Mission haute tentation (French Edition)

Manon Donaldson · Chapitre 22 sur 36

Pages du PDF

Mission haute tentation (French Edition)

CHAPITRE 20 – Dommage, je t’aimais bien

Malone

Tous mes sens sont en alerte. Ce qu’il va dire changera irrémédiablement le cours de l’enquête. Ce sera déterminant pour la suite, la liste, les témoins protégés, et pour cette investigation non officielle que je mène depuis mon retour dans la peau de Parker. Il ne me lâche pas des yeux et effectue même une pause, pour que dure le suspense encore un temps. Il sait qu’il me tient, il ignore simplement qu’anéantir ma réputation n’est pas ce qui risque de me foutre le plus dans la merde.

— Relax, Lex. J’ai seulement évoqué une vérité que Parker n’a pas été en mesure d’affronter, annonce-t-il en jetant un coup d’œil entendu dans ma direction.

— Et de quel ordre ? s’enquiert l’hôtesse sans perdre son air sévère de patronne de couvent.

Je sens la respiration de ma pseudo-sœur se bloquer et je me contente d’afficher un visage de marbre, refusant d’offrir à Archibald le plaisir de croire qu’il a l’ascendant sur moi. Même si dans les faits, c’est le cas.

Il m’étudie, me fouille, mais s’il espère une supplique, il peut se la mettre profondément dans le cul. Je serre les lèvres et conserve le silence, attendant que le couperet s’abatte sur moi, sur nous. Charlie est blême, elle s’éloigne de moi, rompant tout contact, craignant sûrement que toute proximité tende à donner raison à notre détracteur.

— Quelle vérité ? répète Lexie, étalant toute sa contrariété.

Elle croise les bras sur sa poitrine et je perçois aisément son envie de taper du pied.

— Parker aime sa sœur…

Je retiens mon souffle, anticipant la suite.

— … au point où il est incapable de tolérer qu’elle ait un autre homme dans sa vie…

Putain ! Mais lâche-la, ta saloperie de bombe, et cesse de jouer avec nos nerfs, ai-je le désir de hurler.

— Ou peut-être qu’il ne s’agit pas d’elle, mais bien de toi ? On pourrait évoquer l’éléphant dans la pièce ? À savoir, le fait que tu as été l’amant de la chérie de Parker au vu et au su de tous… Je crois que ça pourrait expliquer pourquoi il te voue une haine si puissante, argue Lexie, une moue avenante plaquée sur son visage.

— Je n’ai rien volé, je n’ai qu’occupé une place qui était libre. Si sa femme avait été heureuse en mariage, elle ne serait jamais tombée dans mes bras. C’est aussi simple que cela.

Elle s’est glissée dans ton lit pour la mission ! Pauvre raclure !

Ça me brûle les lèvres de le lui mettre dans la gueule et pourtant, je la ferme. Il est trop tôt pour le moment, mais dès que le temps sera venu, c’est avec plaisir que j’anéantirai le moindre de ses fantasmes.

Elle lève les yeux au ciel, décidant sans doute qu’elle gaspille sa salive à essayer de raisonner l’homme à l’ego surdimensionné.

— Maintenant, que vous avez honoré vos engagements, je vous demande à tous deux de quitter les lieux. Hors de question que les autres invités vous aperçoivent dans cet état.

Je n’ai pas de miroir sous la main, mais je comprends sa requête. Particulièrement en observant mon ennemi. Si je suis au moins aussi amoché que lui, il serait mal vu de parader auprès des convives.

— Je m’occupe de reconduire mon frère chez lui, annonce Charlie, coupée dans son élan par son amie qui est catégorique.

— Oh que non ! J’ai encore besoin de toi pour conclure cette soirée qui est la nôtre. Laissons les deux gamins rentrer par leurs propres moyens.

Charlie s’apprête à rouspéter, mais Lexie tend un index dans sa direction pour lui enjoindre de se taire.

— Mon chauffeur te raccompagnera à la toute fin, tranche l’hôtesse, coupant court à tout argumentaire.

Charlie tourne vers moi un regard contrit. Je devine qu’elle voudrait bien que je lui explique le pétage de plomb en règle que je viens d’avoir. Si elle est aussi perspicace qu’elle le dit, elle aura sans doute compris que même si ça me démangeait, ça n’a pas qu’été initié par un comportement impulsif de ma part.

Pour rendre le change, même si la plupart des gens ont déjà quitté la pièce, j’en rajoute une couche en épousant le parti de Lexie.

— Ouais, sœurette, surtout te fais pas chier. Raccompagne ton connard et profite bien de ta soirée. Je serais dégoûté de savoir que j’ai interféré dans votre relation si prometteuse.

Je prononce chaque mot avec toute la haine dont je suis capable. Pour bien appuyer sur le fait que c’est leur liaison qui me dérange.

Durant une nanoseconde, je perçois sur son faciès son hésitation. En professionnelle aguerrie, elle reprend aussitôt le contrôle de la situation.

— Oui, tu as entièrement raison. J’ai bien mieux à foutre que d’écouter mon frère déblatérer et vomir son avis, dont je me fiche éperdument, soit dit en passant. Et toi, pointe-t-elle un index en direction d’Archi, je vais te soigner, tu partiras ensuite.

— Bien, riposté-je sèchement.

— Bien ! me relance-t-elle.

Elle rejoint Archi, qui, trop heureux qu’elle aille vers lui au lieu de moi, ne se rend pas compte que depuis la fin de la bagarre elle ne lui a même pas jeté un coup d’œil.

Lexie hoche la tête d’approbation et quitte le bureau, suivie de Charlie et de son toy boy.

Je conduis jusqu’à la maison en cogitant. Il s’en est fallu de peu pour que notre couverture soit éventée ce soir. Ce n’est plus qu’une question de jours avant que tout ne soit révélé au grand jour et je crains de disposer de trop peu d’éléments d’ici là pour identifier le cerveau de Libras. Je savais, putain, que ce double mandat allait tout foutre en l’air !

Je me gare devant l’entrée et pénètre dans ma demeure pour me rendre jusqu’à ma chambre. La pièce luxueusement meublée, dans les teintes sombres, est le parfait reflet de mon personnage. Ça pue le luxe et l’exagération futile alors que je ne rêve que d’enfiler un jean et boire une bière cheap, le cul posé sur le canapé en cuir usé de ma véritable maison.

Planté devant les grandes portes-miroir de mon immense walk-in, je détaille l’étendue des dégâts. Ma veste est tachée de quelques gouttes d’hémoglobine fraîche. C’est sûrement dû à ma lèvre éclatée ou à l’arcade sourcilière d’Archi qui était bien amochée. Ma chemise blanche n’en a pas réchappé non plus et quelques boutons ont cédé durant la baston. J’ai perdu mon nœud papillon, assorti à la couleur anthracite de mon haut, quelque part entre le bureau et ici. Mes cheveux, d’un brun foncé, témoignent par leur allure décoiffée que la soirée n’a pas été douce. L’unique élément à ne pas porter les stigmates d’Archi est ma barbe d’une semaine s’étalant le long de la courbe de ma mâchoire. Encore heureux qu’il ne me l’ait pas cassée d’ailleurs. J’aurais pu lui briser le bras en moins de deux si ça avait été ma volonté. Je suis formé au combat rapproché, seulement, j’aurais eu du mal à expliquer qu’un nerd, sexy, mais tout de même geek, parvienne à maîtriser les arts martiaux et à péter des gueules en moins de vingt secondes. Je parie ma garde-robe au complet que Charlie aurait pu elle aussi avoir le dessus sur lui. Je me dévêts, grimace en remarquant le début d’un bleu courant de mon flanc jusqu’à mes abdos. J’enfile un T-shirt marine et sors de la pièce pour y revenir quelques secondes plus tard. Je ramasse la veste au sol, en fouille la poche et extrais le fruit de tous mes efforts.

Le téléphone jetable d’Archi. Si j’ai ressenti une immense satisfaction à enfoncer mon poing dans sa tronche, tout ça n’était en réalité qu’une mise en scène. Qu’une façon d’avoir le loisir de le lui soutirer incognito.

Mes lèvres se retroussent de contentement alors que je tourne et retourne l’appareil désuet entre mes doigts. Je suis presque sûr qu’ils en changeront tous très bientôt, autant tenter d’obtenir un max de preuves tant que je le peux encore. Si c’est toujours le cas d’ailleurs. Que Charlie soit restée sur place avec lui sert mes plans. S’il est occupé avec elle, qu’il lui joue du violon comme je le pense, ça m’octroiera un peu de temps avant qu’il se rende compte qu’il n’est plus en sa possession. Mais tout d’abord, priorité numéro 1 : regarder les enregistrements du bureau de Jeff et prendre la main dans le sac la personne ayant vidé la cache.

***

Heureux de savoir que je m’apprête à obtenir les réponses, je m’installe devant mon bureau et allume l’ordinateur. Je dépose le jetable à côté du clavier, préférant visionner les images de la caméra, quand je réalise que ces dernières seront à ma portée plus tard, tandis que le téléphone peut devenir désuet d’une minute à l’autre. J’ouvre le clapet et fouille chaque recoin de l’appareil. Naturellement, je ne découvre rien qui puisse m’aider et j’accuse lentement une déception sans nom. Des bleus, des contusions et des blessures pour quoi ? Absolument rien ! Bordel ! Le journal d’appels est vide, pas d’historique, pas de photos. J’effectue quelques recherches supplémentaires et tout ce sur quoi je réussis à mettre la main, c’est un numéro. Je vérifie toutes les bases de données auxquelles j’ai accès et il n’est recensé nulle part. Ce qui confirme la thèse que c’est un autre jetable. Un pour lequel il m’est donc impossible de récolter quoi que ce soit de viable. Au stade où j’en suis, même la plus minuscule des révélations serait la bienvenue. Archi a bien quelque chose à cacher, j’en parierais mon âme. Sinon, pourquoi se munir d’un portable intraçable ? Je peste, note les coordonnées de son interlocuteur que je garde tout près puis me tourne vers l’ordinateur.

Je scrute le moniteur, à l’affût, et prêt.

Je commence par me connecter et regarde la vidéo en temps réel. Je mets quelques secondes avant de comprendre que si rien ne s’affiche dans les archivages des trois caméras, ce n’est en aucun cas lié à un problème d’ordre technique. Du moins, pas de mon côté. J’éteins et rallume l’appareil pour découvrir que ça n’enregistre tout simplement plus. Un acte délibéré ? Voilà ce qu’il me reste à élucider, ça et l’identité de la personne qui les a rendues inutilisables si tel est le cas. Je fixe l’écran noir et recule le fichier pour parvenir à déterminer ce qui s’est produit. Les heures défilent à vitesse grand V sous mes yeux et je songe que la dernière fois où j’ai vérifié ce que je captais, c’est lorsque Jeff a entendu quelque chose dans le plancher. Je n’abandonne pas, je ne suis qu’à quelques instants de connaître le fin mot de l’histoire. D’obtenir assez de preuves pour savoir qui est lié à quoi et de pouvoir enfin clore cette mission. De reprendre le cours de ma vie, si tant est que j’en aie toujours une. Mon index roule sur la souris de mon PC, essayant de passer les vidéos en avance plus rapide encore pour gagner du temps.

J’ai la confirmation que Jefferson n’a pas remis les pieds dans son bureau depuis son écoute active du sol. Si de prime abord on avait pu croire qu’il était simplement devenu fou, le côtoyer lors de la fête m’a permis d’invalider cette théorie fumante. Les images se succèdent les unes après les autres, mes yeux ne sont plus que deux fentes, rouges et explosées. Si la caméra a été repérée, si ce que je présume être des portables a été récupéré dans la cachette, c’est signe que nous sommes grillés. Peut-être qu’on ignore encore notre identité pour l’instant, mais ce n’est qu’une question de minutes avant que Charlie ne soit incriminée. Pourquoi elle ? Parce que c’est la première que moi je suspecterais. Elle est nouvelle, a un passé un peu flou, et au moment où elle apparaît dans leur vie, ils découvrent qu’ils sont observés… Je dois parler à Horn, et le plus vite possible. Et il est impératif que je la contacte pour l’aviser du danger qu’elle court, mais après notre mise en scène d’engueulade, l’appeler juste comme ça au beau milieu de la nuit ne risque que de renforcer les soupçons sur nous deux. Je laisse la caméra diffuser les images en accéléré, mais pas trop pour ne rien manquer, en arrière-plan. Je lorgne le bout de papier tentateur trônant à côté de moi.

Le temps presse désormais et le peu d’éléments à dispo peut faire une différence, il faut que j’agisse même si ça me grille pour de bon. Pour autant, mon instinct me dicte de foncer. Foutu instinct, ça c’est directement lié à l’influence de Charlie dans mon existence. J’en suis à utiliser des termes propres à elle pour justifier la connerie que je m’apprête à commettre.

Depuis mon ordinateur avec ma ligne sécurisée et intraçable, je compose le numéro récupéré dans le jetable d’Archi. Ce geste risque de me dévoiler, mais à la fois, je ne possède aucune autre option qui puisse s’avérer payante.

La sonnerie résonne dans la petite pièce et je suis aussi inquiet que fébrile. Mes sens sont en alerte maximale. Mon cœur n’y échappe pas et tambourine avec frénésie dans ma cage thoracique. Tout se joue à cet instant, j’en suis bien conscient.

On répond et je retiens mon souffle, dans l’attente qu’une personne brise le silence dans le combiné. Dès que j’ouvrirai la bouche, on saura qui je suis, alors j’escompte découvrir qui est mon interlocuteur juste avant.

Je peux déceler sa respiration, son calme, mais toujours pas de mots. Pourtant, cette personne ne raccroche pas. Quelle est leur façon habituelle de fonctionner ? S’identifient-ils au moyen d’un code échangé dès le départ ? Je l’ignore et suis de plus en plus suspicieux. Néanmoins, que mon contact soit encore là m’indique que je tiens peut-être quelque chose. J’ai envie de hurler, de provoquer pour forcer ma cible à prononcer au moins une phrase, mais m’abstiens malgré le fait que cela me coûte grandement. Au moment où je crois ne plus être en mesure de me taire, une voix étrange, presque floue, comme si elle provenait d’ailleurs et portant des flexions quasi robotiques, devient audible.

— Oh, Parker, Parker, Parker, souffle-t-elle avec une lenteur démesurée. Tu n’as pas pu t’empêcher de jouer la fouine, n’est-ce pas ? Tu comprends que maintenant, il est trop tard ? Que je ne peux pas laisser n’importe qui interférer dans nos plans… Dommage que je doive me débarrasser de toi et de ta « sœur », je t’aimais bien, tu sais…

Je reste muet, scotché, alors que l’intelligence artificielle me débite le texte qui lui est assurément dicté. Une tonalité froide, exempte d’humanité de quelque sorte que ce soit, me déverse ses platitudes. Il m’est impossible de déterminer de qui il s’agit et ça me rend dingue. Encore plus de réaliser que moi, je me suis compromis…

Un déclic se produit et je me retrouve désormais seul sur la ligne. Je raccroche, essayant de déchiffrer les paroles entendues et de m’expliquer ce que je viens de vivre. Putain, nous ne sommes plus en sécurité, comprends-je aussitôt. Je me repasse en boucle l’enregistrement tiré de cette conversation à sens unique. Je tente de déceler le moindre indice qui puisse m’aiguiller. Mes constatations sont néanmoins identiques à chaque fois :

1. La voix choisie est féminine.

2. Cette personne me connaît.

3. Elle ou il est liée à Archibald.

4. « Nos plans » signifie plusieurs choses ou plusieurs protagonistes.

J’en suis presque à me provoquer une calvitie naissante tellement je m’arrache les cheveux. Une image apparaît enfin sur mon écran d’ordinateur.

The moment tant attendu. Cela va si vite que je suis incapable d’identifier de qui il s’agit. Je rembobine et même en ralentissant l’enregistrement, je ne perçois que l’ombre d’une main et d’un bout de doigt. Une simple fraction de seconde, et puis plus rien. Qui que ce soit, il était au courant de l’emplacement de la caméra, il ne l’a pas découverte par hasard. Il réussit à pénétrer dans la pièce et à éviter tout angle permettant de le reconnaître. C’est donc que, comme je le craignais, mon signal a sans doute été intercepté. Mon cerveau est sur le point d’imploser lorsque je distingue du bruit dans la maison. Il s’agit probablement de Charlie, mais, à cran, sur le qui-vive et avec les neurones complètement flingués, j’empoigne l’arme dans le bureau.

«  Je ne peux pas laisser n’importe qui interférer dans nos plans… Dommage que je doive me débarrasser de toi et de ta “ sœur ”, je t’aimais bien, tu sais… »

Cette phrase, cette menace à peine voilée raisonne dans mon crâne.

Charlie et moi. C’est nous désormais les cibles.

 

OceanofPDF.com