Mission haute tentation (French Edition)
CHAPITRE 32 – Le voile du mensonge
Malone
Je recouvre conscience quelques instants seulement après m’être réceptionné un uppercut digne de Mohamed Ali. Je lèche ma lèvre tuméfiée et confirme ce dont je me doutais déjà, il en a fait de la bouillie.
Archi est là, debout devant moi, un air victorieux illuminant son faciès de salopard.
— Parker, ou devrais-je t’appeler agent Malone Mills puisqu’il n’y a plus aucune nécessité de cacher ce que je sais te concernant.
— Je vais…
— Me buter ? M’éviscérer ? M’enculer ? propose-t-il avec une arrogance imbuvable. Pitié, non, pitié, monsieur l’espion ! Ne me faites pas de mal, singe-t-il, amusé comme s’il arrivait d’une fête foraine et non pas comme un mec qui vient de briser le cou d’un autre, de sang-froid.
— Non, monsieur Levon, tu ne vas rien foutre du tout, et tu veux que je t’explique pourquoi ? Parce que tu es toi à présent, rien qu’une petite merde sans défense. Alors que moi je reste Archibald, le multimillionnaire sexy et charismatique, libre de ses mouvements et en mesure d’assouvir tous ses fantasmes sanglants te concernant. Tu ne peux désormais plus te cacher derrière ton masque de richissime play-boy respecté du monde interlope. L’agent Malone, celui qui est mené en bateau depuis des années, est à l’heure actuelle sous ma garde et prêt à subir tout ce à quoi mon esprit tordu aspire.
Je crache au sol une giclée de plasma et de salive sur ses bottes hors de prix avant de lui retourner un regard meurtrier.
Il beugle et me frappe une seconde fois, déclenchant mon hilarité, ce qui le contrarie davantage.
— Tu vois, Archi, tu es, et ce sera toujours le cas, le lâche qui doit me droguer et m’attacher pour avoir le dessus sur moi. Tu veux savoir le plus drôle ? Même sans mes moyens et mon personnage, je parviens à te manipuler. Tu réalises ? Je suis affaibli et pourtant, j’arrive à avoir de l’emprise sur la petite chose fragile et stupide que tu es.
Je m’esclaffe méchamment. Je souffre d’étirer ainsi mes lèvres meurtries, mais m’en fous. Lui lâcher un tel truc le forcera à se montrer plus en contrôle et cette manœuvre me permettra d’éviter temporairement que mort s’ensuive.
— Et si tu me conduisais à ta boss ? Celle qui tire tes ficelles. D’ailleurs comment te dirige-t-elle ? Elle doit mettre sa main dans ton cul ? Ou elle te convainc d’obéir en te suçant jusqu’à la moelle ? Parce que cette bouche, quand elle se pose sur ta queue, elle…
Un troisième coup m’atteint.
— Suis-je con, elle n’a qu’à te provoquer pour te plier à sa volonté, c’est si facile que même moi j’y arrive, le nargué-je davantage.
Il prend son élan pour m’en coller un autre lorsque derrière lui apparaît une vision que je ne saurais qualifier de rêve ou de cauchemar.
— Il te fait courir comme un âne à qui on tend une carotte, souffle une voix que je n’aurais jamais cru entendre à nouveau. Archi chéri, sois gentil et laisse-nous seuls. Mon vieux pote et moi devons parler.
Si je m’amuse de le voir ainsi déconfit, lorsque son visage s’éclaire, je devine qu’il va gagner la prochaine manche.
— Bien, je vais avoir le loisir de peut-être soutirer quelque chose d’intéressant à Cendrillon.
L’espace d’un instant, j’oublie que je suis attaché et que les entraves de plastique à mes poignets sont si serrées qu’elles mordent mon épiderme jusqu’à engourdir mes extrémités. Je tente de me lever d’un bond, prêt à lui sauter à la gorge. Si mes mains se retrouvent libres en quelques secondes sous le coup de la pression, mes pieds eux sont toujours maintenus par le bas du siège et je ressemble à un chien au bout de sa chaîne qui salive et qui grogne.
— DÉTACHE-MOI ! hurlé-je si puissamment que je parie que si les verres des hublots n’avaient pas été si épais, ils auraient éclaté.
— Si tu veux jouer à crier, grand bien te fasse, je reviendrai quand tu seras plus tranquille, souffle cette femme qui partage l’apparence et le timbre d’un ancien amour, mais qui n’a plus rien en commun avec celle pour qui j’ai eu des sentiments.
Elle a changé physiquement, constaté-je. Ses cheveux bruns sont coupés court, bien plus que dans mes souvenirs. Ses courbes sont moins plantureuses, la noirceur et le froid polaire sont perceptibles dans le moindre de ses traits. Est-elle devenue cette sorcière ou est-ce moi qui n’ai rien vu à l’époque ? Subsiste-t-il quelque chose de celle que j’ai connu ? Est-elle véritablement morte sous mes yeux ce jour-là ? A-t-elle véritablement existé ? Je me montre plus calme, ne sachant plus vraiment comment agir avec cette inconnue que je méprise.
Elle esquisse une moue satisfaite en prenant place sur le fauteuil à côté de ce pauvre Horn dont le cou est tordu. J’aurais espéré que son assassinat ne soit qu’illusion, tout comme celui de ma partenaire d’antan, mais non. La carnation de sa peau tend à corroborer son décès.
— Tu dois avoir des tonnes de questions ?
Elle produit un son de gorge comme si l’évidence l’amusait.
Je me rembrunis et n’ai nul besoin de feindre des inclinations meurtrières à son égard. Mon abattement et ma culpabilité se sont mués en autre chose. Un truc nettement plus dangereux et sournois que de la simple colère ou encore que de la hargne.
— Je n’en ai qu’une, affirmé-je d’un murmure rancunier.
— Laquelle ? Je me ferai un plaisir d’y répondre.
Elle me rétorque cela et je perçois sans mal la pointe de joie qu’elle éprouve à l’idée que je suis à sa merci.
— Où est Rachel ? craché-je, mes yeux se transformant en deux fentes et mon timbre devenant aussi caverneux que menaçant.
Son faciès se décompose sans qu’elle puisse se dérober. Sa contrariété est évidente et j’en jouirais presque.
Elle occupe ses mains en replaçant ses cheveux derrière ses oreilles puis se construit un sourire amical sur mesure.
— Oh, mon petit Malone, tu l’as refait, c’est ça ? On ne t’a jamais appris à ne pas mélanger boulot et amour ? Ou travail et sexe ? Parce que c’est de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas ? Car l’unique truc que tu apprécies véritablement, c’est ton job. Moi je le sais, mais elle, l’a-t-elle seulement compris ? Pour ma part, j’ai mis un moment, avant de le réaliser. Je croyais que tout cela, c’est avec toi que je le partagerais, explique-t-elle en ouvrant les bras et en attirant mon attention sur tout le faste nous entourant.
Je pouffe, mauvais.
— Oh, ça te semble si risible, vraiment ? Alors que tu as chassé un fantôme pendant des mois ? Qu’on soit clairs, mon chéri, je n’aurais jamais resurgi dans ta vie si tu n’avais pas mené cette vendetta en mon nom. Même si je dois avouer que je trouve ça plutôt séduisant.
— Où est Rachel, me contenté-je de répéter tel un robot.
Je perçois aussitôt l’éclat de jalousie qui traverse ses prunelles dorées.
— Tu as voué la dernière année à connaître la vérité et tout ce que tu désires savoir à présent, alors que je te l’offre sur un plateau, c’est le lieu où j’ai planqué cette femme ? Oh, Malone, tu es devenu si pathétique.
Elle se lève et se penche devant moi, son chemisier défait, laissant entrevoir le début de sa poitrine plus petite que dans mes souvenirs. Sa paume, tout en douceur, glisse sur ma joue. Mon premier réflexe est de me soustraire à son contact, mais je me contiens, me contentant de darder mes iris dans les siens. J’ai envie qu’elle y lise une partie du dégoût qu’elle m’inspire. Elle approche sa bouche de la mienne et je ne bronche pas lorsqu’elle y pose ses lèvres, ni même quand ses doigts fourragent dans mes cheveux. Elle s’avance encore et d’une main possessive, je l’attrape par la taille et la tire vers moi. Elle échappe un grognement satisfait remontant le long de sa poitrine et dont je sens les vibrations sur ma langue que j’insère en elle. Je déchire sa blouse d’un blanc immaculé, dévoile son soutif en coton de la même couleur. Son menton se tend vers le ciel, son corps se meut lascivement, à la recherche d’une érection sur laquelle se frotter. Vif comme l’éclair, j’empoigne la crosse de son arme et la retire de l’étui que j’avais au préalable ouvert, et en moins de deux, le froid du canon sur sa gorge la ramène les deux pieds sur terre.
— Détache-moi ! ordonné-je en la tenant en joue.
— Tue-moi si ça te chante. Je parie que tu n’y parviendras pas, et en plus, si tu presses la détente, rien n’empêchera Archibald de la buter. Tu vois, nous serons tous perdants. Tu es coincé, quoi que tu tentes, alors pourquoi essayer ?
Une allure mauvaise prend naissance sur mon faciès. Et j’envoie un coup de semonce dans les airs, lui arrachant un rictus perplexe. Dans la seconde qui suit, Archibald, le toutou de service, accourt, et avant même qu’il ait entièrement pénétré dans l’avion, il reçoit une balle dans le ventre. Il hurle et s’écrase par terre, emplissant le lieu de gémissements se répercutant sur les parois de l’habitacle.
— Faux, lui est vaincu. Il ne peut plus blesser Rachel et donc, je suis gagnant.
— Sauf que si tu me tires dessus, tu resteras attaché jusqu’à ce que mon équipe revienne et après qu’ils se seront partagé ta chérie, ils t’achemineront jusqu’à moi. C’est ce que j’appelle une impasse, moi…
— Ai… Aid… mouuua… ! supplie son amant qui rampe au sol dans notre direction.
Une traînée de sang macule l’allée derrière lui. Une main pressant sa plaie et l’autre avec laquelle il se hisse pour atteindre Tania. Il tend une paume vers elle, cherchant auprès de celle qu’il aime, de l’aide.
Je déteste ce mec, j’ai pour lui une aversion qui me laisse de glace devant sa mort imminente et dont je suis l’auteur. Pourtant, la douleur de la trahison que je lis dans ses prunelles, à mesure qu’il comprend qu’il n’était lui aussi qu’un pion, me heurte. Tania ne bronche pas une miette et bouge même sa cheville pour éviter qu’il ne la tâche de toute l’hémoglobine sur ses doigts.
— Archi, crois-moi, je suis sincèrement désolée que notre conte se termine ainsi. Bon, il est vrai que j’avais prévu d’y mettre un terme dès la fin de la journée pour offrir ta position à quelqu’un de plus… méritant ? Mais je te jure, j’aurais refusé que tu souffres comme c’est le cas. Je t’aurais plutôt collé une balle dans la tête. Dommage pour toi, on m’a volé mon flingue et je ne peux que te regarder te vider de ton sang, impuissante...
Un filet pourpre s’écoule de la bouche de l’homme dont la carnation indique un décès imminent et d’un coup, il comprend quelle était sa place dans toute l’histoire.
Tania se lève, enjambe le pauvre Archi et fait mine de partir.
Je resserre ma prise sur le pistolet et le pointe dans sa direction.
— Tu restes là, ou je te tire comme la garce que tu es ! menacé-je, la tenant en joue.
Ses lèvres se retroussent en une moue amusée.
— Je suis à jamais l’unique femme que tu as aimée, pour peu que tu sois pourvu de cette aptitude. Je sais, et toi aussi en ton for intérieur, que tu n’oseras pas me flinguer…
Pour seule réponse, je retire le cran de sûreté. Mes mâchoires se compressent, mon doigt se pose sur la gâchette, mon bras ne tremble pas. Je la fixe et suis certain que j’y arriverai jusqu’à ce que je réalise que j’en suis incapable. Les souvenirs affluent, les images d’un passé révolu et assurément monté de toutes pièces. Mon hésitation n’aura duré qu’une fraction de seconde, mais ça lui est suffisant pour rigoler et quitter l’avion.
Je fais mine de la suivre et me remémore, au moment où je tombe à genoux aux côtés d’Archibald, que mes pieds sont toujours attachés. Ce dernier me scrute, la vie s’échappant par tous les pores de sa peau. Je perçois la larme solitaire qui s’écoule de son œil gauche. Si l’on peut imaginer que les romantiques s’accorderaient pour dire qu’il pleure son amour à sens unique, moi je tablerais plus sur la douleur physique. Il tente de déplacer sa main, et bien que cela lui soit trop coûteux en termes d’énergie, il tapote sa veste du bout des doigts et clôt ses paupières sans jamais plus les ouvrir. J’ignore pourquoi, Rachel appellerait sans doute cela de l’instinct, mais je pousse le cadavre jusqu’à ce qu’il roule sur le dos et je fouille la poche intérieure du costume. Mes doigts glissent sur la soie jusqu’au fond et je découvre pile ce dont j’avais besoin : un briquet. Je me contorsionne, me redresse sur un coude, juste assez pour atteindre les attaches plastifiées que je fais fondre de la flamme orangée et carrément salvatrice. En moins de deux, je suis sur mes jambes et emprunte le chemin par lequel j’ai vu disparaître Tania. Je réalise que l’avion, qui me semblait assez grand, n’est en fait qu’un « petit » jet privé. À moins que ce soit l’immense hangar dans lequel il est situé qui embrouille ma perception. Personne n’est visible à l’horizon. L’énorme porte permettant aux appareils d’y entrer est ouverte, mais nulle trace de qui que ce soit aux alentours. Le soleil brûlant est haut dans le ciel, du sable s’étend à perte de vue et la barrière de chaleur m’assaillant à ma descente de l’aéroplane donne raison à Horn. Nous ne sommes plus sur notre sol natal. C’est encore plus la merde, parce que je doute qu’on puisse nous extrader sans provoquer un conflit diplomatique mondial. Quelle salope !
Une passerelle en métal parcourt l’entrepôt de part en part et je remarque une pièce avec une large fenêtre sur tout un pan de mur. Je repère l’escalier qui y mène et y grimpe aussi discrètement que possible. J’atteins le genre de pont suspendu et le traverse jusqu’à la porte entrouverte.
J’aperçois aussitôt Rachel et mon cœur s’arrête de battre d’un coup. Elle est assise sur une chaise, face à l’entrée, les poignets liés. Ses cheveux d’une blondeur presque solaire sont encrassés de poussière et de boue. Ses vêtements déchirés, sa veste de parfaite agente n’est plus, il ne lui reste que son top blanc devenu brun et son pantalon de couleur marine lacéré. C’est à se demander si, pendant que Horn et moi étions trimballés dans l’avion, elle n’était pas juste attachée à l’arrière de celui-ci. J’inventorie ses blessures rapidement, et si ce n’est ses genoux écorchés, les marques des entraves et une pommette enflée, elle semble aller bien.
Elle m’aperçoit enfin et lorsqu’elle lève vers moi ses billes océan, il se passe un truc. Je ne sens ni sa colère de la nuit dernière, ni sa rancœur d’être ici par ma faute, pas plus que sa déception de ne lui avoir rien divulgué au sujet de Tania. Je perçois simplement tout son soulagement, son… En fait je ne suis pas certain de cette lueur étrange qui y brille, je sais seulement que ça me touche plus que de raison. Ses yeux me parlent, mais son visage demeure de marbre et j’en comprends la raison au moment où Tania apparaît dans mon champ de vision. Aussitôt elle me met en ligne de mire de son flingue, imitant, presque comme un miroir, mes gestes.
— Malone ! On t’attendait, justement ! C’est que tu en as mis du temps ! Je croyais que tu serais plus efficace.
Elle m’observe et s’adresse à moi comme si nous étions deux vieux potes qui se croisaient dans un événement mondain. Un peu plus et elle m’offre un café, alors qu’ironiquement, je ne rêverais que de l’ébouillanter avec.
— Tu ne m’en veux pas ? J’ai commencé à expliquer à Rachel notre histoire d’amour et comment nous sommes devenus en privé le parfait couple que nous incarnions en public. Et tu étais au courant qu’elle en pinçait pour toi ? Tu aurais dû voir comment elle me fusillait du regard lorsque je lui racontais l’amant généreux que tu étais. Je lui aurais bien laissé Archi comme lot de consolation, mais tu l’as tué, précise-t-elle sur un ton badin en haussant les épaules.
— Tu étais avec lui depuis tout ce temps ? interrogé-je, tâchant d’arborer un air tout aussi détendu.
— Bah... il était ma « mission » officielle de l’époque et j’ai peut-être trop adopté le rôle.
— Tu essaies de me faire gober que tu avais de réels sentiments pour lui ?
— Ça te rendrait jaloux si c’était le cas ?
Elle attend une réaction qui ne vient pas et reprend en mode agacé de devoir tout m’expliquer.
— Franchement, je te croyais plus perspicace. C’est limite décevant. Bref, comme tu le sais, notre objectif à toi et moi était d’infiltrer le réseau de distribution d’armes de Ron Carlos. On avait estimé qu’Archi était un mec imbu de lui-même et facile à manipuler et alors j’ai entamé une histoire avec lui pour obtenir des éléments visant à étayer notre dossier de preuves.
— Je suis au courant, j’étais là, tu peux donc passer à la prochaine étape. Celle de ton plan où tu t’es dissociée de la mission.
— Oh, mais, Malone, ne soit pas si empressé. Pour bien saisir, je dois te démêler notre but à atteindre en duo de ce que je convoitais pour moi toute seule. J’ai réussi à récolter ce dont nous avions besoin, et j’avais tout en main pour que nous l’arrêtions et mettions un terme à son trafic.
— Je sais !
— Ne me gâche pas mon plaisir, enfin ! Je souhaite que tu évalues, monsieur l’agent parfait, à quel point tu t’es fait entuber. Et que pour une fois, tu admettes que tu n’es pas aussi exceptionnel que tu te plais à le penser. Donc, je t’en prie, cesse de m’interrompre !
J’opine du chef, mais ne détends pas ma prise sur mon arme. Je veux comprendre et obtenir le fin mot de tout ce calvaire, puis je buterai Tania, libérerai Charlie, et on essaiera de quitter ce pays tous les deux. C’est tout ce qui m’importe. C’est mon plan, le seul que j’ai, même si je conçois à quel point il est bancal.
— Bon, alors, tu vois, pour bien interpréter le tout, il me faut te raconter depuis le tout début. Je parie qu’ensuite, tout deviendra bien plus clair. En notre qualité d’agents, avons passé notre vie à traquer les vilains espions et trafiquants en tout genre. Ce que tu ignores en revanche, c’est que je suis la fille de deux d’entre eux. Pour la petite histoire, mes parents, aussi espions, jouaient au couple parfait en Amérique. Ils étaient de l’Armée rouge et pilotaient un projet d’envergure. Créer des gamins infiltrés. Ouais, j’en conviens, ça semble un peu tiré par les cheveux, mais en réalité, c’est d’une ingéniosité ! Les duos venaient ici avec leur visa, s’établissaient un moment, faisaient des bébés et les donnaient en adoption à des ménages sympathisants de la cause. Les enfants étaient élevés en sachant d’où ils venaient et quelle était leur mission pour l’avenir. Donc, ma mère est tombée enceinte et n’a pas hésité à m’abandonner dans une famille, Dieu merci, décente, avant de repartir. J’ai suivi leur voie et j’ai commencé à planifier mon avenir au sein d’une des plus hautes instances gouvernementales, avec leur aide puisque les gosses conservent des liens avec leurs parents biologiques.
— Le FBI effectue des recherches poussées sur leurs employés, comment est-ce possible qu’ils n’aient rien trouvé concernant ton passé ?
— Malone… ce sont des espions, et ils sont bons, clôt-elle le sujet. Voilà, j’ai été studieuse, j’ai gravi les échelons, fait mes preuves, intégré le FBI, et puis un jour, on m’a collé une mission en duo et je te le donne en mille pour le nom de mon binôme : toi ! Je me foutais bien de ton identité en réalité. Je devais, sans que tu t’en rendes compte, convaincre Ron Carlos d’accepter un partenariat avec Libras, précise-t-elle avec une légèreté déstabilisante. Composer avec ta présence ne me posait pas de problème, je savais comment manipuler et j’étais confiante que tu ne fasses pas exception. J’ai joué le rôle qui était le mien. J’ai gagné ta loyauté et j’ai démontré un sérieux dans mon boulot qui, je n’en doutais pas, te séduirait. Une fois cela en place, j’ai attrapé Archibald dans mes filets, puis je t’ai avisé qu’il était le maillon faible de la chaîne, que le rentre-dedans qu’il me faisait permettrait un accès privilégié à leurs magouilles, et tu as tout gobé. Je me suis rapprochée de lui, avec ton aval, pour atteindre Ron Carlos. Aidée des éléments appris de la bouche de mon amant, j’étais en mesure de mener les négociations.
— Tu as donc eu ce que tu voulais, soufflé-je sans état d’âme. Alors, pourquoi avoir fait perdurer notre mission plus que nécessaire ? Pourquoi avoir vendu aux fed ton nouveau partenaire d’affaires ?
— Oh, mais il ne faut pas croire que ce fût si facile ! Ma première rencontre avec Ron Carlos ne fut pas fructueuse. J’ai proposé une alliance avec Libras, mais il a catégoriquement refusé.
Je ne la relance pas, je devine aisément la suite. J’étais dans le flou concernant son identité, mais je ne suis pas le dernier des imbéciles non plus. Trop heureuse de vanter son talent, elle poursuit son récit. Il est évident qu’elle se fait un plaisir de m’exposer sa grande intelligence. J’ai tout de même l’assurance qu’elle ne me raconterait pas tant de détails si son objectif n’était pas de nous liquider par la suite.
— C’est pour cela que j’ai fait prolonger la mission et que j’ai amplifié ma relation avec Archi. Pour son oncle, je n’étais qu’une femme infidèle et opportuniste entretenant quelques liens avec le terroriste. Il ne désirait pas se frotter à eux parce qu’ils attiraient beaucoup trop l’attention et que ça ne valait pas l’argent qu’il recevrait. Il me fallait ce deal, c’était mon but ultime, celui qu’on m’avait attribué au sein des miens. Si Ron ne me procurait pas ce que je voulais, celui qui prendrait sa suite en cas de malheur, Archi, était tout désigné pour le poste et il était carrément accro. Ne restait plus qu’à lui donner l’ambition d’occuper la tête de l’entreprise familiale pour arriver à mes fins. J’ai alors fait le pari de tout lui dévoiler nous concernant ainsi que de lui révéler ma double identité. J’ai donc manipulé ce cher héritier, j’ai planté la graine de la rancœur, de la soif de pouvoir, jusqu’à le convaincre que le mieux était de se débarrasser de son oncle. Il avait tout ce qu’il fallait pour devenir le trafiquant d’armes le plus puissant au monde. Le persuader a été d’une facilité déconcertante. Je savais que tu commençais à avoir des soupçons, que tu suivais de près les avancées des troupes ennemies et que tu essayais de les relier avec nos cibles. Que tu finirais par comprendre que quelqu’un les aidait depuis l’intérieur, alors j’ai tout orchestré avec Archi. J’ai entrepris de falsifier des preuves pour t’orienter vers celui qui devait être assassiné et j’ai semé le doute chez Horn te concernant. Je consignais tous les actes que je commettais et te les attribuais. Ce con y a adhéré directement. J’ai aussi agi à l’identique avec toi en bidouillant des rapports officiels et en associant des mitraillettes saisies par le FBI au numéro de série de celle de Ron afin que tu croies que nos boss étaient des ripoux. Je n’avais qu’à distribuer quelques miettes sur ton chemin pour te garder captivé. Pendant que tu surveillais Horn, lui procédait de la même façon avec toi, et moi, j’avais le champ libre. Archi a fait dévier des convois pour brouiller les cartes et son oncle était en passe d’être arrêté. Les fed avaient alors tout en main pour intervenir. J’ai coordonné l’attaque de Libras pour qu’elle ait lieu avant que le FBI débarque et je me suis vêtue en robe de bal pour me rendre à la soirée de consécration de ton appli. Bon, petit couac, Ron n’est pas mort comme c’était programmé initialement.
— Ton pseudo-assassinat était prévu dans le plan depuis un bail, énoncé-je alors que je remets en place toutes les pièces du puzzle.
J’affiche une expression neutre, ni interloquée ni au-dessus de tout ça. Trop occupée à me soumettre à l’apologie de son talent, elle ignore que je suis à l’affût de la moindre occasion pour nous sauver, Rachel et moi. Je ne jette pas de coup d’œil vers ma partenaire. Je concentre mon attention sur celle qui pourrait vriller d’une minute à l’autre. Je suis certain que ma coéquipière l’a bien compris et qu’elle est probablement dans le même état d’esprit.
— Rien n’a été laissé au hasard, tu t’en doutes. Et, la cerise sur le gâteau dont je suis particulièrement fière : manipuler Horn pour qu’il soit convaincu que la taupe, c’était toi ! Une fois cela mis en place, il m’a alors octroyé une sous-mission, celle de te surveiller et de te coincer. Il a accédé à toutes mes requêtes, celles dont l’unique but était de te prendre la main dans le sac. S’enfonçant encore et toujours plus loin dans la complicité avec Libras. Avec son aide, j’ai envoyé de vraies armes, qu’il croyait marquées, chez les miens. Horn connaissait ta facilité à pirater et tes capacités d’agent, il a donc accepté que tous nos échanges ne soient consignés nulle part, créant ainsi tout ce qu’il me fallait pour le tenir par les couilles. Notre boss trop concentré sur ta capture n’y a vu que du feu. Voilà pourquoi il n’a jamais avoué tout cela, parce qu’il aurait plongé.
— À quel moment il a saisi que j’étais un pion tout comme lui ?
— Il l’a compris dans l’avion en chemin vers ici. Il t’a remis sur le circuit au travers des mêmes gens, avec le même personnage, parce qu’il te pensait impliqué et toujours en contact avec moi. Il s’est servi de toi dans le but de m’atteindre. Il escomptait se blanchir en te livrant à ma place. Pourquoi crois-tu qu’il avait envoyé Alexia Jefferson pour te surveiller ? Ayant pressenti ce qu’elle était dès le départ, j’ai avisé Archi qui la gardait à l’œil. D’ailleurs, ce que vous cherchiez sous le plancher était le portable avec lequel elle contactait Horn. Et tu le devines sûrement maintenant, mais celle que tu as eue depuis le jetable d’Archi, c’était moi au bout du fil, pas elle.
J’encaisse les informations au rythme de quelqu’un qui se noie. C’est trop d’un coup. Je les entends, les emmagasine, mais j’ai beaucoup de difficulté à lier ensemble tous les événements et à en comprendre parfaitement l’impact. Bordel, cette femme est une garce machiavélique, même si quelque part, l’agent en moi doit saluer la méticulosité avec laquelle elle a manigancé tout cela.
— Pourquoi ne pas juste avoir tué Ron et pris la tête de son business ? réduis-je son plan au plus simple appareil.
— Je suis un membre de Libras, je ne veux pas d’un réseau quelconque. Assurer que nous ayons tout ce dont nous avons besoin, c’est ça mon boulot, pas diriger un conglomérat de malfaiteurs. J’ai poussé son neveu qui a tout orchestré lui-même. N’est-ce pas un des trucs les plus romantiques que d’offrir un empire à sa chérie ? Tout ce que tu dois retenir, c’est que je devais disparaître ce soir-là. Pour fuir et manœuvrer depuis un endroit plus sécuritaire. C’était mon extraction, ma mission était remplie et je pouvais rentrer enfin chez moi, là où était ma vraie maison. J’ai donc préparé ma mort, payé un légiste sur les lieux et me suis évanouie dans la nature.
— Horn était mouillé jusqu’où ?
— Ah, mais c’est là toute la question. Il était dans le secret, mais pas dans le plan. C’est à cet instant qu’il a compris mon implication, à dire vrai. Il s’est pointé à la morgue et n’a jamais pu voir mon cadavre. Le coroner sur place a confirmé ne jamais l’avoir récupéré. Dès lors, le boss savait que j’étais une traîtresse. Que je l’avais berné de toutes les façons possibles et qu’il avait contribué à mon succès comme un débutant. Il ne lui restait qu’à statuer sur un élément crucial : étais-tu dans le coup toi aussi ? Parce que s’il prouvait ta complicité et t’arrêtait, il blanchirait son nom en te collant tout sur le dos. Si au contraire tu étais bel et bien innocent et que tu découvrais le pot aux roses me concernant, tu ne pourrais pas mentionner le directeur dans ton rapport, puisque tu ignorais tout de son implication. C’est moi seule que tu accuserais. C’était tout bénef pour lui que tu demeures sur le terrain. Et c’est là que tu as tout gâché…
Je sais ce qu’elle va balancer, d’un coup, mon attention n’est plus ciblée sur elle, mais sur Rachel. Mon visage se tord en un rictus désolé alors que je croise le regard de celle qui écoute sans dire un mot depuis le début de l’histoire. Je l’ai leurrée, bernée et j’ai refusé de tout lui déballer avant d’y être forcé… Mes intentions étaient bonnes, mais est-ce qu’elle comprendra que je suis très différent de Tania, même si mes actes sont tout aussi retors ?
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