Mission haute tentation (French Edition)

Manon Donaldson · Chapitre 3 sur 36

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Mission haute tentation (French Edition)

CHAPITRE 1 - On ne choisit pas sa famille

Malone

« Parker Levon », prononcé-je en me détaillant, beau gosse dans ce costume sombre et sur mesure que j’ai enfilé en vue de cette soirée qui se déroule chez moi. Enfin, plutôt dans la villa allouée par le FBI, que j’utilise dans le cadre de ma couverture. Mon boss va certainement me buter lui-même lorsqu’il verra mes notes de frais du mois. Pour autant, on n’attrape pas un gros poisson tel que Sam Jefferson sans être prêt à y mettre le paquet. Ma cible se résume en quelques phrases. Il est le richissime directeur d’une banque que l’on soupçonne de participer au financement d’une organisation terroriste. Il était de l’entourage de mon objectif précédent, à savoir Ron Carlos, fournisseur des armes de cette organisation. Libras est l’ennemi à abattre, et depuis trois ans, je remonte la pyramide dans le but de débusquer la tête dirigeante. Nous pensions que c’était réussi au moment de l’arrestation de Carlos, mais comme leur portée s’est accentuée par la suite, il semblerait qu’il n’était qu’un pion. Sam gravitait dans la même sphère et était un de ses amis proches. Ses liens avec Libras ne restent plus qu’à être prouvés, après je mettrai la main au collet du grand patron.

Jefferson adore les jeunes femmes plantureuses avec plus de silicone dans la poitrine que de neurones dans le cerveau. Sa nouvelle épouse, Alexia, troisième Mme Jefferson, a vingt-cinq ans, soit trente ans de différence avec son mari. Elle blablate à qui veut l’entendre qu’elle en est éperdument amoureuse et cet effet « lune de miel » nuit considérablement à mon angle d’attaque prévu au départ. J’escomptais me rapprocher d’elle en mode séduction pour récolter des preuves, mais il a vite été clair que c’était une orientation inexploitable.

Mon temps n’est pas illimité, de même que mes supérieurs ne permettront pas que les résultats ne suivent pas les sommes faramineuses qu’ils injectent grassement dans ma couverture. Je suis un agent du FBI à la réputation irréprochable, organisé, ingénieux, méticuleux. Pas une seule de mes missions ne s’est soldée par un dénouement négatif et je n’ai pas l’intention que cela change.

N’empêche, je commence à en avoir légèrement marre. J’ai ce boulot dans la peau, le problème n’est pas là, mais tient plus au fait que je suis infiltré depuis plus de trois ans maintenant.

Il y a trente-six mois, j’ai créé avec une équipe de pros mon alter ego : Parker Levon. J’étais sur un truc de recel et d’importation d’armes avec Tania, une autre agente dont la couverture était d’être mon épouse. Deux ans ont été nécessaires avant de réussir à obtenir ce qu’il fallait pour que soit enfermée très longtemps notre cible : Ron Carlos. Au départ, ça ne devait durer que quelques semaines puisqu’il n’était qu’un revendeur, mais au fil de l’enquête, nous avons pu déterminer ses liens commerciaux avec un poisson encore plus gros. Des terroristes appelés Libras qui résidaient au Moyen-Orient, mais qui œuvraient de plus en plus aux USA. Une fois les corrélations établies, le plan était d’arrêter Carlos et de lui faire cracher l’identité des dirigeants de Libras en échange de chefs d’accusation moins sévères. Nous avions récolté un max d’éléments et savions que le FBI ferait sa descente le soir même pour venir le cueillir. Nous touchions au but et étions fébriles comme jamais. À quelques heures de récupérer nos existences. J’étais avec Tania au Palazzo Hotel, comme les autres, à trinquer officiellement au démarrage de mon appli de transfert sécurisé et intraçable, et officieusement à nos vies qui n’allaient plus tarder à nous appartenir à nouveau. Puis, sans qu’on ait eu le temps d’y comprendre quoi que ce soit, tout est parti en couille.

Avant l’arrivée des Fed, des gens armés ont déboulé dans la salle. J’étais dans une situation de merde. Je ne pouvais intervenir en ma qualité d’agent, sous peine de griller ma couverture et de nous mettre en danger. Tania, plus impétueuse que raisonnée, a tenté de se défendre, et s’est produit ce qui aurait pu être évité. Je l’ai regardée, impuissant et désabusé, se vider de son sang à cause d’une balle reçue en plein ventre…

Quelques poignées de minutes après, mes collègues ont débarqué et ont procédé aux arrestations, moi dans le lot. Bien sûr, nos assaillants, eux, ont eu suffisamment de temps pour se faire la malle. Les malfaiteurs avec qui je frayais n’y ont vu que du feu. Pour eux, le FBI avait été conduit vers nous à cause de l’attaque et ils ont continué à me considérer comme l’un des leurs. Une fois notre but atteint et Ron Carlos neutralisé, je me suis retiré sans plus donner de nouvelles à aucun de mes « potes » criminels. Ce qu’ils ont tous compris puisque ma « femme » venait de décéder.

Je suis rentré chez moi, dans mon ranch, et je me suis réapproprié mon existence, ai recommencé les gestes du quotidien aussi banals que faire les courses et nettoyer la maison. Comme tout espion lorsqu’il revient de mission. Mais cette fois, c’était différent, je n’arrivais pas à accepter que ce soit classé. J’étais incapable de reprendre ma vie là où je l’avais abandonnée. Le coupable était en taule, ma partenaire sous terre et je ne parvenais pas à avoir le sentiment d’achevé. J’ai essayé de me refaire les événements, d’assembler toutes les pièces dont je disposais sans réussir à identifier ce qui avait foiré. Ça m’obsédait, littéralement. J’ai alors expliqué à Horn, mon boss, que cette mission m’avait laissé des séquelles et que désormais, je doutais de mes aptitudes à être un bon agent sous couverture. Que je prévoyais de continuer à travailler pour le bureau, mais sans plus jouer les infiltrés. Il avait accepté, même s’il se désolait de perdre son meilleur élément. Jusqu’au jour où il a interrompu une conférence que j’animais pour des recrues en me sommant de le rejoindre et en précisant, devant mon air emmerdé, que ça ne pouvait attendre.

Je l’ai suivi en ronchonnant comme j’en ai le secret et derrière les portes closes, il m’a balancé : « Malone, je dois t’y renvoyer. Je n’ai pas le choix, tu es le seul qui puisse obtenir des résultats rapidement ». 

J’ai refusé d’emblée sans même lui permettre de terminer. Arguant que j’avais déjà donné et que ça ne m’intéressait plus. Il a insisté et m’a obligé à écouter son plaidoyer.

« Je ne peux pas demander à un autre parce que j’ai besoin de Parker Levon. Je ne t’impose pas de créer une nouvelle identité et de recommencer le processus. Non, ce que je veux, c’est que tu reprennes la place que tu avais avant l’arrestation de Ron Carlos. »

J’ai aussitôt rebondi en lui répondant que Tania et moi avions effectué le job et qu’il était en taule, mais son discours était prêt.

« Non seulement tu as conservé ta réputation au sein de l’organisation, mais tu as tous les contacts et tu gravites dans la sphère de notre prochaine cible : Sam Jefferson – tout porte à croire qu’il est celui qui injecte l’argent servant à leurs coups d’État. Nous pensions que Ron était la tête dirigeante du réseau, mais après l’incarcération de ce dernier, rien n’a changé. Il a refusé de collaborer et nous en sommes au même point alors que les terroristes, eux, prennent du galon. Ils sont plus présents, mieux financés, plus violents et coordonnés comme des pros. Ça prouve donc qu’il n’était que la marionnette d’une personne encore plus influente. Que la partie émergée de l’iceberg. Nous avons bon nombre de motifs pour considérer que Jefferson est la nouvelle égérie, mais celui que nous voulons, c’est celui qui se cache dans l’ombre, en haut de la chaîne. »

J’ai essayé de faire valoir mon argument. De protester vivement, mais plus il parlait, plus je trouvais le raisonnement de l’agence logique. Je n’avais plus qu’à remettre la peau de Parker et prétendre que j’avais disparu pour faciliter mon deuil. Après tout, j’avais réellement créé une technologie sur mesure pour Carlos dans le but de suivre les échanges d’argent entre lui et ses fournisseurs. S’il y avait une seule personne à même de retracer le pognon injecté dans les poches de Libras, c’était moi. Et puis, comme dans toute chose, celui qui possède le cash est assurément tout en haut de la pyramide. J’avais pris grand soin d’instaurer une backdoor sur ce logiciel. Une dont je n’avais même pas parlé à mes patrons. Bien sûr, ils avaient la leur. Ça entretenait l’illusion que c’était eux les détenteurs de tous les secrets, mais non. S’il y a bien un truc que j’ai appris avec toute mon expérience au FBI, c’est qu’il faut se méfier de ses ennemis et tout autant de ses alliés. J’avais alors prévu une appli pour mes clients criminels, une backdoor pour l’agence et une seconde pour moi, me permettant de surveiller les deux à la fois. Je ne pouvais révéler que j’avais aussi remarqué de nouvelles activités bancaires inhabituelles sur des comptes à

numéro2 utilisés par Ron, sous peine de leur dévoiler mon méfait, mais c’était bien le cas. Ça prouvait effectivement qu’un autre intermédiaire était en place. Tania était morte au nom de cette mission et je lui devais bien de poursuivre jusqu’à ce que son trépas ait un sens.

J’ai donc consenti. J’ai repris le rôle, me suis loué une villa gigantesque et tape-à-l’œil, ai revêtu mes plus beaux costards, et je suis revenu poser mes valises dans la ville. J’ai repris l’existence laissée derrière moi pendant six mois, parlant peu de la manière dont j’avais occupé les semaines écoulées, et je me suis contenté d’expliquer aux plus curieux que j’avais vécu reclus le temps de surmonter le décès de mon âme sœur. Ce qui n’était pas si faux. Tania et moi avions une relation singulière que nous n’avons jamais été contraints de feindre. Forcément, jouer des époux vous oblige à des gestes de tendresse, des paroles affectueuses, des échanges rapprochés en public. Et puis, bien qu’on ait lutté au départ, nos corps ont finalement flanché. Je n’ai jamais été épris d’une femme d’un amour transcendant, mais je crois qu’à force de faire semblant d’être un couple, ça nous est devenu naturel. Alors dire que sa mort ne m’a pas ébranlé serait un mensonge éhonté. J’ai donc simulé à moitié ma froideur et mon désintérêt pour la gent féminine, créant à la fois un tout autre problème dans cette deuxième mission : j’incarne le parti le plus attrayant de cette ville. Beau gosse, riche, des contacts en quantité et fraîchement veuf. Il n’en faut pas plus que cela pour que, dans un milieu aussi superficiel, je me transforme en la nouvelle mascotte. J’escomptais exploiter ce statut pour séduire la compagne de Jefferson et débusquer des renseignements de premier ordre, mais c’est là que tout a déraillé. Mme Jefferson, qui avait entendu parler de ma triste histoire, s’est mis en tête de me trouver une femme. Chaque dame dans son sillage est une élue potentielle à ses yeux, et autant je tente de me rapprocher d’elle, autant elle s’échine à me foutre dans les pattes une fiancée.

J’utilise cette « amitié » récente pour consolider mes relations avec le couple. Je bosse avec son époux sur la sécurité de son boulot « légal », soit sa banque, et suis invité à tous les événements mondains que sa douce organise. Cela me permet donc d’obtenir une multitude de données sur qui gravite autour de lui, sur ses allées et venues et sur ceux avec qui il fait affaire. Ouais, six mois plus tard, je suis bien placé et je touche presque au but. Tout est parfait, je suis en maîtrise, en contrôle, et j’avance sans devoir rendre de comptes à une coéquipière, ce qui me facilite grandement la tâche. La fin approche et je sens que je suis à deux doigts de coincer Libras. Je n’ai rien à foutre de ce qui arrivera aux gens que Parker côtoie, la chose à laquelle je tiens le plus c’est de trouver qui a ordonné la fusillade chez Ron Carlos. Quel qu’il soit, c’est le responsable de la mort de Tania et j’entends bien le débusquer. Après, seulement, je serai en mesure de tourner la page et de redevenir moi : Malone Mills. Même si Parker Levon a quelques similitudes avec celui que je suis, j’ai intégré le personnage depuis un si long moment que je peine à tracer la ligne entre nous deux. Une adaptation sera plus qu’essentielle lors de mon retour. Que je parvienne à nous dissocier l’un de l’autre et que je me réapproprie ma véritable identité.

Ce soir, j’organise chez moi, aidé de ma nouvelle BFF 3Alexia, une réception mondaine. Valets, petits fours, robes de gala et champagne, dans le plus pur style richissime. J’offre des demi-sourires aux femmes qu’on me présente, continuant à jouer le rôle du pauvre veuf éploré ayant besoin qu’on le sauve d’un désert romantique. Juste assez pour qu’Alexia sente qu’elle ne perd pas son temps comme marieuse et qu’elle tienne bon. En moins de quelques minutes, elle m’a balancé dans les bras la comtesse Lucia, une quadra fraîchement divorcée, avant de m’abandonner avec cette dernière.

Putain, que je déteste devoir me coltiner des conversations futiles ! Mon dégoût n’en est que renforcé quand, plus loin, je constate qu’un des hommes de Jefferson glisse quelque chose à l’oreille d’Alexia. Je peste intérieurement de ne pas l’entendre. Alors que je hoche la tête et distribue des rictus avenants à celle me racontant sa passion pour Fifi, son caniche royal, un changement s’opère dans la pièce. Je m’excuse auprès de la femme, trop content qu’on me fournisse une échappatoire, et rejoins Alexia qui est en train de se commander un verre de Veuve-Clicquot au bar.

— Parker ! Où est la comtesse ? interroge-t-elle en lorgnant par-dessus mon épaule à la recherche de ma cavalière.

Mes lèvres se retroussent légèrement et je fais signe du menton au serveur que je désire une autre dose de brandy.

— Elle cherche la ribambelle de photos de « Fifi » dans son téléphone qu’elle ne sait pas manier efficacement, précisé-je avec ironie.

— Non ? Oh, je l’avais prévenue d’éviter ce sujet, au moins pour la première rencontre, avoue-t-elle hilare.

— En fait, c’est une bonne chose, cela aura eu le mérite d’économiser son temps et le mien. Alexia, pitié, je suis un pro du numérique, de la sécurité bancaire, alors tu ne peux pas envisager de me présenter une femme pour qui ouvrir Google est un défi de taille.

Elle s’esclaffe faussement, d’un timbre qu’on dirait préprogrammé.

— OK, d’accord, je promets d’essayer, mais en contrepartie, tu dois jurer de moins rechigner. Tu es épouvantablement mystérieux et je sais très peu de détails te concernant. Pas assez pour cerner le genre de douce moitié qui te conviendrait, apparemment.

— Sam n’est pas venu ? avancé-je l’air de rien, comme si je ne m’en apercevais que maintenant. Il bosse, je présume ?

— Je n’ai pas demandé la raison de son absence. Je préfère ne pas savoir ce qu’il juge plus important que de m’accompagner ici.

Je ne doute pas qu’elle en connaisse bien plus qu’elle ne le dit, mais vu sa gentillesse et sa grande naïveté versus son manque de méfiance et de machiavélisme, elle n’a simplement pas été portée à fouiller plus loin. Son époux ne doit sans doute pas être sur ses gardes lorsqu’il parle devant elle et je suis certain qu’elle regorge de renseignements, il faut simplement parvenir à les lui soutirer.

— Parker ! Et cette fille, alors ?

Une mine emplie d’espoir scinde son joli minois en deux lorsqu’elle me désigne quelqu’un dans la foule. Je me retourne, prêt à me retenir de soupirer mon mécontentement de façon audible, quand mes yeux se posent sur une femme que je n’ai jamais vue avant. Elle scrute les invités comme si elle cherchait quelqu’un en particulier et je m’interroge sur la raison de sa présence.

— Ne la trouves-tu pas sublime ? questionne-t-elle à mesure que l’étrangère évolue dans notre direction. Tu la connais ?

Je ne dégote pas de mots dans l’immédiat. Je regarde cette femme qui avance vers moi tel un mirage. Ce terme pourrait être perçu comme un compliment, mais c’en est loin. Parce qu’elle détonne au travers de la foule. Tous l’étudient, semblant ignorer son identité. Elle progresse vers nous en m’observant d’une manière singulière. Ça ne peut qu’être annonciateur d’une merde s’apprêtant à me tomber sur la gueule. Si je parviens à constater qu’elle est différente, les hyènes m’entourant en arriveront à la même conclusion. Au niveau de l’habillement pourtant tout colle, de ses escarpins scintillants à sa robe moulante, d’un beige crème. Le tissu capturant les éclats de lumière çà et là, à mesure que ses pas la conduisent à notre hauteur. Ses cheveux blonds et ondulés rebondissent sur ses épaules dénudées, ses hanches sont mises en valeur par l’ajustement de la tenue, ses yeux, d’un bleu vif, me sondent et m’avertissent à la fois. Bordel, qui est-elle ? Elle m’évoque la délicatesse et la naïveté d’une jeune première tout en affichant une plastique de succube. De jolies meufs, il y en a des tas dans ce genre de soirée, mais ce n’est pas pareil. Contrairement à toutes ces dames ici présentes et leurs artifices, au premier coup d’œil tu devines que cette fille n’a besoin d’aucun subterfuge pour sortir du lot. Je me suis toujours dit que si tu enlevais à chaque invitée son vêtement de créateur, ses bijoux et tout ce qui est faux, cils, maquillage, coloration, implants, il ne resterait plus rien. D’autant que comme elles en font des tonnes sur leur physique, elles ne misent pas des masses sur leur personnalité. Mais pas elle, c’est une beauté naturellement pulpeuse. C’est cliché à mort, mais néanmoins vrai. Moi qui déteste les données que je ne contrôle pas. Si je savais que c’était de mauvais augure, c’est au moment où elle est à portée de voix et qu’elle me lâche « Parker, mon frangin chéri » que je comprends que c’est la merde. Et encore, à ce moment, je ne percevais pas l’étendue des problèmes qu’elle engendrerait.

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