Mission haute tentation (French Edition)

Manon Donaldson · Chapitre 30 sur 36

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Mission haute tentation (French Edition)

CHAPITRE 28 – Lexie contre-attaque

Malone

 

— Alors, le voilà donc le centre névralgique des grands manitous du FBI, se moque-t-elle en levant la tête très haut pour apercevoir la cime des quelques bâtiments collés les uns aux autres. Je m’attendais à mieux, balance-t-elle, empruntant la même expression que ces aristos que j’exècre devant la nouvelle collection griffée du jour.

— Ce n’est pas Quantico, ni les bureaux officiels où nous recevons les gens importants. Ce n’est qu’une des nombreuses cellules dédiées à notre institution et comme par hasard, celle-ci compte un lieu de détention et d’interrogatoire.

Elle ne produit qu’un « hum hum » très peu impressionné, tout en fourrageant dans son sac de voyage ouvert sur le siège arrière. La portière me la dissimule, mais malgré l’épaisseur du métal, son ton condescendant, lui, ne manque pas de me parvenir. J’ignore pourquoi ça me pique qu’elle descende une organisation que je sais pourrie de l’intérieur. Je m’échine à prouver à la face du monde que c’est la corruption qui mène, mais en même temps, mon sentiment d’appartenance reste fort. Foutu lavage de cerveau qu’ils m’ont fait, constaté-je, ronchon.

Je remarque des bouts de tissu voltigeant dans les airs quand Rachel apparaît métamorphosée devant mes yeux ébahis.

— Tadam ! annonce-t-elle en levant les bras tendus.

Elle effectue un tour sur elle-même, souhaitant manifestement que j’applaudisse sa tenue d’agent spécial.

Son pantalon bleu marine est le même, mais son ventre est à présent dissimulé sous le veston cintré qu’elle porte. Son T-shirt blanc est encore visible, mais désormais, il n’y a que moi qui sais qu’il s’arrête juste un peu sous ses seins. Elle a enfilé des talons hauts assortis, lui conférant l’aura d’une professionnelle aguerrie avec un style indiscutable. Sa tignasse blonde, dont les reflets brillent sous le soleil, est ramenée en un chignon léché dont pas un seul cheveu rebelle ne s’échappe.

— Tu crois qu’ils vont me permettre d’entrer ? Parce que vous, les fédéraux, êtes toujours si bien mis.

Avant même de compléter sa phrase, elle m’examine des pieds à la tête. Apparemment, mon habillement tend à la faire mentir et je me délecte de son désarroi.

— Tu vas te changer ?

— Nope.

— Mais je pensais que le dress code de ton boulot…

— J’ai démissionné, Rachel. Après notre mission. Je suis là à titre de consultant uniquement. Je n’adhère pas à ses explications et j’ai joué plus sécuritaire en lui enlevant tout ascendant sur moi. Direct après le débriefing, j’ai annoncé que j’arrêtais.

— Quoi ? Mais pourquoi ? Horn t’a demandé de venir, toi, désormais civil, pour interroger un témoin sensible ? Toi le mec qui a tout ce qu’il faut pour le jeter en pâture aux requins ? précise-t-elle dans un murmure, en cachant sa bouche pour que personne ne soit en mesure de lire sur ses lèvres.

Oui, elle est allée à la bonne école.

— Exact, confirmé-je froidement.

— Et donc, que foutons-nous ici ? Je sais très bien que tu n’es pas le dernier des imbéciles, Malone.

— Mais ?

Elle secoue la tête et décale assez sa paume pour me permettre de remarquer qu’elle serre les dents et que ses pommettes rougissent d’irritation.

— Mais, répète-t-elle, se contenant de toutes ses forces. Lorsque ça a toute l’apparence d’un guet-apens, et que ça sent le guet-apens, c’est forcément que c’en est un ! Autre chose dont je devrais être informée ?

Elle est contrariée, je peux le comprendre. Je doute qu’elle apprécie davantage ma prochaine révélation.

— Horn ne voulait pas que tu sois là…

Sa mâchoire se décroche instantanément et je parie que si elle le pouvait, elle m’en collerait une. Pas comme une femmelette, nan, à l’éclat de fureur pure miroitant dans ses iris, elle me foutrait un coup de poing à m’en péter les os.

— TU-M’AS-DEMANDÉ-D’APPELER-MON-BOSS !?

Maintenant, je m’explique mieux pourquoi on a donné le prénom Rachel à une tempête tropicale. Sa réaction est violente. Heureusement qu’elle ne peut porter son flingue dans l’enceinte du FBI.

— Oui, je t’ai dit d’aviser ton boss que tu souhaitais participer à l’interrogatoire. D’une, Lexie te réclamait autant que moi, deuxièmement, cette mission c’est la nôtre, et troisièmement, ton patron ignorait que Lexie était ici. À présent, il est au courant, ils ne peuvent donc plus agir en toute impunité et nous faire nous volatiliser n’est plus une option.

— Je suis ton assurance-vie ?

Elle prononce ses paroles d’une voix blanche. C’est inquiétant qu’elle passe du volcan sur le point d’exploser à, d’un coup, le neutre total.

— D’une certaine façon, ouais, avoué-je sans savoir si elle le percevra d’une bonne ou d’une mauvaise façon.

— D’accord, partenaire, déclare-t-elle étrangement. Mais tu m’en dois une, et pas une petite !

J’acquiesce en silence et nous marchons vers l’entrée du bâtiment principal.

— Il ne semble pas y avoir un max de sécurité, tu es certain que…

Ses mots restent en suspens au moment où nous pénétrons à l’intérieur.

— Murs de vitres sans tain, permettant de voir arriver n’importe quel intrus à la vitesse de la lumière. Intégralement à l’épreuve des balles, et donnant un avantage tactique non négligeable, en ayant une vue sur l’entièreté de la zone alentour, et cela, indépendamment des caméras dissimulées un peu partout. Crois-moi, Rachel, cet endroit est imprenable.

— Ouais, mais on disait aussi que le Titanic était insubmersible !

Je ne me sens pas l’envie de m’obstiner avec elle. Visiblement, son mode petite sœur chiante est enclenché. Quoique, si c’était ma frangine, je ne serais pas irrémédiablement attiré par son cul se balançant dans un pantalon ajusté. Nous passons le poste de garde, l’identification, les machines de détecteurs de métaux et la fouille sommaire. Après plus d’une trentaine de minutes, nous acquérons nos badges visiteurs et sommes libres d’utiliser les accès consentis par Horn. À l’heure actuelle, il sait que Rachel est avec moi. Il l’a autorisée à pénétrer dans les mêmes lieux pour lesquels j’ai obtenu une accréditation. Il doit être vénère, mais ça signifie que mon plan s’est bien déroulé. Rachel a instruit son patron qui a dû s’étonner de ne pas être dans le secret quant à la détention de la suspecte numéro 1. Une erreur, c’est ce que Horn a dû plaider, et son boss à elle est intelligent, il aura fait semblant de le croire tout en exigeant d’être désormais dans la confidentialité. Chose que Horn n’a pu refuser, puisqu’il aurait détesté le voir aviser les autres institutions de ses projets cachés.

Je ne souris pas à la face du monde, conservant mon aura de mec bourru et à qui on ne veut surtout pas se frotter, mais intérieurement, qu’est-ce que je rigole.

Nous tournons le coin du couloir en direction de l’ascenseur et tombons nez à nez avec le loup.

— Malone. Agente…

— Agente Rachel O’Maha, l’interrompt-elle pour s’introduire elle-même.

Sa bouche est pincée, ses prunelles d’un bleu acier sont exemptes de toute chaleur humaine et son menton pointe d’une arrogance à peine dissimulée en direction d’un Horn qui la toise sans pudeur.

Le FBI et les SS n’ont jamais eu une entente qui soit bonne. Cordiale tout au plus, quand ils se retrouvent les uns en face des autres. Alors, cette étroite collaboration entre Rachel et moi est de l’ordre de l’exception.

— Malone, puis-je vous parler, en privé, lance mon ex-patron en jetant un coup d’œil à ma partenaire.

— Pardonnez par avance ce que vous jugerez peut-être comme de l’ingérence, directeur Horn, mais s’il s’agit d’une discussion concernant Mme Alexia Jefferson, je me dois de vous signifier que je suis l’émissaire du directeur Dumais. Aussi m’a-t-il chargée de vous rappeler que toute dissimulation de preuves dans le cadre de cette enquête serait un affront, sur le plan tant professionnel que personnel.

Rachel emploie le ton d’une mégère doublée d’une sale garce. Elle sait exactement sur quel bouton appuyer pour forcer Horn à ployer les genoux. Putain, j’ai rarement vu un truc qui soit plus sexy que celui-là. Dans le rôle de la dominatrice, je lui décerne l’Oscar.

La veine qui bat sur la tempe de Horn est sur le point d’exploser. Il la dévisage un instant, partagé entre la flanquer dehors ou protéger son cul de bureaucrate et accéder à sa requête. Comme il n’ignore pas où se situent ses intérêts, il finit par nous ordonner de le suivre et nous conduit dans un bureau à l’écart.

— Attendez-moi ici, je vais faire préparer Mme Jefferson, annonce-t-il si glacial qu’avec son souffle il pourrait régler le réchauffement climatique.

— Tu crois qu’il tente de nous…, commence-t-elle au moment où la porte se referme.

Je lui indique, d’un mouvement imperceptible de la tête, que la pièce n’est pas sécurisée, ne nous permettant pas de discuter. Elle capte aussitôt et rattrape le coup.

— Berner encore une fois ? Je vous préviens, agent Malone, les Services secrets ont le bras aussi long que la mémoire, conclut-elle affreusement arrogante.

— Vous « berner » ? Non, mais… non, enfin ! Qui pourrait leurrer les êtres suprêmes provenant d’une institution puissante comme la vôtre ?!

— Personne justement, alors ne perdez pas votre temps à essayer et ne gaspillez pas le mien avec vos entourloupes.

— Je vous assure, agente O’Maha, que si je pouvais faire autrement, je ne prendrais pas une seule de vos secondes. Mais voyez-vous, je suis assez professionnel pour accepter le mandat qui m’est confié sans rechigner.

— Bien, clôture-t-elle.

— Bien, ajouté-je en lui offrant l’ombre d’un sourire dans un angle indétectable de la caméra.

Pas une seconde elle ne sort de son rôle de garce, franchement, pour une future mission on pourrait aisément lui attribuer cette étiquette.

***

Nous arpentons les longs couloirs bétonnés du sous-sol en direction de la pièce où nous escomptons enfin obtenir des réponses. Horn n’est pas celui qui nous escorte. Il s’agit d’un mec que je connais bien, de la même cuvée de Quantico que moi, mais relégué ici dans l’endroit de détention au lieu d’être agent de terrain. J’en ignore la raison et suis d’autant plus méfiant. Ce milieu n’en est pas un doux. Il s’apparente plutôt à un gros aquarium où les plus forts survivent et où les autres se font bouffer tout cru.

— C’est là, annonce le grand roux en déverrouillant une porte blindée presque aussi épaisse que celle de ma panic room.

Je m’attendais à une minuscule salle d’interrogatoire, capable de ne contenir qu’une table et des chaises, et suis donc surpris de pénétrer dans un lieu spacieux. Il y a effectivement un bureau et deux sièges, mais la pièce est séparée en deux par un grillage de style prison. Lexie se tient debout, dans le fond de sa partie, les yeux plissés et nous lorgne méchamment.

— Si ce ne sont pas Charlie et Parker…

— Lexie ! souffle Rachel d’une voix empreinte d’inquiétude.

Elle se rend probablement compte que ça ne concorde pas avec le personnage et se redresse avant de resserrer les pans de sa veste afin de se donner prestance.

Je ne peux blâmer sa réaction spontanée, puisque la femme debout devant nous n’a plus rien à voir avec celle que nous avons connue. Son doux visage aux traits lumineux et juvéniles est désormais creusé et colérique. Son regard, avenant auparavant, porte à présent les stigmates de nombreuses heures d’interrogatoire. Son corps, sculpté comme une mannequin par des heures de cours privés a perdu de sa splendeur. Elle n’est plus la beauté incarnée et pétillante qu’elle était jadis. Elle n’est là que depuis deux semaines, mais elle paraît avoir gagné dix ans. Je suis endurci, capable de l’étudier sans ressentir la moindre pitié parce que je me souviens qu’elle est une criminelle et qu’elle a cherché à bousiller bon nombre de vies à son profit. Ce simple rappel des faits suffit à renvoyer mon humanité à son hibernation. Malgré son jeu d’actrice imparable, ça semble être plus compliqué du côté de Rachel.

— Lexie…, répète Rachel, un accent de hargne dans son timbre.

Putain ! quand va-t-elle assimiler que cette garce n’existe pas ? Qu’elle aussi jouait un rôle depuis le départ !

Ma partenaire avance jusqu’à la grille, ses doigts s’accrochent aux barreaux comme le feraient les serres d’un vautour. Puis elle nous examine l’un après l’autre et esquisse un rictus machiavélique.

— Madame… Lexie, reprend Charlie avec plus de douceur. Parce qu’en cet instant, exit l’agente intraitable, c’est le retour de la petite sœur qui aimait réellement sa copine.

— Rachel, murmuré-je néanmoins ferme, pour lui offrir une piqûre de rappel sur celle qu’elle est et sur le lieu où nous nous trouvons.

— Rachel ? s’esclaffe la dingo en secouant la barrière comme une forcenée avant de longues pauses sans broncher ni même parler.

Au point où je me demande si elle ne vient pas de claquer sous nos yeux.

— Qu’est-ce qui lui est arrivée, chuchote ma coéquipière, profitant du brouhaha pour s’adresser à moi.

— Ressaisis-toi, nous avons besoin de renseignements. Quant à elle, elle ne fait que payer pour les crimes qu’elle a perpétrés !

— MES CRIMES ? MES CRIMES ! PUTAIN ! MAIS VOUS N’AVEZ RIEN CAPTÉ !

— Aide-nous à comprendre, alors ! Lexie… Je…

— JE NE SUIS PAS LEXIE ! Commence déjà par te rentrer ça dans le crâne ! Vous auriez dû faire vos devoirs ! Tout va être si compliqué à présent…, murmure-t-elle pour elle-même, comme une cinglée.

Je suis sans mots devant l’aura de folie qui entoure cette femme que je croyais connaître. Deux semaines, bordel, mais il s’est passé quoi ? Je ne vois qu’une seule explication : ils l’ont droguée pour lui soutirer ce dont ils avaient besoin.

— Et si tu démarrais par le début ? propose Rachel d’un timbre rassurant et posé.

Lexie la jauge un instant, ses traits se détendent quelques secondes puis l’éclat de démence réapparaît alors même que les affirmations s’expulsent d’entre ses lèvres.

— Je suis agente spéciale de ce putain de bureau de MERDE !

J’attends un rire, une chute, un punch, mais rien ne se profile à l’horizon. Wah, elle est sérieuse ? saisis-je devant son visage de marbre.

— Ouais, bien sûr, et moi, je suis Hugh Hefner, comme quoi quand on veut, on peut !

Elle ricane et envoie sa tête vers l’arrière en s’esclaffant franchement. Elle ne fournit aucun effort pour sembler saine d’esprit.

— DELTA, ZULU, BETA TROIS, SIX, DEUX, QUATRE.

J’ai envie de tirer Rachel par le bras pour la sortir d’ici. Nous perdons notre putain de temps avec une timbrée. Je ne comprends même pas que Horn m’ait fait venir.

— Tu es Lexie Jefferson, tu es la femme de Sam, tu habites…

— Tu y as cru ? Hein ? Tout comme moi j’ai gobé l’entièreté de ce qu’on m’avait dit vous concernant ! Quelle bande d’endoctrinés nous sommes ! On adhère ! Pire, on se bat pour leur offrir nos âmes ! On leur donne notre vie, notre avenir aussi, et cela sur un plateau ! La mission, le bien commun, la paix dans le monde ! Ils nous prennent tout et pourquoi ? Pour nous traiter comme des animaux quand ils n’ont plus besoin de nous !

— De quoi parles-tu ? essaie encore de la sonder Rachel en vain.

Je n’ai que faire des élucubrations de cette femme. Je suis là pour obtenir des réponses. Pour savoir ce qu’elle foutait avec la liste, comment elle a pu mettre la main dessus et pourquoi, bordel, elle a tenté de nous tuer ! Les questions se multiplient à mesure que mon cerveau les évoque. Je suis conscient qu’en plus de nous écouter, Horn ne me permettra pas de l’interroger jusqu’à demain. Il nous faut donc aller droit au but.

— Comment as-tu eu cette liste ?

— Laquelle ? riposte-t-elle, d’une façon si bitch que je déduis illico qu’elle a compris le sens de ma demande.

— Celle qui contient les noms de témoins, celle que tu as balancée sur le dark web !

Elle m’examine un instant, silencieuse et sans expression, avant que son visage se pare d’une moue amusée.

— Ah ! Mais la voilà la question que tous se posent ! Tu veux savoir comment j’ai eu l’idée, ou tentes-tu de déterminer de quelle manière je me la suis procurée ?

— Cesse de jouer avec les mots et parle-nous ! intervient plus sèchement Rachel, qui semble de moins en moins touchée par cette sorcière.

— Tss tss, agente Rachel, la formulation a précisément tout à voir là-dedans. N’est-ce pas, agent Malone ?

Elle s’adresse à moi comme si nous partagions un truc, et d’une certaine façon, c’est bel et bien le cas.

— Quelles étaient tes motivations pour la diffuser sur le web ? relancé-je froidement.

Rachel m’observe étrangement. J’ai l’assurance qu’elle vient d’assimiler qu’elle ne détient pas tous mes secrets. Je perçois d’ici sa frustration et le moment exact où elle note mentalement toutes les paroles que je prononce à des fins d’analyse.

— J’ai demandé de l’argent en échange, tu te souviens ? Ça doit être parce que je prévoyais de toucher un max de fric, non ?

— Tu as déjà plus de pognon que tu ne pourras jamais en dépenser, ça t’aurait été totalement inutile, tranché-je, ne cachant pas que sa version me semble tout sauf crédible.

— Peut-être as-tu raison ? Peut-être que mes motivations étaient tout autres ? Peut-être ne suis-je même pas la coupable dans cette histoire ?

— Je suis là pour obtenir la vérité ! Tu as la chance de t’adresser à quelqu’un qui souhaite comprendre et non pas te faire dire ce qu’il désire entendre, et tu gâches cela avec un jeu du chat et de la souris ! MERDE ! C’est toi qui nous as réclamés corps et âme ! POURQUOI ?

— Je te donne exactement ce que tu veux, mais mon pauvre, c’est toi qui ne sais pas écouter.

— Pourquoi avoir envoyé tes hommes nous tuer ?

— Ce n’était pas moi ! J’ignorais ce qu’on prévoyait pour vous et ces hommes, je ne les connais pas !

— Qui alors ? QUI ? Tu m’as menacé au téléphone, et quelle coïncidence, quelques heures plus tard une escouade déboulait chez moi armée jusqu’aux dents, dans le but assez évident de nous buter !

— Penses-y, Malone, tu me crois assez intelligente pour monter un complot de cette envergure moi-même, mais je serais assez stupide pour manquer une tentative d’assassinat ? Réfléchis avec ta tête, vous étiez chez moi, à ma portée toute la soirée, j’aurais eu un million d’occasions de vous éliminer, or vous êtes toujours là, non ?

— L’appel, évoque ma partenaire avant d’être interrompue.

— Pas moi ! Ta théorie fumante c’est quoi ? Selon toi, je me promenais avec un portable caché dans les coutures de ma robe ? J’attendais un call de Malone ? Tu étais avec moi, je te signale, m’as-tu aperçue m’éclipsant entre la bagarre et ton départ ? Non ! Et puis avant que tu redemandes, je n’ai pas été celle qui a commandité qu’on vous bute, et vu la réaction du FBI lorsqu’ils l’ont appris, je serais tentée de dire qu’eux non plus. Il y a potentiellement un autre joueur dans la partie, et si j’avais à parier, je miserais sur Libras, qui viendrait en aide à Horn en te faisant disparaître. Parce que si le directeur tombe, eux aussi. Je ne suis pas la seule personne qui connaissait la vraie identité de Parker Levon. Il essayait de mettre à mal deux organisations complètes. Il n’a donc pas assez de doigts pour dénombrer tous ses ennemis.

— Justement, cette organisation…

— Aucune idée de qui il s’agit… Ou peut-être que si, mais que je ne souhaite pas le dire, au risque d’être gazée en même temps que vous dès que je prononcerai son nom. Réfléchis, Malone, tu sais qui c’est.

— Si tu n’as aucune info ou que tu ne veux ou ne peux rien nous dire, qu’est-ce qu’on fout ici ? Je vais reformuler : qu’as-tu alors ? insiste ma comparse, à bout de nerfs.

Rachel semble à deux doigts de péter un câble et prête à extirper elle-même les données de la gorge de Lexie.

La prisonnière émet un genre de borborygme de joie.

— Ah ! En voilà une question intelligente, ça change, croyez-moi ! Je suis au fait que vous êtes des agents. Que tu as rejoint Malone pour la mission concernant la liste. Je l’avoue, au début j’ai envisagé que tu étais comme moi, mais j’ai vite compris que le serpent t’avait avalée aussi, s’adresse-t-elle toujours à Rachel.

Ils l’ont bourrée de calmants avant de m’envoyer la rencontrer ou quoi ? Comment peut-elle être décalée à ce point ?

— Le serpent ? répète Rachel, perplexe.

Lexie continue de blablater, peu soucieuse de l’incompréhension de ses interlocuteurs.

— C’était bien vu de la part d’Archibald d’affirmer que le frère crevait d’envie de baiser sa petite sœur. C’est à ce moment que j’ai saisi que j’étais découverte. Non, en vrai, je l’avais deviné en trouvant la caméra, mais à ce stade, je soupçonnais encore mon cher époux. C’est seulement lors de votre bagarre que j’ai eu la confirmation qu’il s’agissait de Malone et de toi. Ma mission n’avait plus lieu d’être alors, et si les choses avaient suivi leur cours normal, vous auriez dû être exfiltrés et moi avec. Nous aurions tous procédé à nos débriefings et après, on se serait croisés dans un corridor du FBI et pas dans cette putain de cage !

— Et qu’aurait-on compris à ce moment-là qui nous échappe maintenant ?

Rachel la joue finement, elle se comporte comme si elle adhérait à toutes les théories du complot pour lui soutirer davantage d’informations. Je reste donc en retrait, attendant l’instant où elle nous lâchera un truc susceptible d’être intéressant.

— Vous auriez découvert le pot aux roses ! Peut-être même avant moi ! Et vous prétendez tous deux être des agents qualifiés ? Ils embauchent vraiment n’importe qui ! Ma mission, voilà la première chose au sujet de laquelle vous auriez dû m’interpeller. Mais puisque je suis gentille, je vais vous mâcher tout le travail : ma cible, c’était toi !

Le temps se suspend au moment précis où elle balance cette affirmation. Son index à l’ongle cassé se redressant et tendant dans ma direction.

— Pardon ?

Ma coéquipière est visiblement aussi sur le cul que je le suis. Si elle paraît accorder plus de crédit que moi à ce que dit la criminelle, je l’avoue, elle est tout de même parvenue à m’ébranler.

— Quel était ton mandat à mon sujet ? questionné-je d’une voix blanche.

— Ton affiliation avec les terroristes. Vois-tu, Malone, ils semblent avoir pris leur essor au moment où tu es arrivé en poste la première fois. Leurs finances se sont améliorées, les armes des saisies gouvernementales sont devenues les leurs. Ils se sont mis à déjouer les pièges comme des pros et ont intensifié leur frappe. Pour qui sait compter, l’addition est évidente… Avant de te réintégrer pour ton deuxième tour, j’ai obtenu ma couverture d’infiltration. Je devais te garder à l’œil et dénicher de quoi te faire tomber, parce que la vaste blague : tu es celui qui est suspecté d’être à la tête de Libras !

Je sens le regard de Rachel irradier mon dos. Je lui sers des sermons sur la confiance, et me voilà, selon Lexie, au centre de tout. Je concentre mon attention sur la détenue avec qui je devine que mon temps est limité. Pourquoi d’ailleurs Horn me permet-il cette rencontre ? Il n’espère quand même pas que, si ses spéculations s’avéraient fondées, je balancerais tout à l’instant ?

— Je suis pleinement d’accord avec les patrons, j’ai moi-même constaté tout ça. À la différence que, comme je me sais non impliqué, mes soupçons à moi se sont plutôt portés sur les hautes instances.

— Et puis Tania est morte, tu étais donc le dernier et seul suspect. Ils t’ont intégré une deuxième fois en te faisant croire que c’était comme agent, mais pour moi, tu étais la cible.

Plus rien n’a de sens dans mon crâne surchargé. C’est moi qui ai mis en avant des preuves sur Jefferson pour les convaincre de me réinsérer… Putain ! Horn, ce salopard, me mène en bateau depuis le début ? Je pourrais bien entendu n’accorder aucun crédit à cette folle qui est derrière les barreaux, mais ce qu’elle avance tient trop bien la route pour que je le rejette en bloc. Si ça se trouve, Horn est le coupable, récoltant les éléments que je lui fournis pour alimenter Libras et il escompte que je porte le chapeau. La voilà l’évidence ! Mais dans ce cas, pourquoi organiser cette rencontre ? Pourquoi me donner tous les détails qui permettront d’étayer mes allégations ?

— Tu pourrais très bien être celle qui manigance, relance Rachel, en mode défenseur. Après tout, tu es plutôt bien placée en incarnant la femme de Jefferson. Tu gravites dans le milieu, il est soupçonné de faire mumuse avec Libras, tu es pote avec Archibald Carlos. Oh, et le summum : tu connais le dossier de Malone comme si c’était le tien. Planquer et créer de quoi l’incriminer t’est facile, non ? Peut-être même que tu n’agis pas en solo, conclut-elle, envoyant une flèche à tous ceux qui seraient à l’écoute.

— Tu m’as bien regardée ? Tu crois que je suis enfermée ici parce que j’ai obtempéré docilement ? Oh, c’est mignon, tu penses peut-être que je suis, à cet instant, en train de te jouer la comédie pour vous manipuler ? riposte Lexie, une expression presque macabre sur le visage.

— Cette hypothèse vaut bien la tienne, rebondis-je aussitôt. Sinon, si c’est comme tu le décris, pourquoi une si bonne et si obéissante agente serait détenue ?

— Car j’ai refusé d’abandonner la mission lorsqu’ils l’ont exigé. Je suis réellement dingue de mon mari. Le cliché de l’agente tombant amoureuse de sa cible, je sais, c’est risible. Bref, les boss ont menacé de brûler ma couverture et de me mettre à l’arrêt. J’étais résolue à ce qui me pendait au bout du nez quand on m’a offert un accord que je ne pouvais pas laisser filer. On m’a mandatée pour générer du mouvement sur les comptes de Sam. On m’a demandé de produire des preuves sur mesure pour te coffrer, mon petit Malone. Je bidouillais les chiffres et ils t’inculpaient pour corruption de preuves. Tu te souviens lorsqu’ils t’ont dit qu’ils avaient soudainement assez d’éléments contre Sam ? Ça m’était imputable. J’ai obéi, implanté de faux paiements et créé de toutes pièces les actes pour lesquels on l’accuse aujourd’hui. Ironique, non ?

— Attends, tu affirmes l’aimer véritablement et tu lui fais ce coup ? Tu imagines si tu le détestais, le pauvre ?

— Tu ne comprends donc rien ? J’avais mis Sam au courant de tout. Avant notre mariage ou même ton retour ! Je faisais mon taf en te surveillant et escomptais trouver ce qu’il fallait te concernant qui l’aurait aussitôt blanchi lui.

— Pourquoi me révéler tout ça alors ? Pourquoi je suis libre et toi derrière les barreaux ?

— Leur engagement était de le laver de tout soupçon une fois que nous t’aurions épinglé. Mais mon amour est en prison pour financement d’activités terroristes, et moi, inculpée comme sa complice en plus de me faire coller une accusation de haute trahison. Ils se sont joués de moi aussi, Malone. Quant à elle, désigne-t-elle Rachel, elle était dans l’ignorance de toutes les machinations, juste là pour exécuter le boulot donné par les SS. Mandatée pour trouver le publicateur d’une liste dont nous connaissons tous les deux la provenance. Pas vrai, Malone ?

Je pourrais m’inquiéter du rictus de Lexie, mais c’est l’absence de celui de Rachel qui me glace jusqu’aux os. Je ne couperai pas à un second round de questions, mais cette fois, elle me demandera si je suis l’auteur de ladite liste et je n’aurai plus d’autre choix que de lui répondre par l’affirmative. Je comprends que ce que nous confie Lexie est véridique. Qu’ils n’ont pas hésité à la sacrifier pour pouvoir tout me coller sur le dos. De la même façon qu’ils s’y sont pris avec Sam.

— Malone, si tu n’es coupable de rien et que tout ce que je te dis est vrai, alors c’est qu’il y a quelqu’un ailleurs qui tire les ficelles, et qui qu’il soit, tu es dans sa ligne de mire.

— Pourquoi m’avouer tout ça ? Tu aurais pu tenter de me compromettre et ainsi gagner un accord avec le juge ?

— Parce que si tu débusques le marionnettiste, nous serons tous libres, Sam compris. S’il y avait un procès, je pourrais admettre sous serment que c’est moi qui ai créé de toutes pièces les preuves contre lui !

— Et lui, le grand maître derrière la machination, te laisserait tout déballer à sa victime sans agir ? Juste comme ça ? Une prisonnière réclame à parler à un ex-agent que l’on croit être un traître et on accéderait aussi facilement à sa requête ? On permettrait ensuite à Malone de quitter l’édifice sans mal et on patienterait gentiment qu’il prouve sa culpabilité ? rétorque Rachel.

— J’ai encore des amis ici, petite SS. Tu te souviens qu’au début de la rencontre je n’ai pas dit un seul mot pendant de longues minutes ? J’ai pris soin de rester muette un instant avant de vous répondre. Cet extrait est repassé en boucle pour ceux qui attendent les importantes révélations. Vous avez quinze minutes pour sortir du bâtiment, après quoi, ils entendront tout ce que je vous ai confié et comprendront que Malone sait tout. Alors je vous conseille de dégager vite fait. 

— Pourquoi l’aider ?

— Parce que si Malone débusque le grand marionnettiste, je serai libre et que Sam sera relâché à son tour. Aussi simple que cela.

Je suis interdit. Elle possède des renseignements de première main, elle ne peut pas inventer autant de choses et arriver à ce que ça fasse autant de sens. Et si elle disait vrai sur toute la ligne ? Je me doutais que Horn était mouillé, mais à ce point ? Nous devons quitter les lieux, mais ce faisant, nous deviendrions les suspects les plus recherchés en première place sur la liste du FBI. Rapidement, et conscient que la situation presse, je pivote en direction de Rachel.

— Si tu comptes te tirer sans moi, c’est mort, crache-t-elle, la colère transperçant son visage qui n’affiche plus aucune douceur. Je sais que tu n’es pas coupable et tu me dois des réponses, par-te-nai-re.

Ce n’est plus un sobriquet amusant et empli de connivence. Sa façon d’en détacher toutes les syllabes indique que sur le tableau de ceux voulant ma peau, elle arrive au deuxième rang.

Je hoche la tête et marche en direction de la sortie qui s’ouvre comme par magie. Perplexe, je dévisage Lexie, le temps d’une nanoseconde, et m’engage dans l’embrasure de la porte quand cette alliée improbable me fout métaphoriquement un coup de poing en pleine gueule. Que dis-je, c’est plutôt un bazooka.

— Le serpent finit toujours par se mordre la queue, n’est-ce pas le dicton utilisé à outrance par Maggie Calvados ?

Je stoppe net, mes pieds vissés dans le sol, des plaques de béton attachées à mes chevilles. Mon visage se décompose lorsque j’échange un regard avec Lexie. Elle m’offre une expression de marbre à présent et prend place sur sa chaise tout en comptant les secondes s’écoulant à voix haute. Ses yeux se ferment et c’est la force avec laquelle Rachel me frappe le torse qui me permet de sortir de ce qui ressemble à un état catatonique.

Nous fonçons dans le corridor, Rachel sur mes talons. Je remarque sur le plancher une carte d’accès au nom du rouquin nous ayant escortés plus tôt. Je ne crois pas aux coïncidences et comprends que c’est pour nous qu’elle a été abandonnée ici. Je doute que le pass conféré par Horn m’octroie le niveau d’accréditation suffisant pour passer par le parking souterrain, mais je parie que celui-là, si. J’emprunte le chemin que je sais le plus désert et traîne Rachel dans les dédales de ce bâtiment administratif, jusqu’à trouver l’ascenseur menant à l’aire de stationnement. Elle me fusille de ses iris bleutés et je perçois aisément son désir de m’écorcher vif. Heureusement pour moi, elle est trop pro et attend un meilleur moment.

Rachel ne bronche pas lorsqu’elle me voit tester les poignées de tous les plus vieux modèles de voitures et prendre la première qui soit accessible dans le but de la voler. Elle s’installe à mes côtés et en moins de quatre minutes, nous avons quitté les lieux avec la carte du gardien.

Le silence règne en maître dans l’habitacle. Mon cerveau bourdonne comme une autoroute en plein trafic, tellement il traite d’informations en reliant entre eux tous les événements des derniers mois, remontant même à deux ans plus tôt, lorsque Tania était en vie.

J’abandonne la voie rapide pour atteindre une rue qui annonce un cul-de-sac. Je roule, dépasse toutes les maisons d’un quartier résidentiel pour arrêter la caisse devant une chaîne affublée d’un panneau « entrée interdite ». Je sors, tape le code sur un vieux cadenas rouillé et décroche la barrière, la poussant plus loin afin que la voiture ait assez de place pour s’y glisser.

— J’ai un million de questions, mais la première est : où va-t-on ?

Sa voix est arctique, et même si elle m’a suivi, elle est à deux doigts de me buter ou de me livrer. Je le sens et je devine que mon salut dépendra de ce que j’accepterai ou pas de lui confier. Pour autant, cela reste mon combat. J’ai perdu Tania, je ne permettrai pas qu’il arrive pareil avec Rachel. Elle ne va assurément pas lâcher le morceau, je la connais et je refuse de la traîner plus profondément là-dedans avec moi. Je dois trouver un moyen de me débarrasser d’elle avant que l’étau se resserre davantage.

— Nous allons dans le refuge d’une amie, réponds-je en m’arrêtant devant une minuscule cabane en bois défraîchi, avant de sortir du véhicule.

Elle pourrait aisément provenir d’un film d’horreur. Disons que la description que l’on m’en avait faite était nettement plus romancée. Je détecte la génératrice dès le premier tour du bâtiment. Charlie est déjà à l’intérieur et inspecte l’endroit dans ses moindres recoins. Une pièce, quelques meubles, une zone technologique qui ferait pâlir d’envie n’importe quel geek et des étalages de trucs de survie en tout genre. Un siège serait possible en ces lieux, mais la seule chose qui m’intéresse, c’est la mallette sur le bureau, celle qui contient un ordinateur.

Si Rachel a des questions, elle est loin de se douter que je n’ai aucune réponse pour l’heure, et que même si j’en obtiens, je n’escompte pas les partager avec elle.

Je sens ses prunelles incandescentes brûler mon dos. Lorsqu’elle prononce « Qui est Maggie Calvados ? », je comprends que c’est le moment fatidique.

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