Mission haute tentation (French Edition)

Manon Donaldson · Chapitre 10 sur 36

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Mission haute tentation (French Edition)

CHAPITRE 8 - Opération commando

Charlie

Devant un mug rempli de café noir, je bâille à m’en décrocher les mâchoires. J’ai grappillé à peine quelques heures de sommeil avant que mon réveil ne me force à me lever à l’aube. Je me suis fait violence pour quitter la douceur de mon lit alors que le jour commençait tout juste à s’illuminer. Mais il est hors de question de me faire distancer une fois de plus par mon coéquipier. Avec le coup que je lui ai fait cette nuit, je ne suis pas sûre que notre trêve soit toujours d’actualité. Je suis encore à moitié endormie, le regard perdu dans le nectar fumant, quand Malone entre dans la cuisine. Tout à l’inverse de moi, il semble frais comme un gardon et tout juste sorti de sa douche, au vu de ses cheveux mouillés qu’il a peignés en arrière comme un mafieux sicilien. Une petite œillade furtive dans ma direction, et ses traits se crispent instantanément. Pas de bonjour ou de faux sourire, il m’ignore royalement tandis qu’il va se servir à son tour une tasse. J’avoue y avoir été fort, hier, mais à se croire meilleur que les autres, et surtout à me croire moins compétente, il avait besoin d’une leçon. Ce que je n’avais pas prévu, c’est que le jeu se retournerait contre moi. J’attrape mon mug et cache le feu de mes joues lorsque les images de la veille reviennent une nouvelle fois me hanter. J’ai passé la nuit à repenser à ses lèvres dévoreuses, à ses mains avides sur ma peau et à ses soupirs qui me hérissent encore les poils. Quand il s’est jeté sur moi, j’aurais dû stopper net la mascarade, mais passé l’effet de surprise, c’est une tempête de désir qui a pris le dessus. Malone est le stéréotype du mec que l’on adore détester, mais à qui on est incapable de résister. Sa beauté sauvage, sa façon d’être constamment dans le contrôle et de se croire au-dessus de tout lui confèrent une aura puissante. Une de celles qui brillent à en exploser les rétines trop fragiles. Je ne sais pas pourquoi, mais il a ce petit truc qui me plaît au point de faire passer au second plan son arrogance et sa faculté à m’exaspérer si vite. Au point de me faire envisager d’envoyer balader le protocole pour passer une nuit avec mon équipier.

— Je suis prête pour la suite. Quel est le programme du jour ? Dis-je pour rompre silence, puisque je considère que nous n’avons pas suffisamment de temps devant nous pour le laisser me bouder.

— Commence déjà par partager avec moi ce que tu as appris hier soir. Sauf si tu es revenue bredouille et que toute cette mascarade n’a servi à rien, précise Malone avec une pointe d’espérance face à un éventuel échec de ma part.

Je le détaille silencieusement, un fin sourire narquois se dessinant doucement sur mon visage.

— Tu veux dire, à part mon Oscar pour l’actrice de l’année ? 

Il pousse un long soupir d’exaspération et se penche vers moi, les paumes posées à plat sur le bois et les sourcils froncés à l’extrême. En signe d’impatience, il s’humecte les lèvres et la vision de sa langue me fait perdre le fil de mes pensées. 

— Est-ce que oui ou non, tu as obtenu des infos ? tonne-t-il un peu trop fort pour quelqu’un qui pense se contenir en toute situation. 

— Doucement, frérot, ma gueule de bois me fait atrocement souffrir… 

— Putain de merde ! Charlie, tu n’as peut-être pas fais attention, mais ma patience frôle le zéro, là !

Impossible de ne pas remarquer la contraction de la veine sur sa tempe ou même l’effort surhumain qu’il déploie pour ne pas m’invectiver à la hauteur de son ressenti. Sans me lâcher du regard, il tire une chaise et s’installe en face de moi, boit une gorgée tout en me fusillant de ses prunelles mauvaises.

— Je t’écoute, qu’as-tu appris durant ta mission ? me questionne mon coéquipier entre ses mâchoires soudées. 

Je remercie son effort et décide de calmer le jeu pour repartir sur de bonnes bases. Lui et moi sommes trop différents pour nous entendre, c’est une évidence. Le mieux est de nous concentrer sur l’objectif et rien d’autre.

— Jefferson est en magouille avec plusieurs hommes de son entourage, leurs femmes me l’ont confirmé sans pour autant que j’en apprenne davantage. Il reçoit souvent des appels la nuit et va s’isoler durant des heures dans son bureau, ce qui fait péter une durite à Alexia. Il s’est justifié en mentionnant qu’il devait s’ajuster au décalage horaire de ses plus gros et plus lucratifs clients qui sont à l’étranger. À mon sens, là, ça vaut le coup de creuser, il s’agit peut-être de Libras.

Malone rejette mon idée du plat de la main dans la seconde.

— Son téléphone perso comme le pro sont déjà espionnés. Mails, appels, textos, recherches Internet… Rien de probant jusque-là. 

— Et son ordinateur ? Il le trimballe partout, non ?

— Tu me prends pour un débutant ? Tout est sous mon contrôle. Il ne peut pas utiliser la moindre technologie sans que j’en sois avisé. Je peux même te dire quel film de cul il a maté hier sur sa télé connectée.

— Donc il faut réfléchir aux ressources dont il dispose et qui ne sont pas traçables technologiquement ou dont tu n’as pas connaissance. C’est forcément avec autre chose qu’il s’entretient avec Libras. 

L’as de l’informatique du FBI semble perplexe. Ses doigts crissent sous sa barbe et il ne dit rien pendant plusieurs secondes tandis qu’il pèse mes mots.

— Ton idée tient la route. Il a obligatoirement un autre portable, si ce que dit sa femme est vrai. Car je n’ai détecté aucun d’appel nocturne sur ceux auxquels j’ai accès. 

— Je ne sais pas, mais c’est une éventualité. En tout cas, je ferais bien une petite opération commando pour vérifier notre hypothèse. 

Je m’imagine déjà avec des traces de noir sur les joues en tenue de camouflage comme dans les films, bien que je sache pertinemment que cela ne se passe pas comme ça. Mais souvent la fiction est nettement plus stimulante. 

— Des caméras surveillent presque tous leurs faits et gestes, de la cuisine à la chambre à coucher, j’en aurais déjà connaissance si c’était le cas. 

— Presque ?

— Je n’ai pas réussi la mise sous écoute de son bureau, m’avoue-t-il du bout des lèvres.

— Attends ! Quoi ? Mais c’est the lieu ! Pourquoi ne pas…

Sa façon de me fixer à cet instant me fait taire aussitôt.

— Ah non ! Tu ne vas pas me donner ton opinion sur quelque chose que tu ne connais pas ! Si ce n’est pas sous surveillance, ce n’est pas de mon fait ! Il doit y avoir un brouilleur dans cette pièce ou un truc du genre puisque dès que j’y installe une caméra, elle perd sa connexion dans les minutes qui suivent. Comme si elle recevait un ping qui…

— Donc tu les vois faire leurs petites affaires ? interromps-je son explication ennuyante. Autant je peux imaginer Lexie dans le porno, autant Sam… Beurk, c’est répugnant. À son âge, la peau commence à se ramollir, non ? 

Malone lève les yeux au ciel, néanmoins une furtive image doit traverser son cerveau si j’en crois la contraction de dégoût qui crispe son visage durant une fraction de seconde. Mais il n’entre pas dans mes élucubrations et reste concentré sur le sujet. 

— S’il protège spécifiquement cette pièce, on peut supposer que c’est précisément là que se trame ce qu’il désire cacher à tout prix, d’autant plus s’il y passe des appels nocturnes.

— Donc, la seule chose possible est de pénétrer dans cette pièce et de trouver le fameux brouilleur ?

Malone s’adosse contre le dossier de sa chaise, un air songeur flottant sur son visage devenu beaucoup plus avenant d’un coup. 

— Il semblerait. Et il se pourrait que tu aies obtenu ton opération commando. On doit savoir ce que Jefferson cache. 

— Tu es en train d’insinuer que l’on va entrer par effraction dans leur demeure, fouiller son bureau, trouver le brouilleur et le déglinguer ? lui demandé-je sans respirer, ni parvenir à dissimuler la pointe d’excitation que cette mission éveille en moi.

— Contacte Alexia et vérifie leur emploi du temps de ce soir. De mon côté, je m’occupe des préparatifs. On ne doit laisser aucune place à l’improvisation si l’on veut réussir. La moindre erreur, et nous sommes foutus, expose Malone en me regardant droit dans les yeux, comme si cette menace m’était directement destinée. 

Et alors que j’ouvre la bouche pour lui balancer que le facteur chance et mon improvisation sont justement un élan à ma réussite, et qu’il peut se fourrer son professionnalisme étriqué bien profond, il esquisse un sourire énigmatique qui me coupe toute repartie. 

— C’est le temps de prouver que tu es aussi qualifiée que tu le prétends.

À quoi bon remettre de l’huile sur le feu quand mon sexy coéquipier me promet une folle soirée ?

***

Obtenir le renseignement ne m’a demandé que cinq minutes. C’est Lexie elle-même qui m’a contactée pour savoir comment s’était passé le retour avec mon frère protecteur. Elle s’est d’ailleurs confondue en excuses pour lui avoir envoyé une vidéo me montrant en compagnie d’Archibald. Dans son état d’ébriété, elle n’avait plus conscience de la rivalité entre les deux hommes. Elle m’a aussi parlé de leur sortie prévue ce soir à l’opéra. J’ai prétendu que c’était génial et que je l’enviais, puis j’ai refusé son invitation à les y rejoindre. « Profite de ton moment seule avec lui et sans boulot », ai-je lancé avant de raccrocher. De mon côté, j’ai dû inventer une énième prise de bec avec Malone la veille, ne pouvant lui révéler la réelle teneur de ma fin de soirée. C’est dans ce genre de situation où j’aurais bien besoin d’un coup de fil d’une vraie amie. Lui raconter comment le jeu s’est retourné contre moi et ce qu’il s’est passé dans les moindres détails pour avoir son avis. Malone m’attire autant qu’il me rebute depuis mon arrivée. C’est un fait : les Services secrets et le FBI ne s’entendent pas. Donc jusque-là, je le gérais très bien. Le problème c’est que maintenant, j’ai des flash-back d’hier en continu avec son visage et ses mains en rôles principaux. Et je crève d’envie d’en parler à quelqu’un avant de faire une connerie. Mais quand je suis en mission, je n’ai pas mon téléphone personnel, comme tout autre effet qui pourrait me compromettre. Mes amies me manquent, elles sont pour ainsi dire ma seule famille. C’est uniquement notre amitié qui me permet de garder une connexion avec mon vrai moi.

Quant à Malone, je ne sais pas si ce sont les accords préalables, le matos à préparer qui lui prend autant de temps, ou s’il m’évite volontairement, mais je ne l’ai pas revu de la journée. Même aux heures des repas je suis restée seule. J’espère qu’il a du stock de bouffe dans ses tiroirs, cet asocial, parce qu’il était juste hors de question que je lui livre un plateau-repas dans sa grotte ! Je me suis occupée comme j’ai pu. Merci au FBI pour cette villa avec piscine et salle de sport incluses.

Malone se pointe en même temps que la nuit, comme un vampire sortirait de son cercueil pour assouvir sa soif de sang. Il est habillé tout en noir. En jogging et T-shirt à manches longues, loin de ses costumes habituels. Et pourtant la simplicité le rend à mes yeux encore plus sexy. Il me détaille un instant et m’adresse un discret hochement de tête comme s’il validait ma tenue. Legging et sweat sombre, la base pour ce genre de sortie, mais apparemment j’avais besoin de son aval. Il m’énerve ! J’ai autant envie de dégainer mon arme et lui tirer une balle entre les deux yeux que de le choper par les cheveux pour lui enfoncer ma langue dans la bouche ! 

— Les Jefferson sont à l’opéra à plus de trente bornes d’ici, me dépêché-je de lui préciser, cet élément étant l’unique formalité qui m’incombait. 

— Je sais, on sera tranquilles. 

— Comment ça, tu sais ? Tu me demandes d’aller à la pêche alors que tu avais déjà l’info ?

— Celui qui m’intéresse, c’est Sam, forcément je sais tout le concernant. C’est lui que je surveille, et non sa blonde avec ses journées shopping ou ses soirées beuverie, me dit-il avec un peu trop d’insistance pour faire référence à hier. Elle aurait pu avoir un tout autre planning. Là on sait qu’ils sont tous les deux, loin. Quand elle n’est pas avec lui, il ne s’éternise jamais dans ce genre de mondanités. 

— Je suis blonde, dis-je en faisant fi du reste. 

— Et tu le portes tellement bien, sœurette !

Je le regarde par deux fois, partagée entre cueillir sa réflexion comme un compliment… ou pas. Puis il sourit, comme je le vois rarement le faire et m’abandonne au milieu du salon. 

— Allez viens, on a une baraque à braquer !

Je trottine jusqu’à lui tandis qu’il franchit la porte d’entrée, soulagée que la tension s’allège à nouveau entre nous. Je me promets intérieurement de ne plus faire des miennes désormais pour continuer à le voir moins maussade, tout en sachant que je suis incapable de tenir ce serment. 

— C’est en mode critique, cette réflexion sur ma couleur de cheveux, c’est bien ça ?

Il ne répond pas, mais affiche toujours cet air canaille qui le rend encore plus séduisant. Plus souple et moins psychorigide, surtout. On monte dans sa voiture et il reste silencieux pendant un long moment, mais au vu des coups d'oeil qu’il me jette, je devine que quelque chose lui brûle la langue. Alors comme j’ai décidé d’être gentille, je le laisse venir à son rythme sans le brusquer. Mais finalement, je ne résiste pas plus d’une minute. 

— Si tu ouvres la bouche, j’arriverai plus facilement à entendre le monologue qui se joue dans ta tête depuis que l’on est entrés dans la voiture. 

Et il me fixe. Encore. Et j’adore ça. 

— Tu ne m’as pas expliqué comment tu as fait pour passer toute une soirée à faire semblant de boire sans éveiller les soupçons. Je n’y ai vu que du feu (il se racle la gorge), tout comme Lexie et ses copines. 

Je me tourne un peu sur mon siège pour lui faire face, et me marre de ma technique. 

— J’ai renversé par « inadvertance » ma première consommation sur moi. Après avoir repéré le serveur en charge de notre table, j’ai prétendu vouloir de quoi me nettoyer et je suis allée le voir. Je lui ai expliqué que j’étais une ancienne alcoolique et clean depuis trois ans. Que les soirées de ce genre sont toujours compliquées pour moi parce que je ne veux pas que mon passé me rattrape, ni que les gens soient au courant. J’ai glissé un billet dans la poche de sa chemise en lui demandant son aide : me servir le même cocktail que mes amies, mais sans alcool, dans mon verre. 

Malone lâche un instant la route des yeux, une étrange lueur dans son expression. 

— C’est… heu… intelligent. 

— Oui, je trouve aussi. D’autant que c’est un pur mensonge. J’aurais, de toute façon, fait une très mauvaise alcoolique, puisque je suis éméchée avec très peu.

— Sérieux ? répond-il en passant sa main sur son menton l’air dubitatif. Avec toi je ne sais jamais si c’est de la fiction ou la réalité. J’ai vraiment cru que tu avais des problèmes avec l’alcool. En plus de tous les autres, finit-il en ricanant. 

Je lui assène du coup de poing dans l’épaule en fausse colérique, ce qui me vaut une nouvelle salve de rires. Merde, mais qui est cet homme ? Est-ce que Parker, le psychorigide, prend moins de place qu’avant, ou bien Malone est-il devenu bipolaire ? Le reste de la route se fait dans la légèreté. À aucun moment il ne fait mention de ce qu’il s’est passé entre nous. À ce rapprochement non prévu qui a laissé une trace dans ma façon d’appréhender mon collègue. 

Tandis qu’il se gare quelques rues avant notre objectif, nous reprenons notre sérieux. Surtout lui, il faut avouer. Perso, je trouve que c’est un réel plaisir de découvrir le vrai Malone. Il récupère un petit sac dans le coffre et nous conduit jusqu’à une entrée plus discrète, destinée aux domestiques. Il sort alors de son sac de Mary Poppins un petit boîtier et après un tour de passe-passe, la porte se déverrouille. 

— Tu connais toutes les sécurités ?

Il s’arrête un instant et me détaille comme si j’étais une demeurée. 

— Si un pro du piratage n’arrive pas à ouvrir une porte, c’est qu’il ne mérite pas ce titre.

Mon cœur manque un battement à son oeillade clin d’œil complice.

— L’orgueil est un vilain défaut, monsieur le crack ! 

Je fais semblant de m’intéresser à ce qu’il fait alors que je n’y comprends rien et remercie la pénombre de cacher le feu de mes joues. Et enfin on pénètre dans les lieux. Seules les lumières en provenance de l’extérieur nous permettent de nous déplacer. Le silence est pesant, on reste sur le qui-vive malgré l’organisation de Malone qui ne laisse aucune place au doute. Et là-dessus, je lui fais entièrement confiance. On communique sous forme de signes, on vérifie chaque passage avant de l’utiliser. C’est stressant, excitant et vivifiant comme un saut à l’élastique. Mon rythme cardiaque se calme seulement lorsque la porte du bureau de Jefferson se referme sur nous. Dans le noir complet, on peut enfin allumer les lampes torches. 

Le faisceau de ma lampe éclaire d’emblée une fresque aux couleurs vives, bariolée de coups de pinceau tirés au hasard. Du moins c’est l’idée que ça donne.

— Quand on sait que ça coûte des milliers de dollars, je me dis que j’ai raté ma vocation. 

— Je m’occupe d’installer une nouvelle caméra, toi, tu inspectes la pièce, et sois à l’affût, ordonne-t-il avec un sérieux qui le rend presque encore plus sexy. 

Il pose son sac et l’ouvre en grand pour en sortir tout son attirail. C’est impressionnant de le voir en action, lui le pro des technologies de surveillance. Il est clairement dans son élément. Je le regarde manipuler précautionneusement son matos, avant de m’atteler moi aussi à ma tâche. Je fouille l’intégralité du grand bureau, crochète la serrure de chacun des tiroirs, qui ne comportent malheureusement rien d’intéressant pour nous. Je fais attention à bien remettre tout en ordre et inspecte la bibliothèque en bougeant livre par livre, mais rien d’anormal.

— Il n’y a rien ici. Tu t’en sors ?

— J’y suis presque. La caméra est en place, plus qu’à la raccorder sur le portable, à passer les fils dans le mur puis à tester le réseau pour m’assurer que le brouilleur ne capte pas depuis l’endroit où je compte le déposer. Ensuite, je n’ai plus qu’à me brancher sur le portable piraté et le système bloquera…

— Malone ? l’interpellé-je.

— Une fois que ce sera fait, que la caméra sera raccordée de façon filaire, le brouilleur ne pourra plus interférer avec les ondes…

— Ma-lo-ne !

— Quoi ?! peste-t-il sans se retourner.

— Si tu trouvais le brouilleur en question, ce serait plus simple que toute l’installation que tu prépares pour le contourner, non ?

— D’après toi ? Si je savais où il était, je ne me ferais pas chier à… Pourquoi cette question ?

Sur cette phrase, il dirige enfin son attention vers moi et remarque, entre mon pouce et mon index, une petite boîte rectangulaire ressemblant à une petite télécommande.

Je souris, pas peu fière d’avoir débusqué cette minuscule chose qui nous simplifiera grandement la vie.

— Qu’est-ce qu’on dit à sa merveilleuse coéquipière ? ne puis-je me retenir de le narguer.

Il hoche la tête et effectue une moue que je choisis de lire comme un remerciement. 

— Je savais qu’on formerait un duo de…

— Chut, laisse-moi me concentrer, madame je-parle-pour-ne-rien-dire-au-lieu-de-surveiller-nos-arrières. 

— Tu as tout préparé, je fais juste la potiche !

Il s’arrête et se tourne vers moi, un air grave sur ses traits. 

— Que la potiche surveille la porte dans ce cas. Un agent de sécurité patrouille dans la maison, c’est le seul paramètre sur lequel je n’ai aucun pouvoir. 

— Bordel, mais tu ne pouvais pas le dire avant ? m’insurgé-je tout en dégainant mon arme. 

— Tu t’attendais à quoi ? Évidemment qu’il y a un vigile de nuit surveillant cette gigantesque demeure quand les propriétaires sont absents. 

Bah oui, évidemment ! Sauf que je n’avais pas du tout réfléchi à ce sujet. Je me poste sur le côté de l’unique accès, n’écoutant plus que les bruits pouvant provenir du couloir. Seuls mes yeux restent actifs, en inspectant la pièce spacieuse dans laquelle Jefferson travaille tous les jours. Son bureau est immense. La décoration minimaliste joue sur la richesse des éléments au sens pur du mot. Du bois exotique, des moulures au plafond dans les tons dorés, un large canapé en cuir beige, ainsi que plusieurs tableaux.

— Et bingo ! Le brouilleur est piraté et donne l’illusion d’être en fonction. Tu peux le replacer exactement là où tu l’as pris et après on peut se tirer.

Ce n’est qu’un chuchotement, mais son excitation exacerbe la mienne. Je quitte à la hâte mon poste de garde pour ranger le bidule dans la bibliothèque. Lorsque je reviens vers lui, il tient en main un petit carnet noir. On le regarde un instant sans oser le toucher, à se dire qu’il renferme potentiellement les preuves de son implication. Il le feuillette et je ne discerne que ses sourcils qui se froncent de plus en plus à mesure qu’il tourne les fines pages. 

— Alors ? C’est notre homme ? 

— Il ne contient que des codes avec ce qui ressemble à des numéros de téléphone. Peut-être les éventuels acheteurs, c’est trop tôt pour le dire. On va numériser chaque page et les étudier plus tard à la maison. On va être en retard à l’opéra à ce rythme.

— C’est sympa de me prévenir seulement maintenant que nous y sommes conviés, nous aussi. Mon maquillage n’est pas adapté à une soirée, je serais passée chez le coiffeur au lieu de me tourner les pouces toute la journée et me serais rasé les jambes ! Bordel… je ne sais même pas ce que je vais porter. Il va falloir mettre les bouchées doubles et rentrer à la maison fissa.

— « Tu dois absolument être présent à mes côtés à chaque soirée mondaine », souffle-t-il d’une voix nasillarde.

Je ne demande pas si c’est moi qu’il imite, mais je reconnais bien là mes mots lors de la mise en place de notre « plan » d’action.

Sourd à mes lamentations, il sort une sorte de tube lumineux et le passe devant chacune des petites feuilles gribouillées, certainement un scanner. Soudain, un bruit provenant de l’extérieur de la pièce met mes sens en alerte. L’arme au poing, je retourne près de la porte et tends l’oreille. 

— Malone, des bruits de pas dans le couloir !

— J’ai besoin de temps. Range le matos, efface nos traces, il faut que je termine. 

Malone ordonne tout en gardant son sang-froid, de mon côté j’ai un peu plus de mal à en faire autant. Je m’exécute le plus silencieusement possible, l’ouïe hyperactive. Je dissimule le matériel sous le bureau et reviens vers Malone pour le presser.

— Les pas se rapprochent, bouge-toi le cul ! 

— Tu crois que je fais quoi, là ? Va te planquer, je te suis. 

Je cours m’allonger derrière le canapé, seul endroit capable de cacher mon corps tandis que la lampe du couloir s’allume. Le vigile est tout près, la mission est sur le point de virer au drame. Mon flingue est déverrouillé, mon doigt sur la gâchette. J’expulse l’air de mes poumons et ferme les yeux un instant pour me concentrer, prête à entrer en action. Mais au moment où la porte s’ouvre, le corps de Malone s’écrase sur le mien. Il se relève légèrement sur les coudes, sa bouche proche de la mienne. Trop proche. Nos regards ancrés l’un dans l’autre, nous respirons à peine, focalisés sur les pas de l’homme qui inspecte la pièce. Il me semble que ça dure des lustres et mon cœur cesse de battre lorsque le faisceau de sa lampe torche illumine le mur derrière nous. La respiration de Malone se bloque, ses prunelles soucieuses se plantent dans les miennes en guise d’avertissement. Son odeur d’après-rasage se faufile dans mes narines et je voudrais ne pas être consciente du poids de son corps allongé sur le mien. « La mission avant tout », certes, mais cette proximité avec le souvenir de notre baiser récent perturbe légèrement ma concentration. Est-ce que j’imagine cet éclat qui brille d’une étrange façon dans ses prunelles ? Pendant un infime moment, j’ai l’impression que nous sommes, pour la toute première fois, au même endroit, quelque part loin de nos rôles et de nos boulots. Ce n’est que lorsque la lumière du couloir disparaît, signe que nous sommes à nouveau seuls, que nous reprenons notre souffle. C’était moins une avant que la mission prenne une tournure tragique. Il est visiblement aussi pressé que moi de se relever et de remettre une distance entre nous.

 

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