dire quelque chose qu’il ne pourra jamais m’avouer ? Sans me laisser le temps d’y réfléchir, il décale le casque pour me chuchoter à l’oreille : — Vas-y, photographie.
Il replace mon casque et me caresse délicatement une mèche de cheveux. Il lève le son et me tend mon appareil photo. Mes mains tremblent et je sens une excitation monter en moi. Il me fait un petit signe de la tête en me montrant la rue et je m’exécute, hésitante. Je commence doucement à prendre une, deux, trois photos puis sans m’en rendre compte, je ne peux plus m’arrêter ! J’en prends des dizaines au rythme de cette magnifique mélodie. Je me rends compte que j’avance rapidement dans la rue, je m’accroupie puis me relève, j’en prends dans tous les sens, je me sens merveilleusement bien.
Les paroles continuent de me faire vibrer « C’est la seule chose qui peux nous faire sentir vivant » c’est tout à fait ça, je me sens vivante ! « Nous gardons cet amour dans des photos » Je jette rapidement un regarde vers Sam. Cet homme qui me fait mal mais me fait me sentir passionnée et vivante. Cet homme que je ne peux pas avoir et que je peux uniquement « garder en photo ». Je me tourne vers lui et je prends une photo. J’attends timidement sa réaction et vois qu’il me sourit alors je continue, je le mitraille de photos, des photos de lui dans tous les angles. Il est si beau, c’est comme ci je photographiais un mannequin. « Aimer peut guérir, aimer peut arranger ton âme ». Je continue de le prendre en photo, il prend des poses en rigolant, fais la moue, sourit… je continue tout en rigolant avec lui. Je ris vraiment, peut-être un peu trop fort quand je constate que des gens de l’autre côté de la rue se retournent pour nous regarder. Je ne m’entends pas rire tellement la musique est forte mais je ne veux pas la baisser, je ne veux pas qu’elle s’arrête. Elle m’aide à me sentir à l’aise, à me lâcher totalement, à me sentir moi-même ! « On se crée nos propres souvenirs ». Il vient effectivement de créer un instant magique, un souvenir que je ne pourrai jamais oublier. Quelque chose qui me lie encore plus à lui, cette passion que je n’avais jamais partagée avec personne auparavant.
La chanson se termine puis je stop net et constate qu’il me regarde
comme il ne l’a jamais fait. Son regard est profond et intense. Je retire le casque de mes oreilles et me précipite vers lui. Je le prends dans mes bras et le serre fort. Il ne répond pas à cette étreinte mais cela n’a pas d’importance. Je continue de le serrer de toutes mes forces durant quelques minutes et il finit par poser ses mains hésitantes sur mes bras sans me serrer. — Merci…
C’est tout ce que je trouve à lui dire. Je ne peux pas décrire l’émotion que je ressens. Un sentiment si fort en moi, quelque chose que je n’ai jamais ressenti auparavant. De la passion ? De l’amour ? Les deux ? La seule chose dont je sois sûre c’est que j’aime cet homme plus que tout.
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