Mi-figue mi-raison T1
Chapitre 33
Cela fait bien un bon quart d’heure que je suis devant chez ma mère
sans oser frapper. Elle m’a appelée plusieurs fois cette semaine pour qu’on se voie et j’ai fini par accepter sur les bons conseils de Fanny et Mina. Faut dire qu’elles m’ont quasiment forcé. J’ai passé la soirée à les écouter me déblatérer leur moralité familiale. Qu’on n’a qu’une seule mère etc.
J’écrase ma clope, respire un bon coup et frappe à la porte. Elle
m’ouvre instantanément, comme si elle m’attendait dans le sas d’entrée. Elle me sourit, hésitante, et m’ouvre les bras.
— Bonsoir ma chérie.
Je la prends dans mes bras et sors rapidement de son étreinte. Nous prenons l’apéro dans la salle à manger quand elle décide de rompre le silence. — Emi, j’ai beaucoup réfléchi à notre dispute et j’aimerais que tu m’écoute jusqu’au bout sans t’emporter.
Je pose mon verre et lui fait ressentir mon agacement. — Je n’ai pas aimé la façon dont tu m’as parlé mais je peux comprendre qu’il s’agisse d’un sujet sensible alors… je tiens à m’excuser. — J’aimerais juste que tu comprennes que j’en ai marre d’être à l’écart de ta vie. J’aimerais que tu te dévoile plus, que tu me parles. C’est vrai que je n’ai jamais été proche avec ma mère. J’étais très proche de mon père plus jeune et quand il est parti, j’ai eu du mal à communiquer, surtout avec ma mère. Le fait qu’elle fasse un pas vers moi me pousse à faire un effort.
— Ok maman, je vais tenter de te parler plus… — Très bien alors…
Elle hésite un moment puis se reprend :
— Tu vas me le présenter quand ?
Elle sourit et je ne veux pas m’énerver. Maman me connait très bien, elle sait qu’il y a quelqu’un.
— Je te promets de lui en parler.
Elle bondit de sa chaise.
— C’est vrai ?
Je souris et rentre dans son jeu comme si tout cela pouvait être possible. — Oui maman, mais je ne suis pas sûre qu’il accepte. Je cherche une excuse.
— Je ne sais pas si c’est assez sérieux pour lui au point de rencontrer ma mère.
— Très bien, j’attendrai.
Nous nous sourions et ça fait du bien.
— Je dois monter dans mon ancienne chambre si ça ne te dérange pas. Je cherche un ancien bijou.
— Très bien ma chérie, je mets la table en attendant.
En arrivant dans ma chambre, je me rends compte que ça fait
plusieurs années que je n’y ai pas mis les pieds. Je comprends pourquoi quand un mélange de nostalgie et de souvenirs me transpercent le cœur. Ma mère a sûrement un peu raison, je n’ai jamais fait mon deuil de toute cette histoire. Je regarde autour de moi et fouille dans ma boîte à bijoux. J’y trouve une tonne de broutilles, surtout des bracelets et boucles d’oreilles en toc. Je retrouve un bracelet avec des cœurs et les lettres E-M-F, ce qui me fait sourire. Fanny et Mina avaient le même, c’était le bracelet de l’amitié. Je le mets dans la poche de mon jean. Je fouille encore et trouve enfin ce que je cherchais : un collier en or blanc que m’avait offert mon père. Quand j’ouvre le pendentif, j’ai un terrible pincement au cœur en y découvrant une photo de lui et moi. Les larmes me montent immédiatement aux yeux. Je retire la photo pour y placer celle de Samy et moi. Je sursaute et pousse un petit cri quand j’entends ma mère m’appeler pour dîner. Je referme vite le bijou, le passe autour du cou et le cache sous mon t-shirt.
Je sors de ma chambre et, avant d’éteindre la lumière, je vois une
guitare derrière mon ancien lit. C’est celle de papa. Je ferme les yeux et repense à toutes ces soirées ou il me jouait des morceaux. Les larmes coulent sur mon visage. J’entends ma mère qui monte les escaliers et je tente de les sécher avant qu’elle ne me voit. Je pense qu’elle remarque ma souffrance mais ne dis rien.
— Maman…
Je tousse pour reprendre une voix normale.
— Pourquoi la guitare de papa est dans ma chambre ? Elle s’appuie contre le mur du couloir face à moi. — Il l’a laissée quand il…. est parti.
Je pars en direction des escaliers et elle reprend, avant que je ne descende la première marche :
— Il a dit qu’il ne jouerait plus tant que tu ne lui adresserais pas la parole. Il ne jouait que pour toi, Emi.
Je mets mes mains sur mon visage pour cacher mes sanglots que je ne peux plus du tout retenir.
— Il ne se doutait sûrement pas à cette époque qu’il ne jouerait plus jamais…
— Ça suffit maman, s’il te plaît.
Ma voix tremble et j’ai du mal à retenir mes larmes. Je m’assois sur la première marche des escaliers, ma tête entre les mains. Ma mère ne bouge pas. J’imagine qu’elle est gênée et ne sait pas quoi faire. On a jamais été très câlin toutes les deux.
— Maman, ça ne te dérange pas si je rentre ? Je suis désolée… — Bien sûr.
Sa voix est triste. J’étais persuadée qu’elle allait insister pour que je mange un morceau avant de partir, mais elle a sûrement compris que ça ne servirait à rien.
— Emi…
Je ne me retourne pas et reste assise sur l’escalier, la tête baissée et mes mains sur le visage. Après une minute sans réponse, elle décide de continuer.
— On en a jamais réellement parlé mais… pourquoi tu n’as jamais voulu reprendre contact avec lui ?
Je relève la tête.
— Non maman !
Je sens qu’elle s’approche de moi et lève d’un ton. — Je t’en prie Emi ! Moi aussi j’ai beaucoup souffert, après tout c’est moi qu’il a quittée ! Tu n’es pas obligée de subir tout ça ! J’aimerais me retourner pour lui faire face mais je ne peux pas. Sans vraiment comprendre pourquoi, ma mère m’a toujours mise dans des états de rage incroyable, même sans rien dire de particulier. Je me lève et descends les escaliers.
— Emi, attends !
Elle me suit. Elle ne voit pas que je ne veux plus lui parler ? — Tu vois, tu me promets de faire un effort et tu recommences !
Je m’arrête net devant la porte et me retourne pour lui faire face. J’essaie de parler le plus calmement possible.
— C’est notre famille qu’il a trahi, maman.
— Non Emi, tu confonds tout.
— C’est toi qui ne comprends rien !
Mon calme disparaît et je respire bruyamment, tentant de ne pas éclater mais en vain.
— Tu sais ce que ça fait de ne plus avoir de père du jour au lendemain et de voir sa mère déprimer ? De devoir grignoter tous les soirs car ma mère n’étais plus capable de s’occuper de moi ? De passer mes week-ends seule alors que mes amies étaient en famille ?
— Emi…
— Non maman ! Je ne veux pas d’explications, je n’en ai jamais voulu ! Je lui en veux d’avoir brisé notre famille ! Je lui en veux d’avoir eu à subir tout ça ! Et le pire c’est que…. Non, laisse tomber. — Quoi ?
— Laisse tomber maman, je suis épuisée. Je dois y aller. Ma mère ne pleure pas mais elle a les larmes aux yeux, ce qui est déjà une première pour un caractère aussi dure que le sien. Voilà pourquoi je ne parle jamais de mon père. Voilà pourquoi je chasse toute pensée de lui. Elle ne me retient pas et je me force à rajouter quelque chose avant de partir. — Je ne t’en veux pas maman.
Je rentre dans ma voiture sans démarrer et mets la chanson d’Ed
Sheeran - photograph. Je m’adosse à mon siège et écoute attentivement le début en fermant les yeux. Je me rends compte que je n’avais jamais écouté cette musique attentivement. Il n’y a pas de paroles, c’est un instrument. De la guitare ! J’ouvre grands les yeux et augmente le son. Elle n’est jouée qu’avec une guitare ! Comment je ne m’en étais pas aperçue avant ? Tout à coup, j’ai une révélation. Je sors rapidement de ma voiture et cours jusqu’à chez ma mère. Je frappe plusieurs fois à la porte jusqu’à ce qu’elle m’ouvre. Elle a les yeux bouffis et écarquillés.
— Emi, ça va ?
Je la frôle légèrement en rentrant chez elle.
— Maman s’il te plaît, ça ne te gêne pas si je prends la guitare ? Elle me fixe, plus étonnée que jamais.
— Non, bien sûr que non mais…tu joues ?
Je suis déjà au milieu des escaliers quand je lui réponds : — Non, mais j’en ai besoin.
Je récupère la guitare et repars aussi rapidement que je suis venue
en lui collant un baiser rapide sur la joue avant de sortir. —Merci maman ! Je t’appelle.
Elle me regarde partir, se demandant sûrement quelle mouche m’a piquée. Mes larmes ont disparu et je suis dans un état d’excitation incompréhensible. Je suis en voiture sur le retour et j’envoie un message à Samy. Je n’aime pas écrire au volant mais je suis trop excitée pour attendre un feu rouge.
« Je peux passer ? Dis oui »
Il me répond quelques minutes plus tard :
« Tout va bien ? »
« Je suis là dans cinq minutes »
Je mets mon téléphone en l’air devant moi, de façon à regarder la route et voir s’il me répond en même temps.
« Ok »
Je pose mon téléphone sur mon cœur et je souris.
— Emi…
À peine a-t-il ouvert la porte que je lui saute dessus pour le prendre dans mes bras.
— Ça ne s’est pas bien passé avec ta mère ?
Il m’attrape par les bras pour me reculer et voir mon visage. — Non… enfin on peut dire que si !
Je sors de son étreinte pour rentrer en sautillant. Il me regarde m’installer avec étonnement.
— Euh, c’est une guitare ?
— Oui...
Je lui souris et il lève un sourcil. Il ne comprend sûrement pas mon agitation soudaine.
— Samy je… tu sais, je n’ai jamais réellement compris mon intérêt profond pour toi…
Il me regarde encore plus étonné et fait mine d’être choqué. — Enfin si bien sûr, enfin attends je t’explique. C’est vrai quoi, qui accepterait d’avoir une relation de ce genre ? Avec un homme qui est horrible un jour et adorable le lendemain ?
Je m’embrouille et parle vite. Il croise les bras, toujours en me fixant l’air amusé. Il n’a pas l’air de comprendre. Je reprends calmement mon souffle. — Samy, en fait tu es… tu ressembles à mon père ! Je n’arrivais pas à trouver ce qui était aussi spécial en toi mais j’ai compris pourquoi je t’… enfin pourquoi tu comptais pour moi.
Je secoue la tête l’air de reprendre mes esprits. — Voilà, tu lui ressemble.
Il décroise les bras.
— Mi-figue mi-raisin ?
Il sourit mais son regard demeure interrogateur. — Oui, mais aussi passionné et intéressé par les autres. Samy, tu m’as aidée à reprendre la photo. Tu es devenu la muse que j’avais perdue ! Il lève les bras.
— Non attends Emi, je n’ai rien fait et ne dis pas que je suis ta muse s’il te plaît !
Je sens qu’il est un peu agacé mais je continue. — Mais si ! Samy, j’ai compris tout ça en écoutant l’une des chansons que tu aimes tant.
J’attrape la guitare et la lui tends. Il recroise les bras et me regarde sans expression.
— Tu me fais quoi là ?
— J’ai compris quelle était ta passion.
Il soupire et recule pour se coller au mur. Je reste avec mon bras tendu vers lui, la guitare à la main.
— Non Emi, je ne jouerai pas.
— Je t’en prie Sam.
— Emilie…
— Fais-moi confiance comme je t’ai fait confiance. S’il te plaît. Il ne répond pas et regarde le sol.
— Sam… ne me demande pas pourquoi mais j’en ai besoin. Il relève les yeux vers moi.
— Juste une… une seule, pour moi.
Il hésite plusieurs secondes puis attrape la guitare. — Ça fait des années que je n’ai pas joué.
— Je ne te jugerai pas.
Il s’assoit sur le bord de son fauteuil et place la guitare de mon père
sur ses jambes. Je m’assois sur le canapé en face de lui. Il respire profondément et attend quelques minutes puis démarre doucement. Je reconnais immédiatement le morceau. Le début de notre chanson. Je pose immédiatement mes mains sur mon visage. Une émotion intense et indescriptible s’abat sur moi. Cette chanson me fait déjà de l’effet mais là, c’est incroyable ! Il est concentré et ne regarde que la guitare. Le rythme accélère et il se lâche un peu plus. Il lève la tête et les yeux vers moi. Je le fixe d’une manière intense, telle une fille amoureuse. C’est ça, je le regarde avec les yeux de l’amour. Tant pis s’il le remarque, cet instant est et restera unique.
Je n’avais jamais remarqué que c’était aussi sexy un homme qui
joue de la guitare. Il est magnifique. Il porte un simple jogging noir et un t-shirt blanc. Je ne l’ai jamais vu habillé aussi détendu et pourtant je ne l’ai jamais trouvé aussi beau qu’à cet instant.
C’est la fin de la musique et il s’arrête en faisant un grand mouvement de guitare très bruyant, comme les stars à la fin d’un concert, ce qui nous fait rire tous les deux. Il arrête de rire et pose son menton sur le dessus de l’instrument et me regarde intensément, les yeux brillants. — Sam… je crois que je n’ai jamais autant eu envie de quelqu’un qu’à cet instant.
Il se lève, pose la guitare sur la table basse et s’approche de moi. Il
me tend la main pour m’aider à me lever du canapé. Il pose ses mains autour de ma taille et met son visage dans mon cou. J’ai immédiatement des papillons au ventre. Ce moment est si tendre et sensuel à la fois. Je place mes mains derrière sa tête pour lui caresser les cheveux. Nous restons comme ça quelques minutes que je savoure pleinement. Nous n’avons jamais été aussi proches qu’à cet instant. Quand il retire son visage, il me soulève comme il a l’habitude de faire, en m’attrapant fermement pas les cuisses, et m’emmène dans sa chambre.
— Je n’ai pas envie de partir…
Je suis blottie dans ses bras et je caresse son torse et lui une mèche de mes cheveux. Je repense à lui en train jouer de la guitare rien que pour moi mais je tente d’éviter le sujet. Je ne veux pas que ce soit trop pour lui. — Comment tu as su pour la guitare ?
Tiens, c’est lui qui en parle finalement.
— Chez ma mère je suis allée dans ma chambre récupérer quelque chose et j’ai vu la guitare. Ensuite, j’ai écouté attentivement notre chanson et j’ai su… ça a été comme un flash. Pourquoi as-tu arrêté de jouer ? — Eh bien, on ne joue pas vraiment de guitare dans mon milieu. On ne joue d’aucun instrument d’ailleurs.
Je me relève pour lui faire face.
— Comment ça ?
— Tu ne peux pas comprendre.
Il pose les mains derrière sa tête et fixe le plafond. — Je peux essayer, réponds-je, vexée.
— Emi, la musique, les artistes tout ça… ce n’est pas le style de la maison. Enfin, tu as déjà vu un arabe jouer de la guitare ? Il tente de rigoler. Même si je sais parfaitement ce qu’il veut dire, je m’y résigne. Je comprends sans comprendre en fait. — Non, ce n’est pas normal si tu aimes…
Il se relève.
— Écoute Emi, tu ne vas pas refaire les mœurs et moi non plus. C’est comme ça et c’est tout.
— Ok.
Je ne veux pas l’énerver plus, surtout qu’il est l’heure où il va bientôt se rhabiller et me dire que je dois rentrer.
— Bon, et tu faisais quoi dans ta chambre de jeune fille ? Il soulève les sourcils et fait son air coquin en me caressant l’épaule. — Je suis allée chercher ça.
Je lui montre mon collier autour du cou avec un large sourire. Il l’attrape et ouvre le pendentif. Quand il voit notre photo, son visage se décompose et je comprends à cet instant que je n’aurais pas dû le lui montrer. Notre soirée était si personnelle et intense que je n’ai pas réfléchi. Je me suis sentie comme un couple normal mais l’expression de son visage me ramène à la réalité.
— Emilie, tu es folle ou quoi ?
Il se lève d’un bon et commence à se rhabiller. — Je ne laisserai personne le voir, je te le promets ! — Ce n’est pas la question ! Mais enfin, je ne suis pas ton petit ami Emilie ! À ces simples paroles, la bile me monte à la gorge, je retiens mes larmes de toutes mes forces et tente de répondre calmement. — Je sais, mais…
— Non, il n’y a pas de « mais » Emilie !
Il hurle si fort qu’il me fait sursauter. Je n’arrive pas à comprendre comment il peut me dire de telles choses après le moment que nous avons passé ce soir.
— Ne t’énerve pas comme ça…
Il se rassoit au bord du lit, totalement rhabillé. — Si tu n’es pas capable de faire la part des choses… Je l’empêche de dire ce que je ne suis pas prête à entendre. Je ne peux pas l’entendre, pas maintenant. J’ai trop besoin de lui. — Non, attends !
Je me lève totalement nue et me positionne à genoux devant lui, mes bras sur ses genoux. Il recule son buste vers l’arrière. — Sam, j’ai bien compris ! Je ne peux t’avoir qu’en photos… je le sais Sam. Je…
Je retire le collier de mon cou.
— Je ne recommencerai pas.
Il me prend le collier des mains et le met dans sa poche. Il pousse mes bras de ses jambes et se lève.
— Rhabille-toi, je te ramène.
Comment peut-il me traiter ainsi ? Je me humiliée de l’avoir supplié comme ça, à genoux et totalement nue. Je me rhabille et le suis en faisant exprès d’oublier ma guitare posée sur la table. Il me fait carrément la gueule durant tout le trajet. Arrivée devant chez moi, je décide de sortir sans rien lui dire. Je ne peux pas prendre le risque qu’il change d’avis et ne veuille plus me voir. C’était une règle primordiale : pas de sentiments. J’attrape la poignée de la porte.
— Emi…
Je me retourne pour lui faire face. Oh non, pitié Samy, ne me quitte pas. — Tu sais, la religion compte plus que tout pour moi. Je ne cesserai jamais d’obéir à Dieu.
Il me regarde tristement.
— Tu comprends ?
J’hoche la tête. J’ai peur de me mettre à pleurer alors je préfère garder le silence.
Je comprends qu’il n’y aura jamais rien entre cet homme et moi. Je comprends mais je n’arrive pas à l’intégrer. On est si bien l’un avec l’autre. Pourquoi son Dieu se met-il en travers de nous ? Je sais qu’il n’y a rien à dire, je n’arriverai pas à lui faire changer d’avis et au fond, ce n’est pas non plus ce que je souhaite. Ce n’est pas le genre d’homme dont je rêvais, c’est sûr. Mais voilà, je n’arrive pas à faire autrement, je n’arrive pas à imaginer ma vie sans lui.
Je ne sais pas quoi lui dire alors je branche mon téléphone à sa voiture et cherche une musique dans ma playlist. Il ne dit rien et se contente d’attendre en me regardant. Je mets la musique de Rihanna – Stay (reste). Il soupire et pose ses bras tendus sur le volant en fixant la route. Quand on entend les paroles « je veux que tu restes », je pose ma main sur son bras. — S’il te plaît.
Il coupe le moteur et me fais signe de sortir de la voiture. J’ai réussi à le convaincre ! Je crois avoir trouvé le moyen de lui parler franchement. Par la musique. Cette façon si intense de faire passer le bon message.
Il s’installe sur mon canapé en silence, le regard dans le vide,
comme s’il était perdu. Je branche mon téléphone pour mettre une musique de fond et m’assois par terre, la tête posée sur l’assise du canapé de manière à pouvoir le regarder.
Sans qu’il ne me demande rien, je me mets à lui raconter ma soirée
avec ma mère, notre conversation. J’en viens à parler de mon histoire avec mon père. Je lui raconte mon dure passé d’adolescente, mes pires craintes, ce que j’ai ressenti le jour où j’ai surpris mon père avec une autre femme. Voilà qui est fait. Maintenant, il sait tout de moi. Ce secret si profond que seules Fanny et Mina connaissent. C’est moi qui ai tout découvert. J’en profite pour lui parler de mes deux amies qui ont tout partagé avec moi, dans la joie comme dans la tristesse.
Mes larmes coulent et il me prend la main pour me pousser à continuer. — J’ai vu un message sur le téléphone alors je l’ai suivi. Je n’y croyais pas moi-même, mon père, cet homme merveilleux que j’avais toujours considéré comme un héros. Mon héros. Et je l’ai vu, avec cette femme. Il m’a supplié de ne rien dire à ma mère. Il m’a dit que je détruirais notre famille si je parlais. Alors je n’ai rien dit. J’ai été complice de ce mensonge pendant plus d’un an. J’ai vécu un an sans pouvoir regarder ma mère dans les yeux, remplie de culpabilité. Un an en m’éloignant petit à petit de mon père, dont la haine augmentait jour après jour.
Samy me fixe en attendant la suite. Il a l’air subjugué par mon histoire, comme s’il regardait un film.
— Et ensuite, comment l’a-t-elle appris ?
— Mon père a fini par la quitter. Il était tombé amoureux de cette femme. J’essuie mes larmes qui commencent à couler. — Tous ces sacrifices pour qu’il nous quitte quand même. Puis, j’ai vu ma mère sombrer sans jamais réussir à se relever. C’était l’amour de sa vie, tu comprends ? Il était tout pour elle.
— Tu n’es pas coupable Emi. Tu voulais sauver ta famille. Je n’aurais jamais imaginé le bien fou que cela me ferait de parler de tout ça. Je me sens comme soulagée d’un poids. Avoir son avis me fait également beaucoup de bien. Et si ce n’étais pas de ma faute tout ce qui est arrivé ?
Il me conseille malgré tout de revoir mon père mais je coupe court à cette conversation : il en est hors de question. Il n’insiste pas et nous parlons de sa famille, sa religion. Il m’explique l’importance de Dieu dans sa vie. Il me raconte quelques histoires du coran et je m’en veux de ne jamais avoir écouté Mina à ce sujet.
— Je suis née dans une famille athée. Je n’ai jamais cru en Dieu.
Il se lève et me prend la main. Il m’emmène vers la fenêtre de mon
salon. Nous allons encore une fois assister au lever du soleil ensemble. Je n’ai pas vu le temps passer, à discuter de nous pendant des heures. Il passe son bras autour de ma taille et je pose ma tête sur mon épaule. — Regarde-moi ça Emi, regarde cette beauté. Tu crois vraiment que personne n’est à l’origine de tout ça ? Que tout est apparu comme par magie ?
Merde alors ! Comment a-t-il pu me mettre le doute en une seule phrase ? Je fixe l’horizon en me posant la question : et si Dieu existait vraiment ? — Je dois y aller Emi.
Il se détache de moi. Je crois avoir compris, dès qu’il pense à son Dieu, il pense à l’erreur qu’il fait d’être avec moi. Je tente quand même et lève le son de la musique qui passe en ce moment.
— Viens encore un peu.
Je lui prends la main et l’entraine dans ma chambre. Il me suit sans
même hésiter. Nous nous allongeons tous les deux sur le dos en regardant le plafond.
— Tu m’as dit que tu voulais te marier et avoir des enfants, tu en veux combien ?
— Je ne sais pas mais je veux une grande famille. Je souris en imaginant l’impossible : lui et moi mariés avec quatre enfants qui courent autour de nous. Nous rions, rions très fort. Et je m’endors avec cette magnifique image.
OceanofPDF.com