Mission haute tentation (French Edition)

Manon Donaldson · Chapitre 12 sur 36

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Mission haute tentation (French Edition)

CHAPITRE 10 - Direction Mexico

Charlie

Prise dans mes réflexions, ce n’est que lorsque Malone claque la portière de la voiture que je réalise que nous sommes arrivés à la maison. Mon cerveau est en surchauffe, à cogiter sur plusieurs tableaux à la fois.

1. Je dois créer davantage de lien avec Archibald sans finir comme Tania. 

2. J’ai vu le regard de Malone vriller lorsque son ennemi Archibald était à deux doigts de m’embrasser. Mais sa réaction est-elle due à Tania ou à… moi ? 

3. Pourquoi notre baiser à la sortie du bar ne semble-t-il pas l’avoir ébranlé de la même façon que moi ? 

Je ne devrais même pas me poser ce genre de question. Ce n’est pas digne de la professionnelle que j’affirme être. Pourtant, sa manière de toujours me chercher du regard, de jouer les protecteurs à mon endroit, de prétendre rester de marbre alors qu’il laisse deviner le contraire me touche. L’électricité qui crépitait entre nous quelques heures plus tôt dans le bureau de Jefferson a définitivement disparu.

Les chaussures toujours en main, je regagne la maison à mon tour. Il ne m’a pas attendue, ni même a eu pitié de mes pauvres orteils ensanglantés.

Je monte le grand escalier central en réprimant une grimace de douleur à chaque marche sur laquelle mes pieds blessés se posent. Plusieurs heures debout, à piétiner dans des escarpins trop petits tout en continuant de sourire et discuter comme si tout allait bien, une vraie torture ! Lorsque je passe devant la chambre de Malone pour rejoindre la mienne dont la porte est entrouverte, je ralentis le pas. La lumière éclaire la pièce et lui confère des allures d’apollon. Son nœud papillon pend sur le col de sa chemise, et les boutons de celle-ci sont ouverts, libérant ses tablettes de chocolat qui s’offrent à ma vue. Alors qu’il s’apprêtait à déboutonner son pantalon, il me repère. Le regard sombre, voilé d’une aura incandescente, il s’avance à pas de loup dans ma direction. Ma bouche s’assèche, mon épiderme me picote d’anticipation, la douleur provoquée par mes chaussures bien vite occultée. J’ai le cœur qui bat trop fort lorsqu’il s’arrête au niveau du chambranle et me détaille un instant des pieds à la tête, en s’attardant plus que nécessaire sur mon décolleté.

— Bonne nuit, Charlie.

Puis dans la surprise la plus totale, il referme la porte sur lui. Me laissant seule dans le couloir, complètement démunie. Ce connard se joue de moi. Ça pourrait me faire rire, si ça ne me frustrait pas autant. Je vais directement dans ma salle de bains et n’en ressors que lorsque la douche m’a entièrement apaisée. Exténuée, je me glisse dans mes draps frais, mon téléphone à la main.

[Si tu trouves qui c’est, tu gagnes le droit de m’inviter au resto demain soir.]

La réponse d’Archibald ne se fait pas attendre.

[Si tu es bien la Cendrillon dans sa robe d’or qui s’est éclipsée à minuit, je t’offre plus qu’un dîner. Sois prête en début d’après-midi, je passerai te chercher.]

Je m’allonge plus confortablement dans mon lit en poussant un soupir d’aise. Malone peut penser ce qu’il veut, mais jusque-là, je mène la mission à bien et si les choses avancent, c’est uniquement grâce aux données que j’ai récoltées. Au moment où mes doigts atteignent le bouton pour éteindre la lampe de chevet, la vibration sur le bois annonce l’arrivée d’un nouveau message. 

[Hâte d’y être. Bonne nuit, ma belle Cendrillon.]

Je ne prends pas la peine de lui répondre. Maintenant, je dois lui montrer que je suis intéressée sans pour autant être trop accessible, pour le maintenir en haleine le temps nécessaire. J’éteins la lumière, ferme les yeux et… rien. Le sommeil me fuit malgré la fatigue. Je me tourne et me retourne sur le matelas. Je me concentre sur ma respiration pour arrêter d’écouter ma voix intérieure qui se refait la soirée. Ou plutôt le début, lorsque le corps de Malone était couché sur le mien. Il ne me laisse pas indifférente, et ce constat me pique. Ça ne devrait pas être le cas. Honnêtement, c’est tout à fait le genre d’homme qui pourrait me faire vibrer dans ma vie civile, mais je me suis toujours fait un devoir de ne pas mélanger travail et vie privée. J’ai eu une chance inouïe d’être recrutée par les Services secrets et depuis le début je dois batailler plus que les autres pour prouver que j’y ai ma place. À force d’être remise en question, j’ai développé une carapace qui donne l’impression que je suis imbue de ma personne par moments. Je bosse là-dessus, mais avec lui, avec Malone, ça ressort plus qu’à l’habitude. Je crois que je me protège, d’une certaine façon. C’est la première fois que je réalise une mission en duo, je n’ai pas les codes pour évoluer dans ce genre de situation. Surtout quand le binôme est un canon. Soudain, la lumière du couloir atténue la pénombre de ma chambre. Il semblerait que je ne sois pas la seule à rester éveillée. Je me redresse et tends l’oreille pour vérifier ce qu’il trafique en plein milieu de la nuit quand l’ombre de ses pieds s’arrête au niveau de ma porte. J’attends, espérant la voir s’ouvrir malgré mon ressenti sur lui, et glisse mes doigts dans mes cheveux pour leur redonner une certaine contenance. Je checke vite fait mon pyjama qui ne se compose que d’une culotte en coton et d’une brassière, vu les chaleurs actuelles, et fixe cette satanée porte qui me nargue à ne pas bouger d’un pouce. Puis les pas s’éloignent et la pénombre me plonge à nouveau dans une frustration que seul Malone a le pouvoir de déclencher. 

— Connard, ne puis-je m’empêcher de prononcer à voix basse. 

Les yeux ouverts dans le noir, je ne sais pas combien d’heures défilent avant que le sommeil me rattrape enfin, et ce n’est que lorsque la matinée est déjà bien engagée que je me réveille. Je parade un moment dans le salon, vêtue de mon pyjama minimaliste, avant de me rendre à l’évidence : Malone n’est pas là. Nous sommes lundi et Parker a un travail, son absence est donc logique. La cafetière est encore chaude, signe qu’il est parti il n’y a pas longtemps. J’en avale une tasse et grignote un petit bout de brioche en guise de repas vu l’heure avancée. Archibald ne va plus tarder à arriver et je dois me préparer. J’opte pour une tenue simple, ne connaissant pas le programme. Je fais défiler les vêtements que l’on a mis à ma disposition et me décide pour un pantalon blanc fluide avec un chemisier bleu océan légèrement transparent qui laisse entrevoir la dentelle de mon soutien-gorge. Une grosse ceinture noire pour marquer ma taille et le tour est joué. Classe, mais avec une pointe de sexitude. Mes cheveux blonds sont relevés à l’aide d’épingles, laissant s’échapper quelques mèches rebelles pour atténuer le côté psychorigide qui ne me correspond pas. Un peu de blush, un gloss couleur corail et uniquement du mascara pour noircir mon regard. Le bleu de mes yeux étant déjà mis en valeur par mon chemisier de la même teinte. Un voile de parfum aux endroits stratégiques et je suis fin prête. 

[Enfile tes souliers de vair, ton prince charmant arrive.]

Je range mon portable dans mon petit sac après avoir pris connaissance de son arrivée imminente. Ce genre de paroles pourraient me toucher si elles ne provenaient pas d’un criminel. L’affaire initiale de Malone étant liée à la nôtre, ce malfrat est donc une ordure encore pire qu’il n’y paraît. Je descends l’escalier quand une porte de placard claque, me faisant sursauter. Je me pensais seule. Je découvre Malone, trempé de sueur dans un short de running uniquement. Me tournant le dos, il n’a pas encore conscience de ma présence dans la cuisine. Il est en train de se servir un grand verre d’eau, et j’hésite un instant entre continuer à baver sur les muscles de son dos qui roulent sous sa peau à chacun de ses mouvements, et lui faire savoir que je suis là afin qu’il se retourne pour que je puisse profiter de ses abdos de plus près. Bon sang, il faut vraiment que j’arrive à prendre du recul sur… Oh merde, ce petit cul rebondi est à se damner. Je disais quoi déjà ?

J’en oublie le fil de mes pensées et je fais preuve d’une concentration optimale pour le regarder droit dans les yeux quand il se tourne vers moi. 

— Je suis surprise de te voir à la maison à cette heure-ci. 

— J’habite ici, figure-toi. 

— Nous sommes lundi, tu devrais être au travail. 

— J’y suis. Parker bosse la plupart du temps à la maison. Son job ne nécessite pas d’avoir un local. Et puis, comme sa clientèle gravite dans les hautes sphères, c’est lui qui va toujours à elle, et non l’inverse. 

— Et courir fait partie du job apparemment ! 

— Faire du sport l’aide à garder la tête froide, vois-tu. 

Alors qu’il porte à sa bouche son verre d’eau glacée, une goutte de sueur dévale sa tempe. Elle glisse dans une infinie lenteur le long de son cou, puis sur son pectoral droit. Je me rends compte que je suis sa descente avec un peu trop d’attention, et reporte illico mes prunelles dans les siennes. Mais Malone, au vu de son expression condescendante, n’a rien raté de mon égarement, aussi temporaire fût-il. Je me rembrunis aussitôt, énervée de l’imaginer jubilant intérieurement.

— Et qui ai-je en face de moi ? Mon grand frère Parker, l’arrogant psychotique et mordu de travail, ou Malone, grand connard narcissique ?

Pour toute réponse, il hausse les épaules et cache un air railleur derrière son verre. Mais notre joute verbale s’arrête là quand la sonnette d’entrée résonne. 

— Veuillez m’excuser, Parker-Malone, mais je vais devoir écourter cette délicieuse conversation. Il semblerait que mon rencard soit arrivé. 

— Archibald ? demande-t-il, tout en connaissant déjà la réponse. Fais attention, il est aussi intelligent que dangereux. 

— Et comme je suis plutôt conne et très naïve, je vais probablement me faire égorger dans les prochaines minutes. 

— Je ne plaisante pas, Charlie, reste dans ton rôle et ne sois pas trop curieuse, sinon il va directement flairer l’arnaque. 

— C’est toi qui m’as collé cette mission, je te rappelle. Du coup, soit tu m’en crois capable et tu te tais, soit tu as surévalué mes capacités et c’est toi qui t’occupes de le séduire. Alors, qu’est-ce que tu décides ?

Il reste silencieux, mais son regard acéré parle pour lui. Il me suit jusqu’à la porte et attend qu’elle soit déjà à moitié ouverte pour reprendre la parole. 

— C’est juste que j’exècre ce type, c’est un connard fini. 

— Je suis assez grande pour me faire mes propres opinions, Parker. Et va prendre une douche, tu pues le fennec.

— Oui, Parker, écoute ton adorable petite sœur et va te laver. Commence par la langue pour retirer ces vilaines injures à mon encontre, poursuit Archibald d’un ton si doucereux et transpirant de sournoiserie que Malone serre les poings et avance d’un pas. 

Je le devance et crochète mon bras à celui d’Archibald pour l’obliger à rejoindre sa caisse, ce qu’il accepte avec plaisir. Il ne cherche pas à se battre, juste à mettre Parker hors de lui. Ce qui fonctionne très bien. En homme galant, il m’ouvre la portière de sa voiture sportive connue pour sa mythique couleur rouge. Nous quittons l’allée sous le regard ombrageux de Malone, qui nous suit jusqu’à ce que nous disparaissions de son angle de vue.

— Difficile à croire, mais on s’entendait bien à une période. Je pense même que nous aurions pu devenir potes. Je ne comprends pas pourquoi il me déteste autant. 

— Je ne sais pas… peut-être parce que sa défunte femme l’a trompé avec toi ? 

Je le défie du regard de me dire le contraire. Mais il reste concentré sur la route, se contentant d’un discret sourire en coin à ce souvenir. 

— Je suis désolé qu’elle ne soit plus là, surtout dans ce genre de circonstances. Mais j’accepte le rôle du méchant juste parce que les morts ne peuvent plus se défendre. 

— Il faut que tu t’expliques, parce que je n’ai toujours eu qu’un seul son de cloche, fais-je semblant de m’intéresser. 

— Je n’aurais jamais cru, ironise-t-il. Parker avait une femme plutôt jolie et elle en jouait dès qu’il avait le dos tourné. C’est elle qui est venue à moi, elle qui était mariée. Je n’ai rien demandé. Je n’ai fait que répondre à ses avances constantes et aujourd’hui, je suis le seul fautif aux yeux de tout le monde. C’est totalement injuste. 

Je pose une main compatissante sur son épaule et lui adresse un faible sourire. 

— Parker était fou amoureux d’elle, il a besoin d’un coupable pour ne pas ternir l’image qu’il garde d’elle. Et ce n’est pas bien de dire du mal d’une morte, mais je ne l’ai jamais vraiment appréciée, sans avoir de réelle raison. Une sorte de ressenti. Il faut croire que j’ai eu le nez fin. 

— Ah merci, enfin une personne qui a vu clair dans son jeu !

— Possible, mais tu n’es pas blanc comme neige pour autant. Tu as couché avec une femme mariée. Sa femme ! Et maintenant tu t’intéresses à sa petite sœur, tu peux comprendre que Parker ne voie pas ce rapprochement d’un bon œil. 

— Et pourtant on n’a pas encore couché ensemble, se marre-t-il.

— « Encore » ? Tu sembles un peu trop sûr de toi sur la suite des événements. J’ai juste accepté de passer la journée avec toi, Don Juan. 

Il me lance une œillade lourde de sous-entendus sans pour autant me reprendre sur ce qu’il envisage pour nous deux. J’espère sincèrement ne pas avoir à aller jusque-là pour mener à bien notre mission. C’est un bel homme, mais baiser pour des renseignements ne fait définitivement pas partie de mes fonctions. 

— Tu aimes les tacos ? change-t-il de sujet, me laissant interloquée. J’adore ça, mais une femme du monde ne préfère-t-elle pas les mets plus raffinés ? 

— Bien sûr, mais les enchiladas l’emportent de loin ! finis-je par avouer.

Si je veux lui plaire, je dois rester moi-même le plus possible. 

— Parfait alors !

L’instant d’après, la voiture prend la direction de l’héliport. 

***

Attablée à une terrasse en hauteur, surplombant la ville, je m’émerveille du paysage qui s’offre à moi. Les couleurs des maisons, la végétation unique, sur un fond de musique constant. Sur notre table, drapée d’une nappe aux divers tons ocre, un mélange des célébrités culinaires qui font du Mexique une référence dans les plats épicés. Je n’ai jamais mis les pieds en dehors des États-Unis et voilà que je me retrouve dans un petit village pittoresque d’Amérique du Sud. 

— Pour un premier rendez-vous, vous avez fait fort, monsieur Carlos. Ça t’arrive souvent de kidnapper une femme pour l’emmener de force, à bord de ton jet privé, hors de son pays ?

— Seulement quand je veux être sûr de l’avoir rien que pour moi. Le voyage te déplaît ? me demande-t-il, vraisemblablement soucieux.

L’idée de me rendre dans un pays dans lequel je n’ai aucun pouvoir, sans arme ni assistance possible, et uniquement accompagnée d’un criminel, n’a en effet rien de rassurant. Mais ça a le mérite de m’apprendre une chose pour le moins importante : nous n’avons traversé aucune douane. S’il est si facile de quitter l’espace aérien américain pour se rendre au Mexique, qu’en est-il des pays du Moyen-Orient ?

— J’adore les surprises. Et affréter un avion juste pour notre balade rend ce rendez-vous encore plus inoubliable.

Je lui adresse un sourire radieux avant de détourner le regard en feignant la gêne de m’être confessée si aisément.

— Parle-moi de toi, Cendrillon. Il y a deux jours, je n’avais même pas connaissance de ton existence. Parker ne raconte pas grand-chose sur lui, mais de là à omettre qu’il avait une sœur… Je pense qu’il voulait nous cacher ta beauté. 

— Ou me cacher de toi plutôt ! Non, sincèrement, ça ne m’étonne pas vraiment. Parker et moi n’avons jamais été proches. Pas le même âge, pas de centres d’intérêt en commun et encore moins le même caractère. Il est parti faire ses études à l’autre bout du pays alors que j’étais encore ado, j’ai donc construit ma vie sans lui. Les rares fois où je le vois, c’est pendant les fêtes dans la maison familiale. Avec le temps, c’est presque devenu un inconnu à mes yeux. Mais les liens du sang sont profonds, paraît-il, je reste attachée à lui malgré tout.

— Je sens une certaine amertume dans tes mots. Tu regrettes de ne pas avoir été plus proche de lui ? Tu n’as pas d’autres frères et sœurs ?

— Je regrette surtout de ne pas avoir été là quand il en avait besoin. Quand il est devenu veuf par exemple. J’étais obnubilée par mon travail, par ma propre réussite. C’est à la suite d’un chagrin d’amour que j’ai pris conscience de l’enfer qu’il a vécu. Mon mec de l’époque m’a quittée. Sa femme est morte. J’ai été la pire des égoïstes, me lamenté-je en priant pour qu’il ne revienne pas sur la composition de ma famille, ne sachant pas ce que Malone a pu dire sur le sujet.

Archibald me prend la main et exerce une légère pression pour me montrer son soutien. 

— Tu es humaine, c’est tout. Dans ma famille aussi il y a beaucoup de conflits, et pourtant je tuerais pour chacun d’entre eux... Le principal est d’être là pour les siens, coûte que coûte. Mais maintenant, tu es ici, c’est tout ce que tu as à retenir.

Je sens la présence de Ron Carlos dans ses mots, mais je n’ai pas le temps de tenter de creuser, il passe à un échange plus léger. 

— Et le mec qui t’a quittée est le plus grand des idiots si tu veux mon avis. Si tu étais à moi, je ferais en sorte que chaque jour soit un conte de fées. Cendrillon est une princesse, je connais mes classiques !

Le serveur nous apporte le café, accompagné d’un magnifique dahlia rouge aux pointes blanches à mon attention. 

— Et toi tu es un beau parleur.

Je retire la fleur de son vase et la porte à mon nez pour en sentir les effluves. Mais sa beauté réside uniquement dans le visuel, aucune odeur ne s’en dégage. Quand je relève le visage pour en faire part à Archibald, je le prends en plein flagrant délit en train de jeter un coup d’œil à son téléphone. Si je me fie à son apparence neutre, aux dimensions compactes et à l’écran non tactile avec des touches de clavier, cela ne peut être qu’un jetable.

— Je peux te laisser deux minutes ? 

— Tu verras bien si je suis encore là à ton retour, lui réponds-je, agrémenté d’un clin d’œil. 

Archibald s’éloigne et au vu des consignes du serveur qu’il a apostrophé, je devine qu’il se rend aux toilettes, tenant dans ses mains son portable. Pourquoi un homme suintant le luxe et l’affichant aussi ouvertement possède-t-il un appareil aussi désuet ? Je mettrais ma main à couper que celui-là est destiné à ses affaires plus « illicites » et que le sien doit avoir toutes les technologies d’aujourd’hui. Je me lève pour me planter devant le balcon, vérifiant si j’ai accès au réseau lorsqu’il fait à nouveau son apparition. Je le vois évoluer vers moi du coin de l’œil tandis que je poursuis mon admiration de la vue et sursaute faussement lorsqu’il arrive à ma hauteur. 

— Tu avais pris la meilleure place, d’ici tu peux profiter du paysage sans te brûler les rétines avec les rayons de soleil. 

— Avec toi en face de moi, j’ai de toute façon la meilleure des vues, répond-il en s’asseyant sur ma chaise. Et donc tu me disais que tu avais priorisé ta carrière jusque-là. Tu es dans quelle branche ?

— Je suis dans l’architecture. J’ai monté un cabinet avec mon meilleur ami, une fois le diplôme en poche. Depuis, plusieurs collaborateurs sont venus se greffer à nous. 

— Quelle université ?

— La meilleure du pays : Berkeley, voyons ! 

Ce pan de ma vie est pleinement réel. Je voulais devenir architecte, m’associer à mon meilleur ami et ensemble, créer un empire. On avait des rêves de grandeur, des projets de fou et l’envie de laisser notre empreinte sur l’avenir. Sauf que le fantasme s’est arrêté lorsqu’il a été retrouvé un soir mort avec une balle dans la tête. Juste devant chez lui. L’affaire fut classée rapidement. Les gangs faisaient rage à l’époque dans ce quartier et les flics n’ont pas cherché plus loin. Un homme de couleur, une fusillade, et la conclusion était vite faite. Sauf que je connaissais le fond de l’histoire. En attendant l’obtention de mon diplôme, Tiago m’avait prise en tant que stagiaire dans ce qui devait être notre cabinet. Trop bien placé, trop spacieux, trop cher… beaucoup de « trop » pour être honnête. C’est quand j'ai relevé des irrégularités dans les livres de comptes qu’il m’a avoué que le financement provenait d’une personne peu recommandable. Après plusieurs recherches, il s’est avéré que le type blanchissait l’argent que Tiago avait investi dans notre projet. Je me rappelle encore notre dispute à ce sujet et de l’ultimatum que je lui avais lancé. Soit il nous en débarassait, soit je dénonçais moi-même le mec. Le lendemain, Tiago perdait la vie.

J’ai poursuivi mon travail avec le cœur rempli de haine, de chagrin et de remords pendant de longs mois. J’aurais pu tout lâcher, mais pour me délester de ma culpabilité, je sentais que je devais agir. J’ai donc continué la collaboration de notre cabinet avec la pègre et j’ai récolté tout ce dont

j’avais besoin pour les faire plonger. C’est là que la DEA5, me croyant réellement impliquée, m’a interpellée. Je leur ai tout balancé, trop heureuse d’être prise au sérieux. J’ai accepté de devenir leur indic et en contrepartie, ils ne retenaient aucune charge. Ma première « mission » en somme. Je transmettais toutes les preuves que je trouvais pour faire tomber le réseau. Et pour avoir ensuite été placée en protection rapprochée, je connais parfaitement la peur qui nous tenaille le ventre en attente d’un procès. Poursuivre sans lui était après son décès, sans intérêt. Nos rêves, devenus mes rêves, me laissaient un goût amer en bouche. Il était impossible pour moi que son crime reste impuni. Un réseau de stupéfiants, voilà dans quoi j’ai dû fourrer mon nez pour venger Tiago. Et je ne me suis jamais sentie aussi vivante ! J’ai donc passé mon diplôme d’architecture pour ne pas partir sans bagage puis je me suis renseignée pour intégrer une des institutions gouvernementales. J’ai prouvé ce que j’avais dans le ventre, bataillé contre ceux qui doutaient de mes capacités, et c’est avec acharnement, et plaisir, que j’ai déjoué les pronostics de tous ceux pariant sur ma défaite. C’est comme cela que j’ai attiré l’attention du directeur des Services secrets qui est le premier à avoir pris au sérieux mes motivations et ma volonté d’engagement. Il me voulait dans son département et suivait apparemment mon évolution, allant jusqu’à faire jouer ses contacts pour m’incorporer dans l’une de ses équipes dès que j’ai été considérée comme étant assez qualifiée. Un passe-droit plus que bienvenu mais qui m’aura tout de même forcée à prouver que je le méritais. Depuis, j’ai grandi, j’ai évolué et je suis enfin en paix grâce à la réussite de mes missions. Et celle-ci ne fera pas exception, bien au contraire. 

— Et tu as de la famille ? Je veux dire, à part ton adorable frère, ironise-t-il.

J’opte pour poursuivre dans la sincérité, sans trop en dévoiler pour ne pas commettre d’impair.

— Tu connais l’adage « on ne choisit pas sa famille, mais on choisit ses amis » ? Il est tout à fait adapté à ma situation. Je n’ai jamais été proche d’elle et les visites se limitent désormais aux grandes occasions. Tu sais : mariages, décès… parfois un Noël, mais ça s’arrête là. Nous sommes trop différents pour nous entendre et j’ai pris de la distance lorsque j’ai réalisé que la relation était nocive pour mon épanouissement personnel. Maintenant, ce qui se rapproche le plus d’une famille, ce sont mes copines avec qui j’entretiens des liens très forts. Nous vivons proches les unes des autres et nous voyons à longueur de temps. L’amitié est aussi forte que l’amour à mes yeux.

— J’espère qu’un jour, j’aurais l’occasion de les rencontrer, me répond Archi avec une voix douce.

J’acquiesce de la tête par courtoisie sachant pertinemment qu’il n’en sera rien.

— Et si nous allions nous promener un peu ? Il nous reste encore du temps sur place, on va visiter ? me propose-t-il en avisant sa montre, et, je devine, dans le but de me sortir de ma mélancolie. 

J’ai fait le deuil de mes parents et parler d’eux ne me fait plus rien, mais mentionner ma bande de copines met mon cœur en émoi. Elles me manquent de plus en plus, je ne suis pas habituée à être loin d’elles si longtemps. Mes missions sont principalement de courte durée, c’est la première fois que je m’éloigne autant de temps. J’opine en souriant. Autant profiter des richesses culturelles du Mexique et joindre l’utile à l’agréable. Ce soir nous serons revenus sur le territoire américain, et de ce que je comprends, il a encore des projets pour nous. Mais il ne m’explique qu’à demi-mot pour garder la surprise. 

Soudain Archibald se lève et me tend sa main. J’y glisse ma paume et me mets à sa hauteur. De son autre main, il me saisit par la hanche, et me colle contre lui. 

— J’aime tout ce que je découvre en toi, Charlie, me chuchote Archi-con. 

Je ne suis pas naïve. Je ne lui donne que des miettes insignifiantes et il semble à mes pieds. Son attirance est principalement due au fait qu’une relation entre nous entacherait un peu plus celle qu’il entretient avec mon pseudo-frère. Alors que sa tête s’incline pour m’embrasser, je tourne légèrement la mienne au dernier moment pour refuser son baiser. 

— Excuse-moi, je vais me repoudrer le nez avant de partir. 

Je récupère mon sac dont la lanière pend sur la chaise et file aux toilettes pour m’isoler et aviser Malone de l’endroit où je me trouve. Je parie qu’il va adorer…

 

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