Mi-figue mi-raison T1
Chapitre 1
Je suis dans le train en direction de Meyras, un village en Ardèche.
C’est là que se marie ma meilleure amie Mina aujourd’hui. Il fait beau et assez chaud pour un mois de mars. Idéal pour un mariage. Malgré mes efforts, j’ai une boule au ventre et un énorme sentiment d’hypocrisie. Je ne suis pas contre le mariage, ce n’est pas mon truc c’est tout. Je le respecte et peux comprendre les personnes souhaitant se marier, même si je trouve que c’est de l’argent jeté par les fenêtres. On n’arrête pas de dire que deux mariages sur trois finissent en divorce, alors pourquoi persister dans cette idée ? C’est vrai, on peut être heureux en couple sans avoir obligatoirement à se marier un jour.
J’envoie un message à notre amie, Fanny :
« Je n’y arriverai pas »
Au fait, nous sommes un groupe de trois, inséparables depuis nos dix ans. Nous avons tout vécu ensemble, nos premiers amours, nos joies et peines, le divorce de mes parents… nous avons vraiment tout partagé. Fanny me répond aussitôt :
« Tu as bien fait de venir Emi, c’est notre meilleure amie et elle ne te l’aurait jamais pardonné. Elle a besoin de nous… » C’est plus facile pour Fanny, le mariage est primordial selon elle. C’est une étape indispensable dans une vie. Elle a toujours rêvé d’un grand mariage et pleins d’enfants et ça depuis toute petite. Et c’est ce qu’elle a fait. Elle fêtera bientôt ses cinq ans de mariage avec un homme super, Dorian. Ils ont déjà deux merveilleux enfants à, à peine, vingt-six ans. Un garçon de trois ans, Nathan et une jolie petite fille d’un an, Léa. Un garçon et une fille comme elle l’a toujours rêvé. Fanny a le genre de vie que toutes les jeunes filles souhaitent. Une maison, un mari, des enfants. Mina avait exactement les mêmes rêves et elle souffrait beaucoup de ne pas avoir trouvé son prince charmant. Il y a deux ans, lors d’une de nos nombreuses soirées au Napoli, notre restaurant préféré où nous passons nos soirées à discuter depuis le lycée, elle avait pleuré durant tout le repas car elle était devenue une catherinette. Incroyable ! Je n’ai jamais réussi à comprendre cette obsession du mariage. Mais bon, après tout, à chacun sa façon d’être heureux. Non le problème, c’est qu’elle a rencontré son futur mari, Mehdi, il y a à peine six mois. Et voilà qu’ils décident de se marier ! Je ne crois pas au coup de foudre, encore moins au destin. Selon elle, c’est Dieu qui aurait mis Medhi sur son chemin. Il sons tous les deux musulmans. Pour Mina, il était impossible de se marier avec quelqu’un qui ne partageait pas sa religion, le fait d’épouser un algérien a déjà été dur à accepter par sa famille. Mina est une jolie marocaine qui a de nombreuses convictions et croyances. Tout l’inverse de moi. C’est ça qui est beau dans notre amitié, on s’aime malgré toutes nos différences.
J’ai tellement peur pour son avenir. Et si elle faisait une grosse
connerie ? C’est vrai, elle le connait à peine cet homme. Et si c’était le genre d’arabe autoritaire qui oblige sa femme à porter le voile et à ne plus travailler ? Il a l’air tellement à fond dans la religion lui aussi. En plus, Mina nous a toujours dit qu’elle respecterait les désirs de son mari, même si ça ne lui convenait pas. Quelle aberration ! Je ne comprendrai jamais cette soumission au sexe opposé.
C’est vrai quoi, chacun est libre de faire ses propres choix, on est au 21ème siècle quand même ! Je ne comprends même pas que certaines personnes vivent encore comme ça.
Voilà pourquoi j’avais pris la décision de ne pas venir à ce mariage, avant que Fanny ne me harcèle d’appels et de messages en me rappelant ses fameuses règles de l’amitié.
Fanny est le genre de fille toujours joyeuse et pétillante, avec des rêves plein la tête, qui croit à l’amour et aux amitiés éternelles.
Elle était présente au mariage religieux de la veille. Elle croit en
Dieu et respecte totalement la religion de Mina. Elle croit également au coup de foudre et approuve totalement cette union. Mon Dieu !
Je ne suis pas contre la religion, chacun croit en ce qu’il veut. Leur
Dieu leur permet d’avoir de l’espoir et de se sentir mieux. J’ai vraiment du mal à imaginer qu’on puisse croire à de telles choses, mais si ça leur permet d’être plus heureux…
Non, ce n’est pas la religion en elle-même qui m’irrite autant, c’est leur style de vie. Prier cinq fois par jour, porter le voile, ne rien manger de la journée pendant un mois… quel intérêt ? Ce qui m’insupporte le plus c’est la soumission de la femme. Alors ça, je ne l’accepterai jamais.
Mina sait que c’est un sujet délicat, à éviter avec moi. D’ailleurs, le
jour où elle nous a annoncé qu’elle se mariait et qu’elle porterait le voile à la volonté de son mari, nous nous sommes disputées. Je lui ai même dit que je ne voudrais plus la voir si elle acceptait une telle soumission. Bon ok, j’ai peut-être parlé trop vite mais franchement, je ne comprends pas pourquoi les femmes doivent se cacher de la sorte.
Fanny me dit qu’on n’y est pas encore mais aujourd’hui, c’est le début de tout, Mina va se marier.
J’arrive en taxi à l’entrée du magnifique gite loué par la famille de
Mina. Fanny me laisse à peine sortir de la voiture, elle me saute dessus : — Oh Emi, je suis tellement heureuse et soulagée que tu sois venue ! Tu m’as fait tellement peur…
— Je ne sais pas si j’ai bien fait, tu sais que je n’approuve pas ce mariage. Je me sens hypocrite !
Je continue en chuchotant :
— et si c’était un extrémiste ?
— Emilie ! hurle Fanny avant de chuchoter à son tour. Arrête tout de suite ! Mina est amoureuse et c’est ce dont elle a toujours rêvé. Fais lui confiance et sois heureuse pour elle, s’il te plait.
J’acquiesce avec un petit sourire pas convainquant du tout. J’imagine Mina dans quelques années, voilée, n’ayant aucune activité… prisonnière ! Nous sommes interrompues par la petite sœur de Mina. — Ha les filles vous voilà, Mina veut absolument vous voir avant la cérémonie. Elle vous attend dans sa chambre.
Je lève les yeux au ciel et Fanny m’entraine à l’intérieur. En arrivant devant la chambre nuptiale, nous croisons la maquilleuse et la coiffeuse qui viennent de terminer leur travail. Elles ont l’air épuisées et énervées, ce qui provoque un regard complice et un petit rire étouffé avec Fanny. On sait que Mina à un sacré caractère et qu’elles ont dû passer une mauvaise matinée avec notre amie stressée.
Nous rentrons dans la chambre et Mina pose ses mains sur son
visage en nous voyant. Elle est époustouflante. Elle porte une belle robe blanche, cintrée au niveau de la taille puis bouffante au niveau des hanches. Une vraie princesse ! Ses longs cheveux noires ondulés retombent jusqu’au bas de son dos. Elle nous fixe les larmes aux yeux en tentant de retenir ses larmes.
— Oh, vous êtes là !
Elle ouvre grand les bras et je me précipite vers elle. Nous nous enlaçons et elle finit par fondre en larmes.
— Tout est parfait maintenant.
Elle est heureuse et je le suis aussi pour elle. Je prends la main de Fanny, qui nous regarde avec émotion et lui chuchote « merci ». Le père de Mina arrive dans la chambre et nous arrêtons notre séquence émotion.
— Prête ma beauté ?
Mina regarde son père avec admiration :
— Oui, prête !
— Très bien, je vous attends en bas.
Il nous sourit chaleureusement avant de repartir. Je passe mes doigts sous les yeux de Mina pour effacer les traces de son mascara qui a coulé avec ses larmes.
— Ça va aller ?
— Oui…je suis juste un peu stressée mais c’est normal, non ? Je me marie aujourd’hui !
Nous rions nerveusement et nous nous enlaçons une dernière fois avant d’y aller.
Quand nous arrivons à la mairie, je suis surprise par certains
comportements. Plusieurs invités arrivent dans de grosses voitures avec la musique à fond. Je regarde, honteuse, certains passants assez surpris de tant de bruit. Ça c’est sûr, on ne passe pas inaperçus !
À l’intérieur, deux places nous attendent à la première rangée à côté
des parents de Mina. Ah oui c’est vrai, je suis demoiselle d’honneur. Je porte une longue robe rose pâle que Mina m’a forcée à acheter pour la cérémonie. Pas du tout mon style mais encore une fois, j’ai voulu lui faire plaisir. Fanny porte la même robe que moi et elle en est ravie. Son enthousiasme me fera toujours autant sourire. Cette fille est la réincarnation du bonheur.
Quand je regarde autour de moi lors des échanges des
consentements, je m’aperçois que tout le monde est ému. Tout le monde sauf moi apparemment. Je n’arrive pas à ressentir de l’émotion dans un mariage. Je suis tout de même contente de voir Mina si heureuse et me précipite pour la féliciter après la cérémonie. Je l’embrasse assez rapidement car une foule se créée derrière moi. Mais d’où sortent tous ces invités ? Je n’ai jamais vu un mariage avec autant de monde.
En arrivant au gîte, je suis déçue en me rappelant qu’il n’y aura pas
une goutte d’alcool ce soir. Ce que j’aime le plus dans les mariages, c’est l’alcool à volonté. C’est vrai quoi, un mariage sans alcool ce n’est pas vraiment un mariage !
Je passe la plupart de la journée avec Fanny et ses enfants. On ne
connait pas très bien les autres invités, à part la famille de Mina.
Nous passons ensuite aux photos, un moment particulier que j’ai
beaucoup apprécié. En fait, c’était même le meilleur moment de la journée. Nous avons pris de nombreuses photos dans l’agréable jardin fleuri. Elles vont être magnifiques. Surtout celle de nous trois où nous tirons la langue.
Le soleil commence à se coucher et nous rentrons à l’intérieur. La
salle est immense et trop décorée à mon goût. Il y a beaucoup de couleurs différentes et les tables sont surchargées d’objets tels que des bougies, des paillettes, des perles…
Je tente de faire abstraction de la séparation des hommes et des
femmes pour le dîner. Je lève les yeux au ciel de désespoir. Heureusement, Mina nous avait prévenues de cette étape. Je lui avais demandé de quel droit les femmes ne pouvaient pas dîner à la même table que les hommes mais à vrai dire, je n’ai pas vraiment écouté sa réponse.
Tous les invités se réunissent à nouveau, après le repas, pour la
soirée. Nous applaudissons chaque changement de robe de Mina. Fanny et moi les connaissons déjà toutes par cœur, elle nous avait fait un défilé quelques semaines avant son mariage. Ce sont de magnifiques robes orientales. Pas mon genre certes, mais elles lui vont à ravir.
La piste de danse s’ouvre enfin et nous dansons comme des fous
jusqu’à quatre heures de matin. Au moins, les invités savent s’amuser ! J’en oublie mon angoisse et partage la joie de mon amie. On dit que certains couples se forment lors d’un mariage, mais je perds tout espoir pour moi aujourd’hui. Ce n’est sûrement pas ce soir que je trouverai chaussure à mon pied !
Nous dormons tous sur place jusqu’au lendemain midi. Je n’avais
pas vraiment prévu de tenue pour ce dimanche et je suis assez surprise de voir tout le monde bien habillé en arrivant à table. Je m’assois à côté de Fanny et lui chuchote :
— Pourquoi tout le monde est habillé comme ça pour déjeuner ? — Voyons Emi, c’est le troisième jour du mariage ! Merde c’est vrai, Mina nous en avait parlé. Je lève mes yeux fatigués vers la porte qui s’ouvre et tout le monde se lève pour accueillir les jeunes mariés. Mina porte une belle robe orientale blanche et dorée. Waouh ! Je baisse instinctivement les yeux vers ma tenue. Je porte un simple jean noir avec un petit haut beige.
La mère du marié arrive avec un énorme plat de couscous. Je me
frotte les mains en regardant Mina.
— J’ai une faim de loup.
Quand elle ouvre le plat, elle plonge ses mains dans la nourriture et attrape un gros morceau pour servir son fils. Quelle horreur ! Je me retourne vers Fanny qui, pour la première fois depuis hier, n’arrive pas à cacher son étonnement et ouvre grand la bouche.
La mère du marié continue à servir les invités de cette manière. Tout le monde fait passer son assiette l’air de rien. Je me penche sur Fanny pour lui chuchoter à l’oreille :
— Non mais c’est quoi ce délire ?
— Euh…une de leur tradition je crois.
Fanny attrape mon assiette pour la faire passer et me regarde avec un sourire forcé.
— Allez, c’est bientôt fini.
Je ferme les yeux et soupire doucement. Il est hors de question que je mange quoi que ce soit. Je regarde Mina et Mehdi qui dévorent leurs plats en riant tous les deux. Après tous, ils se comprennent. Ils ont la même culture et les mêmes traditions. Je comprends mieux maintenant pourquoi elle voulait absolument quelqu’un qui partage ses croyances. Qui d’autre aurait pu accepter tout ça ?
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