Mission haute tentation (French Edition)
CHAPITRE 11 - Ami ennemi
Malone
Dormir et ne pas passer la nuit à chercher des liens dans les documents récupérés et numérisés chez Jefferson aurait été plus sage. J’ai somnolé durant une heure sur mon bureau puis je suis allé courir pour me vider la tête. Je croyais avoir les idées plus claires, mais dès qu’elle a franchi la porte avec ce connard de neveu Carlos, je n’ai pu retrouver mon focus.
Tania fréquentait Archibald… Tania est morte. Cette idée ne cesse de me hanter depuis que j’ai vu Charlie partir auprès de lui. Il n’est pas la cause du décès de ma coéquipière, mais je ne parviens pas à l’en dissocier. Je ne doute pas que Charlie soit capable de l’amadouer. L’aversion d’Archibald pour ma personne lui donnera même une raison supplémentaire de s’accrocher à elle. Il prenait un tel plaisir dans les événements mondains à venir me narguer et à flirter avec ma « femme » devant moi. Bien entendu puisqu’il ignorait que j’étais de mèche avec elle pour le piéger. Je n’ai jamais demandé à Tania les détails de leurs rendez-vous. Elle les inscrivait dans les rapports, mais je ne les lisais pas en entier. Jouer le rôle de Parker, l’époux amoureux, a fini par me leurrer moi-même. À force d’exercer la fonction de mari et de partager tout mon temps avec elle, j’ai vu notre lien s’approfondir. D’autant plus que nous étions tous deux les seuls à connaître la vérité. Elle était l’unique personne à qui je pouvais confier mes doutes et avec qui j’échangeais sur nos objectifs réels. La vibration de mon portable me tire de mes songes. Je l’attrape et jette un coup d’œil aux messages reçus.
[Archibald possède un jetable, un truc vieux et complètement désuet.]
J’ai à peine le temps d’enrouler une serviette sur mon corps mouillé qu’un deuxième message arrive.
[Bisous du Mexique, frérot.]
Je soupire fort, très très fort en balançant mon portable sur le comptoir de la salle de bains. Qu’est-ce qu’elle fout là-bas avec ce connard ? Je lui dis qu’il est dangereux, qu’elle doit se méfier, et elle se rend dans un autre pays ! Bordel !
Je me vêts puis m’enferme dans mon bureau secret, déterminé à comprendre pourquoi Archi ferait appel à une technologie de dernier ordre. Je ne vois qu’une seule explication : la discrétion. Donc, si c’est un jetable, quand on y a recours, c’est qu’on souhaite demeurer intraçable. Est-ce qu’on peut croire qu’Archi a besoin de cet appareil pour des conversations qui doivent rester confidentielles ? Bien entendu ! Mais la question suivante mérite une réponse : est-ce que son interlocuteur est Libras ? Peut-être que sa connard’titude n’est là que pour masquer ses véritables occupations ? Le neveu de Ron pourrait très bien être la nouvelle égérie… Cette idée me répugne, mais ma haine pour lui ne doit pas entrer en jeu.
Si j’accorde du crédit à cette théorie, je dois tenir compte du fait qu’ils en changent souvent. Une probable deadline, alors. Putain ! Comme si on n’en avait pas déjà assez !
Mon regard parcourt les numérisations que nous avons réalisées la veille, imprimées et éparses sur mon bureau. Je scrute chacun des chiffres sous mes yeux sans trouver de quoi les associer à un élément utilisable. Je revérifie les données bancaires d’Archi en partant du principe qu’il est peut-être mouillé plus que je ne le croyais. Je passe la journée à cette tâche et ne constate l’heure qu’il est qu’au moment où ma sœur pénètre dans la maison. Impossible de manquer son entrée puisqu’elle l’annonce en grande pompe en gueulant mon nom depuis le seuil de la porte.
— Mon bronzage te plaît ? s’enquiert-elle en envahissant la pièce.
Son regard se pose sur le bazar que j’y ai mis, mais n’a pas le temps de le souligner puisque j’enchaîne.
— Penses-tu être en mesure de me procurer le numéro d’Archi ?
Elle me scrute drôlement puis affiche une mine faussement outrée en plaçant une main sur son front.
— Quoi ? Serais-tu en train de sous-entendre que tu doutes de moi ?
— Je suis sérieux ! Si c’est un portable lié à Libras, on obtiendra sûrement beaucoup d’éléments en y accédant.
Ses immenses billes bleues se lèvent vers le ciel, et c’est ennuyée qu’elle me répond :
— Oui, j’en suis capable. Ça devrait même être d’une simplicité à pleurer. Je n’ai qu’à coucher avec lui, il se déshabille et tu le lui piques !
Je la fixe avec horreur.
— C’est une blague, Malone ! Bien entendu que je suis en mesure de te procurer cela.
Elle affiche la blancheur de ses dents et j’ose espérer que c’est l’effet Mexique et non pas l’effet Archi. Je ne peux pas gérer en plus une agente qui craque véritablement pour un criminel.
— Parfait ! Pas besoin de te dire qu’il nous le faut pour hier.
— Alors pourquoi le fais-tu ?
— Faire quoi ? réponds-je, plus concentré sur mes papiers que sur ses paroles.
Ses sourcils s’arquent et elle me jauge, presque soucieuse.
— Malone, tu as dormi récemment ?
— Pas le temps, je dois accélérer les choses avec Jefferson. Il ne faut plus attendre l’opportunité, mais la créer. S’il est en contact avec Libras, c’est maintenant qu’on parviendra à le prouver. Peut-être que Jefferson détient un jetable aussi et que c’est notre porte d’entrée.
Avant, j’avais le sentiment de disposer de plus de marge de manœuvre. Je pouvais me permettre de planifier, de réfléchir et d’anticiper, mais là, les minutes s’égrènent. C’est la première donnée probante qui pourrait régler la fuite de la liste et me débarrasser de Charlie. Elle est sûrement une personne à découvrir, mais pour mes objectifs plus individuels, elle est tout sauf un atout. Elle a ses propres façons d’agir, de penser et de récolter les infos, et grand bien lui fasse, mais avec elle, je suis sur les dents. Son « instinct » n’est pas ce que je considère comme un avantage et je m’inquiète de chaque geste qu’elle commet. Sans oublier que ma visée absolue reste de trouver qui est le commanditaire de la mort de Tania, but qui n’appartient qu’à moi. S’il s’avère que sa mission et la mienne entrent en conflit, je doute qu’elle me priorise.
En parlant du loup, après quelques minutes à me dévisager, elle m’indique qu’elle va à la douche et disparaît, me laissant en solitaire pour l’élaboration de mon plan.
J’ai conçu pour Ron Carlos, le baron des armes, une appli de traçage selon ses exigences, mais je n’ai jamais pu la lui confier. Ce subterfuge pourrait fonctionner aussi avec Jeff. Mais alors, comment contraindre sa collaboration avec moi ? Créer un besoin pour le banquier qui verra là une opportunité d’en faire profiter Libras me semble être la solution toute désignée. Il faut que je trouve quelque chose afin de l’ébranler assez pour qu’il fasse appel à mes services et me perçoive comme son seul recours. Et j’ai ma petite idée sur la façon d’y accéder. En commençant par frapper au sein de son effectif de sécurité privée. Le forcer à douter de quiconque bosse pour lui et me positionner au-devant de la scène. Et je sais précisément comment y parvenir. Je passe le reste de la journée à vérifier les éléments que j’ai compilés depuis mon arrivée ici. Chaque individu croisant ma route bénéficie d’une chemise à son nom et d’une recherche approfondie. J’évalue tout son personnel et choisis la brebis à sacrifier. Un mec fraîchement employé qui vient d’une firme et dont le dossier n’est pas sans tache. Je fouine et ne mets pas de temps à constater que M. March a perdu son dernier boulot parce que le convoi de pognon destiné à une banque qu’il surveillait n’a jamais atteint celle-ci. Le rapport découvert fait mention des soupçons concernant son coéquipier de l’époque. Mais comme l’argent n’a jamais été retrouvé et qu’il n’y avait pas assez de preuves pour les inculper, ils ont été relâchés.
March a donc le profil parfait pour inquiéter Jefferson. Je pirate son téléphone, son ordinateur portable et réalise le débutant qu’il est. C’est plus facile que de voler une sucette à un bébé. Je fouille l’entièreté de ses échanges et trouve ce dont j’ai besoin pour le compromettre. La nuit est déjà bien entamée et je me traîne enfin jusque dans mon lit, confiant dans le destin qui, cette fois, joue dans mon club.
***
J’entre dans la cuisine pour reprendre un café et tombe sur Charlie, attablée devant des toasts bien trop cuits qui empestent toute la maison. Je plisse le nez avec dégoût en avisant son assiette. Elle me jauge en mode sale gamine et croque de façon théâtrale dedans, pour bien me montrer que m’emmerder est son sport favori.
— Alors, frangin, quel est ton planning du jour ?
— Devenir le sauveur et meilleur ami de Jefferson, décidé-je de lui révéler.
Elle relève ses prunelles céruléennes teintées de curiosité dans ma direction.
— Oh, tu passes à l’étape suivante ? Te faire de nouveaux potes t’aidera peut-être à développer ta gentillesse… Quoique, tu me sembles être une cause perdue.
— Parce que tu crois que tu es copine avec Lexie ? Je veux dire : « vraiment ».
— Elle a confiance en moi et c’est elle qui me relance pour des sorties. Que ce soit sincère ou pas, ça m’arrange bien. Et puis, arrête de penser que je suis la dernière des imbéciles. Je n’ignore pas que je dois mon « standing » à ma fraîcheur et que ces hyènes de la haute n’attendent que de trouver quelque chose à me reprocher pour faire mon procès. Pour ta gouverne, Malone, je suis une meuf, je sais donc comment ça fonctionne dans une bande de filles. Alors, tu m’expliques comment tu comptes t’y prendre, ou c’est secret-défense ?
— Disons que je serai au bon endroit au bon moment, et tout ça, grâce à toi.
— Grâce à moi ? répète-t-elle avant d’être interrompue par son portable qui vibre dans un vacarme monstre sur la table.
Ses iris évoquent la suspicion alors qu’un sourire condescendant prend forme sur mon faciès.
— Allô ? Lexie ! Attends, va moins vite ! Je ne comprends rien ! Mais calme-toi et explique-moi ! Parker ? Oui, il est devant moi… Maintenant ? Heu… OK !
Elle ne me lâche pas des yeux et secoue la tête en saisissant que peu importe ce qui alarme sa copine, j’en suis le responsable. Elle raccroche et me fixe dans l’attente d’une réponse.
— Tu as quoi à dire pour ta défense ? Lexie est en panique, c’est le branle-bas de combat chez les Jefferson et apparemment, tu es le seul qui puisse les aider et en qui elle a confiance. Qu’est-ce que t’as foutu cette nuit, Malone ?
— C’est pas moi, et quoi qu’il se soit produit, c’est March qui l’a fait, affirmé-je en haussant les épaules innocemment.
Je tourne les talons et m’apprête à quitter la cuisine lorsqu’elle me hèle.
— Attends ! Tu vas chez les Jefferson ? Maintenant ? Tu ne vas pas t’en tirer comme ça ! Je viens aussi !
Elle laisse tomber le contenu de son assiette dans la poubelle, puis me rejoint en deux enjambées. J’observe sa tenue composée d’un minishort en coton et d’un débardeur rouge assez échancré pour que l’on distingue le début de sa poitrine. J’arque des sourcils réprobateurs.
— Tu n’as pas un seul vêtement qui n’ait pas été acheté ailleurs qu’au rayon enfant ?
— Parker, Parker, Parker, tu sais que tu n’es pas vraiment un millionnaire control-freak, aigri et autoritaire, du type Cinquante nuances ?
— Cinquante nuances ?
Elle se tape le front en découvrant que je n’ai aucune foutue idée de ce dont elle me parle.
— Voilà, vieux croûton, c’est pour cela que j’ai créé un lien avec Lexie plus rapidement que toi. Tu connais peut-être la techno, mais concernant la culture pop, je te file un gros zéro.
Je ne comprends toujours pas, mais m’en moque et évolue vers le garage, flanqué de ma petite sœur fatigante. Nous roulons jusqu’à la maison de ma cible, située dans le même quartier luxueux que le mien. Un endroit sécuritaire, entouré de clôtures jolies à l’œil et infranchissables. Une lourde porte grillagée qui reste fermée pour ceux qui ne possèdent pas une carte magnétique. Ça exclut les mecs capables de pirater le système à distance, bien entendu.
Je gare ma décapotable devant l’entrée et escorte Charlie jusqu’à Lexie qui ouvre à la volée. Elle est vêtue d’un bas de pyjama et d’un top de sport, ses cheveux habituellement impeccables sont emmêlés et de gros cernes marquent son visage de poupée. Elle saute presque dans mes bras et se soucie bien peu d’afficher une mine désespérée.
— Tu nous expliques ce qu’il s’est produit ? Je n’ai pas tout saisi lors de ton appel.
— Je… oui, tu viens avec moi, dit-elle en attrapant Charlie. Et toi, me pointe-t-elle, tu vas rejoindre Sam dans son bureau !
Je n’ai pas le temps d’être briefé que déjà, elle s’éloigne en tirant ma comparse par la main.
Je me retiens de sourire d’aise.
Phase 1 terminée. Prêt pour la deuxième étape.
Je gravis les marches en direction de l’antre de Jeff et ne manque pas de l’entendre tempêter. Vu l’absence de réponse d’un possible interlocuteur, je comprends qu’il beugle dans un combiné.
— Non ! Je ne vais certainement pas me calmer ! Pas au prix que je vous paie pour assurer la sécurité de mes activités ! Vous êtes incompétents et je vous donne douze heures pour régler le problème, sans quoi vous êtes tous virés ! Et souvenez-vous que je suis assez puissant pour que votre firme ne trouve plus aucun client sur ce foutu continent !
Je sais déjà à quoi il fait allusion, mais écouter ce bout de discussion me permet d’établir son seuil d’anxiété et d’inquiétude. Me positionner en sauveur sera simple comme tout.
Il chemine dans son bureau sur une ligne imaginaire en murmurant ce que je distingue comme étant des jurons. Je me racle la gorge en apparaissant dans l’embrasure. Il se fige, me jauge et ne masque pas sa surprise de me découvrir sur place.
— Je peux t’aider, Parker ? s’enquiert-il en passant une main sur son visage aux traits épuisés.
— J’ai l’impression que c’est moi qui peux t’être utile, plus que le contraire, avancé-je prudemment, en réalisant que Lexie m’a sollicité sans l’accord préalable de son époux.
Il n’a pas songé à moi de lui-même, c’est qu’il n’a pas encore confiance, et donc qu’il est impératif que je sois crédible un max.
— Et que sais-tu de ma situation ?
Son air suspicieux et inquiet à la fois m’indique que c’est là que tout va se jouer. Je respire discrètement et surtout profondément. D’instinct, les mots se positionnent sur ma langue. Tu vois, Rachel, moi aussi j’ai de l’instinct !
— Rien à dire vrai, sinon que Lexie est en panique et qu’elle a requis mon aide via ma sœur qui m’a presque poussé en bas de mon lit pour que je vole au secours de son amie.
L’espace d’une fugace seconde, je perçois son changement d’attitude et sa posture s’adoucit.
— Je suis l’homme de la situation ou pas ? Sinon tu me le dis et je retourne dormir, annoncé-je, du calme d’un gars ne connaissant aucun détail sur la mésaventure qu’est la sienne.
— Ferme la porte, commande-t-il en se laissant tomber dans son ergonomique fauteuil en cuir italien.
Je m’exécute et le rejoins sur la chaise devant le bureau.
— Explique-moi, ça me permettra de confirmer si je peux être utile ou pas.
Mon timbre n’est plus celui du voisin et pote de golf. Je prends le rôle du professionnel.
— Cette nuit, j’ai reçu des alertes de nos banques, à Lexie et moi. Notre argent s’est envolé sous mes yeux. J’ignore si c’est dû à un virus ou si on a piraté mes accès, mais nos comptes courants sont vides !
La panique teinte chacune des notes de sa voix. Je peux imaginer comment il se sent à l’heure actuelle et c’était précisément cette condition que je visais.
— Tous, ou juste les usuels ? demandé-je sans état d’âme comme si la disparition de millions ne me touchait pas.
— Que pourrais-je avoir d’autre que ces comptes ? lance-t-il, sa méfiance de retour.
— OK, Sam, on peut jouer longtemps sur les mots si tu le souhaites. Ce n’est pas mon fric qui s’est fait la malle, mais le tien, et chaque minute de perdue en est une où tu risques de ne pas le revoir. Soit tu me donnes les informations que je demande, soit tu fais appel à ton équipe qui, visiblement incompétente, a laissé cela se produire.
— Qu’y gagnes-tu ? Ne me sors pas un truc sur l’amitié. Toi et moi n’avons pas amassé de telles fortunes avec ce genre de conneries. Tu es un expert reconnu dans ton domaine et le savoir se monnaye.
— Je veux quinze pour cent de tout ce que je vais réussir à récupérer, annoncé-je froidement.
— Dix pour cent, surenchérit-il, pas le moins du monde ébranlé.
— Deal. Allez, maintenant que nous avons tous deux des intérêts, il est temps de répondre à mes questions. S’agit-il uniquement de tes actifs ou de ceux que vous avez en commun Lexie et toi ?
— Les comptes communs.
— Tu as vérifié tous tes autres capitaux ? Ceux qui sont placés au soleil et ceux qui sont à ta banque ?
— Oui, tout est OK.
— Parfait, dis-je en me levant et en me postant debout à côté de lui jusqu’à ce qu’il comprenne que j’attends pour son siège.
Il se décale, attrape ma chaise et l’installe à côté de moi, histoire de bien me fliquer. Je vais tellement l’étourdir avec les lignes de code qui s’afficheront qu’il n’y verra que du feu.
Après quinze minutes et le double de soupirs, il n’y tient plus.
— Et puis ? Tu aperçois quelque chose ? Tu as trouvé ?
Je me stoppe net, rive mon regard au sien et prends un air grave pour attaquer la troisième phase : détourner ses soupçons.
— Je t’ai demandé un pourcentage de tes avoirs et tu n’as pas cillé un seul instant. Toi et moi sommes au courant que tu n’aurais pas déployé tant d’énergie pour récupérer quelques centaines de milliers de dollars. Ce n’est pas l’argent qui t’intéresse. Que veux-tu savoir ? Qu’est-ce qui t’inquiète véritablement ? De découvrir qui a fait ça ?
— Tu parviendrais à m’obtenir l’identité du coupable ?
— Si je trace le cash et le trouve, oui. Je peux déjà affirmer que ç’a été fait d’ici. Qu’il s’agit d’une personne ayant eu accès à cet ordinateur et à ton bureau. Quelqu’un s’y connaissant un minimum.
— Comment t’arrives à déterminer cela ?
— Je présume que c’est l’endroit où tes actifs sont les moindres, poursuis-je sans répondre à son interrogation. Je pencherais pour une clé USB insérée dans un port visant à installer une appli cachée permettant de copier tout ce qui passerait sur ce poste informatique. Tes échanges, tes courriels, tes messages, etc.
— Qu’est-ce qui t’indique cela ?
— Le coupable est un escroc de petite envergure. Ton ordi de maison est le seul accessible ? Tu n’apportes pas celui du boulot ici ?
— Jamais !
— Ce qui explique qu’il n’y a que le domestique qui a été piraté. Tu conçois le ravage d’un cheval de Troie tel que celui-ci sur ton appareil de travail ? Je ne m’y connais pas bien en services bancaires, mais je me doute que les dommages auraient pu être autrement plus colossaux si tel avait été le cas.
Je me replonge sur l’écran et le laisse imaginer le pire. L’idée étant de lui faire croire que lui, personnellement, a été la cible d’un employé véreux.
— J’ai trouvé le fichier ! m’exclamé-je quelques minutes plus tard en ouvrant une fausse fenêtre et en prétendant que tout le contenu et les codes ont été téléversés à partir de ce fichier.
Je le supprime sous ses yeux et perçois qu’il est plus rassuré.
— Et l’argent ?
— C’est en devenir…
Je tape des séries de chiffres, fais un million de manœuvres inutiles, rentre sur le site factice d’une banque que j’ai créé la veille et me contente de produire des sons victorieux. Alors que l’on voit chaque millier de dollars repasser dans son compte, la vérité c’est que le pognon n’a jamais eu besoin de quitter son emplacement initial, il fallait simplement le lui faire croire.
— Tout est là, et j’ai pris soin de transférer ma part, précisé-je.
— Tu avais peur que je ne te paie pas ?
— Je n’ai aucune crainte de rien, Sam. J’aurais très bien pu empirer de mille la situation si tu n’avais pas tenu parole.
— Qui ? Je veux la tête de ce type et je désire signaler son…
— Tss ! Toi, directeur d’une des plus grandes banques des États-Unis, tu envisages de dénoncer le crime ? Écoute, je ne suis pas spécialiste en relations publiques, mais un haut placé se targuant de gérer l’institution financière la plus sécurisée des É.-U., victime d’un pirate ? Je parie que les journalistes jouiraient de publier une telle nouvelle.
— Je veux la peau de ce salopard !
— C’est un de tes employés, quelqu’un qui n’est pas là depuis longtemps. Moins d’un mois puisque la prise de contrôle s’est faite il y a un peu plus de trois semaines. Une personne ayant accès à ce bureau, mais qui ne te suis pas au boulot.
— March ! Le nouveau que j’ai embauché il y a peu ! Oh bordel !
— Je ne souhaite pas connaître la suite, annoncé-je en me levant. Sam, si je peux me permettre, un homme avec ta réputation se doit d’être protégé de toute part…
— Tu proposes quoi ?
— La question c’est de quoi as-tu besoin ? Tu sais où me trouver lorsque tu auras la réponse, riposté-je avant de quitter la pièce et de le laisser cogiter.
Phase finale en cours : le laisser anticiper le pire et gagner sa confiance. À terme, il comprendra tout ce que je peux faire pour lui et pour son organisation.
Je descends l’escalier et rejoins les filles dans le salon, installées devant un grand verre d’un truc dégueulasse ressemblant à du vomi de troll. Charlie lève vers moi un regard quasi suppliant avant d’y tremper prudemment les lèvres, encouragée par sa copine.
— Le « problème » est réglé ? s’enquiert Lexie, bien plus calme que lorsque nous sommes arrivés.
— Un problème ? Je n’en vois aucun, rétorqué-je en annonçant que je dois rentrer pour des obligations professionnelles.
— Je te suis ! s’empresse de balancer Charlie, trop heureuse d’abandonner l’immonde mixture sur la table basse.
— On sort plus tard ? On pourrait faire les boutiques pour trouver ta robe ?
— Bonne idée, disons, en fin de journée ?
— Après ton rendez-vous avec Archibald ? Tu pourras tout me raconter, s’excite Lexie, friande des histoires romantiques de ses amies. C’est bien aujourd’hui que vous avez prévu de vous revoir ?
Elle hoche la tête pour confirmer que oui et explique qu’il l’a recontacté par texto pour lui proposer qu’ils se rejoignent.
Nous sortons et regagnons la voiture. J’attends d’être seul avec elle pour l’interroger.
— Une autre tenue ? Et pour quelle futilité cette fois ? soupiré-je, dépassé par le mode de vie et l’exubérance des gens friqués.
— Tu as oublié ? À moins que ce ne soit moi qui aie omis de t’en parler ?
Elle attrape son menton entre son pouce et son index comme si elle réfléchissait à la question.
— Me parler de quoi ?
Mon irritation est évidente, et au lieu de l’inquiéter, cela semble l’amuser au plus haut point.
— Nous donnons un dîner dans deux jours.
— Pardon ? Charlie ! Putain ! Tu n’as pas eu envie de me consulter avant ?
— Tu veux dire comme toi lorsque tu as piraté ce pauvre Jeffy qui, selon Lexie, était sur le point de péter un infarctus ?
Je ne rétorque rien et me rembrunis. Il est vrai que j’aurais pu tout lui révéler, mais n’en ai rien fait. Comme preuve d’une légère ouverture de ma part, j’entreprends de lui raconter l’intégralité de mes manœuvres de la nuit. Comment j’ai contourné la sûreté du PC de Jefferson, la façon utilisée pour qu’il croie avoir tout perdu. Les faux courriels de sa compagnie financière l’avisant d’un problème et ainsi de suite. Je lui détaille tous mes leurres et la suite des choses telles que je l’espère.
— Et donc, tu tables sur le fait qu’il va te contacter pour prendre en charge sa sécurité numérique ?
— Oh, mais je lui donne moins de vingt-quatre heures avant qu’il ne fasse appel à mes services.
— Et il va arriver quoi à ce March ? Parce que Sam ne va pas laisser cela impuni. D’autant plus que tu as trafiqué les entrées et sorties de son pass pour le placer sur les lieux pile au bon moment.
— À l’heure qu’il est, il est déjà entre les mains du FBI parce que j’ai trouvé de réels indices sur le vol de fourgon et qu’il sera interrogé puis incarcéré dans une aile d’isolement le temps que nous ayons fini notre boulot.
— Mais attends, je récapitule : tu gagnes la confiance de Sam, mais après ? En quoi ça nous aide pour la liste ?
— Mon but n’était que de démontrer mon utilité et ma capacité à fermer les yeux sur les illégalités moyennant des billets. J’escompte qu’il parle de moi à Libras et ainsi établir un premier lien. Et en prime, nous avons la preuve définitive que Jeffy n’a rien à voir avec le pirate. S’il en avait eu un sous le coude, c’est à lui qu’il aurait fait appel.
— C’est sensé, concède-t-elle sans repartie douteuse, cette fois.
— Et toi, tu avances avec ton gigolo ?
Une moue énigmatique se forme sur ses lèvres qui me paraissent plus brillantes qu’à l’habitude. L’espace d’un instant, je me remémore la sensation de ces dernières sur les miennes. Je balaie cette pensée parasite et attrape au vol la fin de sa réponse.
— Je crois qu’il est déjà accro, trop facile pour être amusant… Je préfère, et de loin, les challenges.
Son timbre est lourd de sous-entendus, peut-être m’a-t-elle aperçu fantasmant sur sa bouche ?
Je ronchonne intérieurement. Pas le temps pour ça ! Bordel, Malone ! Immédiatement, l’idée que ce connard puisse poser la main sur elle me provoque un coup de sang. Putain, j’agis comme si elle était réellement ma petite sœur. C’est une agente certifiée, psalmodié-je dans mon crâne jusqu’à calmer la vague de contrariété qui m’étreint soudainement. Le sort s’acharnant à me mettre dans un état de merde fait coïncider le moment de mon arrivée avec celui du coupé sport rouge se garant à l’instant devant notre maison.
— Archibald, murmuré-je, les mâchoires crispées.
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