Mission haute tentation (French Edition)

Manon Donaldson · Chapitre 25 sur 36

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Mission haute tentation (French Edition)

CHAPITRE 23 – Duo mortel

Malone

J’ignore ce qui me réveille exactement, mais ça semble aussi avoir perturbé Charlie qui s’assied dans le sofa-lit d’un bond.

— Tu sens ça ? interrogé-je avec sérieux.

— Sentir quoi ?

Elle pose la question, mais son faciès annonce déjà sa suspicion, son tout petit nez se plisse et ses yeux méfiants fouillent la pièce.

Oui, elle sait précisément de quoi je parle, je n’en doute pas une seule seconde.

— C’est que finalement, Malone aurait de l’instinct ? murmure-t-elle d’un timbre moqueur sans que ses traits se détendent.

— Cette atmosphère lourde et oppressante, avancé-je prudemment.

Elle hoche la tête, enroule son corps de déesse dans le drap de lit et se lève pour aller se placer debout devant les écrans de sécurité. D’une main, elle tient la couverture sur sa poitrine, ne songeant pas un instant à moi, nu comme au jour de ma naissance.

— Les caméras ne montrent rien, annoncé-je en venant me poster près d’elle après avoir attrapé un boxer de secours dans un tiroir.

— C’est trop…

— ... tranquille, terminé-je pour elle.

Je fixe les moniteurs les uns après les autres. Je fais mentalement la liste de mes constatations comme j’en ai l’habitude.

1. C’est toujours la nuit.

2. L’équipe d’extracteurs n’est prévue que demain.

3. Le quartier est désert, les bruits des criquets, de la nature en général, sont inexistants.

4. Les frissons annonciateurs du danger courent sur ma peau.

5. Miss Instinct ici présente le ressent aussi.

Je ne crois pas nécessaire de mettre des mots sur ce qui approche puisque je décrypte chez ma consœur la même intuition que la mienne. Charlie, étant celle qu’elle est, ne s’en prive pas et y va d’une théorie qu’elle énonce à voix haute.

— Nous sommes sur le point d’être attaqués…

J’opine du chef gravement. C’est précisément ce que je flaire.

Pour le commun des êtres humains, cette conversation n’aurait aucun sens, mais pour des agents aguerris comme nous, c’est une évidence. Chaque ville a un pouls, chaque quartier un écho, et il est très facile de reconnaître lorsque l’équilibre est brisé.

— Tes caméras, elles couvrent tout le périmètre ou il y a des angles morts ?

Je me retourne vers elle et remarque qu’elle a trouvé le tiroir de vêtements. Elle enfile un jogging noir trop grand qu’elle serre au maximum et un T-shirt tout aussi sombre. Je l’imite et lui révèle la totalité de ce qu’elle doit savoir sur mes installations. Elle n’ignore pas que ma confiance en mon organisation était mise à mal, mais elle ne se doute pas à quel point. Détail qu’elle obtiendra sous peu d’ailleurs. Elle est dans la même situation que moi, court des risques identiques, et le seul moyen de nous en sortir est de nous accorder une loyauté mutuelle. Quoique… si c’est elle l’ennemie véritable, la meilleure cover serait de tout apprendre sur la sécurité de cette pièce et de tout transmettre à ses boss. Je la jauge un instant, méfiant de nature, et refais le plan de son arrivée, de cette fameuse liste, de notre obligation de bosser ensemble, du peu de choses que je connais d’elle au final… Putain ! Est-ce possible que…

— C’est imminent, Malone ! Je suis au courant que t’adores réfléchir, mais là, c’est tout sauf efficace !

— Qu’est-ce qui me certifie que je peux avoir confiance ? Que, quels qu’ils soient, tu n’es pas avec eux depuis le début ?

Mon ton est polaire. Mon expression, de marbre. Je ne laisse filtrer aucune émotion et ai activé un mode proche de celui d’un robot.

Elle lorgne vers l’écran puis vers moi et recommence avant de se planter devant moi et d’encadrer mon visage de ses deux paumes délicates.

Ses billes bleues accrochent les miennes.

— Impossible que tu obtiennes une quelconque certitude en cet instant. Seule l’issue infirmera ou confirmera l’équipe dans laquelle je suis, proclame-t-elle, ayant capté directement ce qui se joue dans mon cerveau.

— Si ça se trouve, tu es avec eux, évoqué-je, d’un timbre caverneux.

Elle hausse les épaules, comme si elle renonçait à me convaincre, et du bout des lèvres, murmure :

— Que te dicte ton instinct ?

— N’est-ce pas précisément lui qui vient d’implanter cette idée dans mon crâne ?

— Non, Malone, c’est ta peur de revivre le soir du décès de Tania. Celle qui est tapie au fond de toi et qui t’oblige à tout contrôler pour t’assurer que rien ne t’échappe. Pour ce que ça vaut, je suis avec toi. Je ne suis pas une fille des SS, tu n’es pas un agent du FBI, nous sommes deux partenaires sur le point de se faire buter ! Il ne s’agit plus de Parker ou Charlie, là c’est nous, nos vraies identités, alors bouge ton cul et réponds à ma question ! As-tu prévu des angles morts qui permettent de nous soustraire à leur vue ?

Mes neurones fument tellement je les sollicite. J’examine la femme se trouvant devant moi. Que me dicte mon instinct ?

Je me réactive aussitôt. Je ne prononce pas mes doutes ni ma décision la concernant. Elle comprend lorsqu’elle m’observe replaçant le mur d’origine, fermant la porte blindée et la verrouillant aussi bien manuellement que numériquement.

Je me glisse derrière le bureau et fais apparaître dans un coin de l’écran géant le plan du bâtiment et du terrain.

En temps réel, j’encercle les caméras sous ses yeux en lui montrant l’emplacement et le rayon de chacune.

— Ce n’est pas moi qui ai installé le système de sécurité, expliqué-je. Tous les angles en entier étaient couverts lors de mon arrivée, pas de repli possible.

— Étaient ?

— Chaque matin, depuis que j’ai emménagé, je les éloigne d’un millimètre, trop peu pour qu’ils s’en rendent compte, mais suffisamment pour qu’à terme, je puisse longer quelques cloisons et me tirer d’ici sans être détecté.

Ses traits se parent d’une espèce d’éclat d’illumination.

— Ce n’est pas qu’en tes boss que tu n’as pas confiance, c’est en ton équipe au complet, évoque-t-elle sans sourciller.

J’ouvre la bouche pour lui répondre que je doute des événements concernant le jour de la mort de Tania. Trop de choses se sont produites que je ne peux expliquer. Trop de couacs en une seule soirée pour que ce ne soit qu’une suite de circonstances déplorables. Mais je n’en ai pas le temps puisque depuis les écrans, tous les lampadaires du quartier s’éteignent d’un coup.

— On y est.

Les moniteurs deviennent aussi sombres que l’extérieur de la maison, à l’exception de la carte que j’y avais mise et d’un panneau qui affiche la vision nocturne et la détection de chaleur.

Une troupe armée apparaît sous nos yeux.

— J’en compte une dizaine, dénombre-t-elle, d’une efficacité redoutable. J’ai besoin d’infos, Malone. Quel risque courons-nous en restant ici ? As-tu prévu un plan de sortie ? En qui pouvons-nous avoir confiance ?

Elle s’est métamorphosée devant moi. Elle n’est plus la Charlie un peu tête en l’air, amusée d’un rien et trop frivole. Nan, en cet instant j’ai affaire à Rachel, l’agente confirmée. Réfléchie et concise. M’aurait-elle berné à ce point ? Est-elle, depuis le début, si différente de son personnage comme moi de Parker ? Est-elle si bonne actrice qu’elle est parvenue sans mal à me leurrer ?

— Malone !? T’es toujours avec moi ?

Je me ressaisis aussitôt. J’aurai encore le temps d’être bluffé après, là, disons que notre survie prime.

— C’est un Storm Shelter, une box en métal. Porte blindée, charnières renforcées. Une paroi de brique est montée derrière chaque cloison, consolidé par des panneaux d’acier de cinq centimètres d’épaisseur. Insonorisée avec de la laine de verre et d’autres plaques de diamant phoniques créant un contre-mur. Wi-Fi, ligne téléphonique et système de surveillance par infrarouge, le tout connecté sur un réseau n’appartenant pas à la maison.

— Comment on y pénètre ? Je veux dire sans compter par l’entrée principale.

— On ne s’y introduit pas, affirmé-je sans délicatesse.

Un rictus presque inquiet apparaît sur son visage avant que sa bouche prononce son interrogation suivante.

— Comment en sort-on ?

— On n’en sort pas non plus, réitéré-je.

— Chouette, en gros, nous sommes dans un tombeau.

— Il n’est pas connu de mes services.

— Tu m’as déjà dit ça, mais je croyais qu’au moins une personne de confiance savait. Comment as-tu pu faire installer un truc pareil sans que personne l’apprenne ? C’est invraisemblable.

Elle étudie la moindre de mes mimiques et je veille à ne lui fournir aucun indice. J’ai accepté notre collaboration ce soir, la possibilité qu’elle soit une alliée, pour autant, je ne suis pas totalement stupide non plus. J’entends bien conserver encore quelques secrets.

— Et donc ? Tu as prévu quoi ? On reste là et on patiente ?

— Tu sembles déçue, relevé-je non sans retenir l’amusement sur mes lèvres.

— J’ai bien aimé endosser le rôle de la gentille Charlie qui portait toutes ces tenues de princesse, mais ça manquait un peu d’action, je dois le reconnaître.

— Il nous est aussi possible de rester ici.

— Carrément palpitant, murmure-t-elle dégoulinante d’ironie.

— … ou d’enfumer la maison…

— « Enfumer » comme dans… Attends, tu es en train de m’annoncer que tu as installé un système qui libère des vapeurs meurtrières ? Oh, je sais ! Des gaz hilarants ? Pitié, dis-moi que c’est de ça qu’il s’agit. Ça aurait au moins le mérite d’être divertissant à souhait.

Tiens, il apparaîtrait que quelques traits de personnalité de Charlie perdurent.

— Ou alors on y va et on dégomme tout. Et, non, ce n’est ni gaz hilarants ni des émanations tueuses. Ça va les désorienter et les asphyxier, ensuite, on est libre d’agir comme bon nous semble. On peut se tirer ou passer aux interrogatoires, au choix.

— OK, je suis partante ! Expose le plan, ordonne-t-elle en jetant un coup d’œil sur ceux qui sont à présent entrés dans la maison.

Je hoche le menton et ouvre une armoire pour lui donner un masque à gaz couvrant l’entièreté de son visage. Nous devons éviter à tout prix d’être en contact avec les exhalaisons, sans quoi nous serions maîtrisés en moins de deux. Elle le revêt aussitôt, et d’un mouvement de tête, me supplie de la laisser appuyer sur le bouton de commande pour envoyer l’arme chimique se diffuser dans l’air. D’un index je lui fais signe d’attendre et de demeurer discrète.

Je me penche au-dessus du micro de l’ordinateur dont les enceintes sont dissimulées dans la résidence et chuchote :

— Charlie, si tu as ce message, rejoins-moi dans le grand salon.

Elle m’observe, mais reste silencieuse comme exigé. Je me dirige vers l’écran géant et lui désigne les silhouettes qui migrent toutes vers le lieu annoncé. J’enfile mon masque à mon tour et déverrouille la pièce. J’ouvre la porte blindée qui est encore camouflée par le faux mur. J’avance vers le clavier, tape sur la commande de lancement et lui spécifie le bouton sur lequel appuyer. Comme une gamine, elle sautille et presse l’endroit indiqué. Je scrute le moniteur, attendant de les apercevoir commencer à s’étrangler et balance une playlist de heavy metal qui s’étend à toutes les salles. Le but visé ? Qu’ils ne puissent plus communiquer entre eux et qu’ils se désorganisent, nous offrant le loisir de les mettre hors d’état de nuire de façon aussi rapide qu’efficace. Je verrouille à distance les sorties et les emprisonne.

Je fais signe à ma comparse d’ouvrir le dernier rempart menant à l’intérieur de la maison, et nous quittons notre cachette. J’ignore ce qu’il en est de son talent au tir ou au combat et j’avoue qu’il me tarde de le découvrir. En la voyant attraper le flingue dans l’armoire et l’armer telle une experte, je me doute que ce sera intéressant. La demeure est plongée dans une obscurité totale, exacerbée par l’absence du halo lumineux habituellement projeté par les réverbères. Nous avons l’avantage de connaître les lieux, mais si nos assaillants sont des pros, ils auront aussi des détecteurs de chaleur pouvant nous situer. Pour autant, l’impossibilité de communiquer entre eux et le gaz dispensé fera en sorte qu’ils ne nous identifient pas aussitôt comme les cibles.

Je les ai envoyés vers le salon et c’est donc là que nous conduisent nos pas. D’un point de vue stratégique, c’est parfait puisque depuis la mezzanine, nous aurons une vision dégagée sur une bonne partie du terrain dans lequel ils évoluent.

Charlie me tape sur l’épaule et m’indique le chiffre quatre avec ses doigts, puis elle pointe vers l’entrée les hommes qui essaient de défoncer la porte. Sans doute sont-ils à la recherche d’une bouffée d’air frais. Je lève le pouce pour lui indiquer de se baisser et ce court laps de temps aura suffi à ce que j’entende les premières balles siffler au-dessus de nos têtes. L’adrénaline se répand à grands flots dans mes veines. Je suis prêt à déverser tout ce que j’ai contenu depuis des mois dans la peau du quasi pacifique Parker. C’est simple, j’imagine que sous leur cagoule, ils ont tous la tronche de ce salopard d’Archi. Ils ont ouvert le feu en premier, leurs intentions ont au moins le mérite d’être plus que claires. Ma consœur est à plat ventre au sol, son arme placée entre deux barreaux de la rambarde, et en un clignement d’œil, elle abat ses cibles avec une précision qui me rendrait presque jaloux. Je n’avais jamais cru bon de m’enquérir de ses capacités et des domaines dans lesquelles elle excelle. J’aurais probablement dû, mais à vue de nez, je parie qu’elle est une pro du sniper.

Nous « nettoyons » la pièce et laissons dans notre sillage quatre cadavres. Pas besoin d’être un mathématicien de renom pour compter qu’il reste six ennemis nécessitant notre intervention. Deux d’entre eux gisent sur le plancher, totalement knock-out en raison des émanations se dispersant encore dans l’air. Je signifie à Charlie de les ligoter en lui tendant des attaches de plastique pendant que je surveille ses arrières. Elle s’exécute et nous reprenons notre avancée. Plus que quatre, indique-t-elle avec ses doigts. Nous choisissons d’un commun accord de nous séparer pour couvrir les deux entrées vers la cuisine. Je pénètre à gauche et suis aussitôt saisi par l’épaisse fumée noire qui m’empêche de distinguer ne serait-ce que ma propre main. C’est une de leurs tactiques parce qu’un brouillard d’une telle opacité ne provient pas de mon installation personnelle. Bordel, j’espère qu’elle va être OK, me prends-je à réfléchir, luttant pour ne pas rebrousser chemin et la rejoindre afin de la protéger. Elle ne doit pas avoir la même conclusion que Tania, songé-je, la panique commençant à semer des doutes dans mon esprit. Elle n’est pas Tania, elle est forte, intelligente et tire comme une putain de déesse, répété-je en boucle dans ma tête en me maudissant de ne pas l’avoir tenue à distance. Je savais qu’elle m’affaiblirait, bordel !

Je tente de contrôler mon cerveau, de plus en plus enseveli sous mes peurs, mêlant les souvenirs du passé à l’événement présent. Une nuée de frissons glacés couvre la peau de mon dos, mes doigts s’engourdissent, ma gorge se noue. Je la sens, cette terreur prenant naissance dans ma poitrine. Je revis, sans que j’y puisse rien, la scène la plus traumatisante de ma saleté de vie. La fumée, les hurlements, les strass des robes de soirée qui capturaient les faisceaux rouges des armes de poing. Les cris, la panique, les riches courant dans tous les sens, les talons hauts claquant sur le sol à une vitesse effrénée. Puis l’instant où les minutes elles-mêmes cessent de s’égrener. Celui où, pendant ma propre bagarre, dans une lenteur indéfinissable, j’ai aperçu le salopard lever son fusil en direction de ma partenaire qui, trop occupée à se battre, n’a pas remarqué qu’il s’approchait d’elle. Tout est devenu silencieux. J’assistais, pris dans une bulle temporelle, au moment où le doigt de l’homme a appuyé sur la détente. J’ai perçu la balle fracturant le mur du son et se dirigeant vers elle. J’ai hurlé à en avoir mal, mais n’ai jamais entendu les notes de mon désespoir. Puis je l’ai vue, elle, tanguant sous l’effet de l’impact. Ses iris marron qui se sont écarquillés plus grand que nature. Ses mains couvertes de bijoux rutilants se posant sur son ventre à l’endroit où se dispersait déjà une vague d’hémoglobine. J’ai distingué le moment exact où elle a compris qu’elle n’en réchapperait pas. Celui où de ses doigts maculés de sang elle m’a soufflé un baiser. Celui où elle s’est écrasée par terre, inerte, ses globes vides fixant le plafond.

J’ai tenté de courir dans sa direction, mais le temps s’est reconstitué à ce moment-là, reprenant le cours de cette fusillade. Je me rappelle la douleur du coup de crosse reçu sous la mâchoire, moi plongeant sur le tireur et l’emportant au sol dans ma chute. Notre combat, féroce. Puis de l’instant où j’ai réalisé que je défonçais la gueule d’un cadavre au point où il était désormais sans visage. De mon boss dans mon dos qui m’interpellait et de ceux campés autour de nous, portant les couleurs du FBI, qui m’observaient comme si j’étais un monstre. Je me suis relevé non sans mal, incapable de respirer tant j’étais essoufflé. J’ai contourné Horn, pour atteindre le corps de Tania, mais il a ordonné de passer les menottes à Parker Levon. Parce que je n’étais pas Malone l’infiltré qui venait de perdre sa consœur, mais bien Parker, celui arrachant la vie du mec ayant buté sa femme. Je me suis débattu, oubliant tout ce qui n’était pas elle, et encore plus lorsque les ambulanciers l’ont couverte d’un drap mortuaire avec les quelques autres sacrifiés.

J’ai insulté, maudit et menacé chacun de mes collègues, j’ai essayé de me défaire de leur prise. De la rejoindre, de lui dire d’arrêter de jouer la comédie. De se relever et de mettre un terme à la mission. Ouais, les cibles, aussi en état d’arrestation, n’ont pas douté une seconde de mon implication puisqu’à l’instar d’eux, j’étais une victime du système. Un veuf assoiffé de vengeance. À la différence qu’ils ont été conduits au poste et moi en salle de débriefing. Comme tous ceux qui n’étaient pas liés à l’affaire, j’ai été relâché et blanchi de toutes les accusations. Les criminels ont vu ma maison être vendue, mes biens déménagés, et ont cru que je vivais mon deuil en reclus, ne s’étonnant ni de ma disparition ni de mon retour quelques mois plus tard. J’avais enterré les souvenirs de ce jour maudit jusqu’à maintenant. C’est précisément ce qui me permettait un contrôle constant. C’était mon bouclier contre ma honte, ma peine et mon impuissance. Et ce soir, il s’est fissuré. La faute à Charlie qui a tout fait pour s’immiscer dans mon crâne. Où est-elle ? Est-elle en vie ? Vais-je la trouver au sol, ses iris exempts de toute lueur ?

Je fonce dans le nuage sans me méfier, mû par l’instinct. Voilà qui la ferait sans doute bien rire, d’ailleurs. Je n’identifie rien, si bien que j’ignore où je me situe jusqu’à ce que je me prenne un comptoir en plein ventre. Je tâtonne, aveugle, et avant que j’aie le temps de me diriger vers l’endroit où j’ai entendu hurler, on me percute de plein fouet. Des poings sont portés sur mon flanc déjà bien amoché. Mon souffle se coupe instantanément et en m’inclinant pour essayer de me soustraire à la pluie de baffes, je me réceptionne un genou dans la gueule. Je frappe de toutes mes forces, mais mon attaquant est vêtu d’une tenue de combat. Un plastron le protège et chaque coup que je donne m’inflige bien plus de douleur qu’à lui. Il me pousse, et au travers du nuage, je ne distingue que sa main. Je me penche, évite l’assaut et remarque que le voile est moins dense au ras du sol. Je reconnais les tiroirs de la cuisine et reconnais l’endroit où je me situe. J’ouvre le premier et saisis un couteau avant d’être projeté plus loin. Mon flingue est dans son étui, je l’entends presque m’implorer de l’employer. Je n’en fais rien, tirer à l’aveugle serait bien trop risqué pour celle qui, selon ce que je discerne, se bagarre à l’autre bout de la pièce.

Je resserre ma poigne autour de l’objet attrapé dans le tiroir et me redresse en me tenant au comptoir. On m’agrippe par-derrière et je me retourne d’un bloc, prêt à frapper. Son corps est peut-être protégé, mais je mise sur une partie qui est souvent négligée : le cou. Ma prévision se révèle vraie à l’instant où la lame s’enfonce dans sa chair jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que le manche d’apparent. Le mec produit de drôles de sons, incapable de crier, avant de s’écraser à mes pieds. Je me penche, conscient que mon invisibilité sera un atout, et me félicite de cette décision lorsqu’un nouvel assaillant se montre. Ses chaussures butent sur le cadavre de son pote présumé et quand il approche pour l’examiner de plus près, j’appuie sur la détente de mon gun qui le ciblait déjà. Je ne le vois pas bien, mais je distingue chaque goutte de son sang qui gicle sur mon visage. Je m’essuie du revers de ma manche et rampe au sol, jusqu’à ma victime. Je confirme sa mort et porte attention à ce qui se passe à l’autre bout de la pièce où je devine qu’un combat est toujours en cours.

— Deux en moins, hurlé-je, espérant qu’elle m’entendra.

— NEUF, BIENTÔT DIX, rétorque-t-elle en beuglant, essoufflée.

— LE TUE PAS ! ordonné-je avant de charger vers la provenance des voix.

La fumée étant moins opaque, je les remarque aussitôt et me glisse derrière le mec pour l’immobiliser d’une clé de bras. Je laisse juste assez d’air pénétrer ses poumons afin qu’il soit en mesure de répondre à notre unique question :

— Qui t’envoie ?

— Je… pas… respi…

— Et si j’augmente la pression sur ta trachée, tu seras capable de respirer, tu crois ?

— Ne lui brise pas la nuque, on ne pourra rien tirer de lui sinon, me prie ma comparse sur le ton de quelqu’un qui s’interroge sur ce qu’il va manger.

— En même temps, n’oublie pas que nous en avons encore deux en vie, ficelés comme des porcs dans le corridor.

— Tu as raison, concède-t-elle. Nous n’avons pas vraiment besoin de lui.

Je resserre ma prise et enfonce mon avant-bras dans sa gorge. Il tente de se débattre et de me griffer, mais je sais qu’il commence à perdre conscience. Il ne s’agit plus que de quelques secondes. Je pousse au maximum.

— Malone ? Malone ! s’inquiète Charlie qui craint sans doute que l’agent tue un criminel.

— Tu vas parler maintenant ?

Il tape sur mon épaule et je relâche la pression suffisamment pour qu’il avale de grosses goulées d’air. Je le laisse s’étouffer et retrouver son souffle sans toutefois lui rendre sa liberté.

— QUI ? réitère Charlie, féroce et inflexible.

— Jeff…, commence-t-il avant d’être aux prises avec une énième quinte de toux.

— Sam Jefferson ? propose ma consœur, désireuse que notre théorie depuis le visionnement de la vidéo tombe à l’eau.

— Femme… Sa fem…

— Lexie ? prononce-t-elle, sa déception bien perceptible.

Il opine du chef et je profite qu’il chute à genoux au sol pour lui attacher les poignets et les chevilles.

— Je crois que nous avons une petite visite à effectuer, annonce Rachel d’un ton à vous glacer le sang. 

— Tu te sens d’attaque à interroger une amie ?

— Je me sens d’attaque à arrêter une sale garce, oui !

— Ils ont besoin d’éléments pour la ramasser ? Eh bien à nous de nous assurer qu’elle crache tout ce qui nous est nécessaire ! surenchéris-je sur la même longueur d’onde que Rachel. Un jour à marquer d’une pierre blanche.

 

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