Mission haute tentation (French Edition)

Manon Donaldson · Chapitre 31 sur 36

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Mission haute tentation (French Edition)

CHAPITRE 29 - Tu es un homme mort

Charlie

— Qui est Maggie Calvados ? craché-je, à bout de patience.

J’ai pris sur moi, j’ai respecté son silence pendant tout le trajet, mais attendre que Malone se livre spontanément à moi me semble au-dessus de ses capacités. Je suis tellement déçue et vexée que sa confiance soit encore fragile que je retiens les larmes qui tentent de se frayer un chemin jusqu’à mes yeux. Un pas en avant, trois en arrière, c’est comme ça que notre relation fonctionne depuis le début, mais je pensais naïvement que l’on avait dépassé ce cap avec toutes les dernières confessions. Mais non, une fois de plus, il fait machine arrière.

— Non, Malone… je t’interdis de me laisser dans l’ignorance. Pas cette fois, prononcé-je d’un ton trop calme et posé. Dis-moi qui est cette putain de Maggie ? crié-je alors qu’il me snobe royalement.

Je ferme d’un coup sec l’écran de l'ordinateur, l’unique chose pour laquelle il a de l’intérêt à cet instant. Et pour la première fois depuis que nous avons quitté la salle d’interrogatoire, il pose ses yeux sur moi. Un regard froid, polaire, qui me glace avant même que ses mots ne le fassent.

— À cette heure-ci, on a probablement tous les agents du FBI au cul, sans compter les Services secrets si Horn s’est déjà chargé de les mettre au courant. Et tu choisis ce moment pour me faire ta petite crise ? Je n’ai pas le temps de m’occuper de ton manque de confiance, je pensais cette histoire réglée, crache-t-il en dégageant ma main de l’ordi. Alors, contente-toi de te concentrer sur la bombe que vient de nous lâcher Lexie ou va faire un tour ailleurs et laisse-moi bosser. 

Un rire nerveux s’échappe de ma gorge. Je m’éloigne de lui avant que mes pulsions meurtrières ne prennent le dessus, parce que là tout de suite, j’ai envie de lui faire mal, de le secouer jusqu’à lui remettre les idées en place. Malone s’installe à nouveau devant son écran et s’enferme dans sa bulle, seuls les cliquetis de ses doigts frappant le clavier troublent le silence pesant qui nous entoure. Je reste debout, à le fixer un long instant, avant de me résoudre à lâcher l’affaire.

Les sourcils froncés et ses incisives malmenant sa lèvre inférieure, il semble totalement pris dans ses recherches. Il ne me dit pas tout, c’est un fait. Mais il a raison, Lexie a soulevé une tonne de questions et nous devons vérifier ses affirmations afin d’agir le plus rapidement possible si l’on veut éviter que tout se retourne contre nous. La façon dont nous avons fui le centre du FBI ne joue pas en notre faveur et nous place en cibles à abattre. Je regarde autour de moi, découvre la vieille bicoque abandonnée au milieu de nulle part où nous avons trouvé refuge. Pour ça non plus, il ne me dit pas tout. Qui est cette amie à qui appartient cette cabane ultra-équipée ? Alors que je commençais tout juste à décrocher de la mission, voilà que mon coéquipier refait surface et me plonge dans un bourbier sans nom. Le temps d’un interrogatoire, et je suis de nouveau à craindre pour mon travail, ma vie et la sienne... 

« Ma cible, c’était toi. » Cette phrase passe en boucle dans ma tête depuis qu’elle est sortie de la bouche d’Alexia. Je fais les cent pas sur le parquet usé, tournant comme un lion en cage. J’ai besoin d’air, de respirer à pleins poumons afin d’y voir plus clair. La présence de Malone et de ses non-dits m’empêche de rester focus sur les révélations de Lexie. Sans un regard pour lui, je récupère les clés de la voiture, posées sur le bureau, et me dirige vers la porte d’entrée, mais Malone se matérialise rapidement à côté de moi et referme le battant d’un coup de pied. 

— Bordel, mais qu’est-ce que tu fous, Charlie ? 

— Rachel, grogné-je entre mes dents. Je ne suis pas Charlie, encore moins ta petite sœur ou ta coéquipière, vraisemblablement. Je m’appelle Rachel, et tu m’emmerdes !

Il se pince l’arête du nez et souffle bruyamment. Quand il pose à nouveau les yeux sur moi, la tempête qui le secouait semble s’être calmée. 

— Je suis désolé, Rachel, lâche-t-il finalement d’une voix faible, peu habitué à reconnaître ses erreurs. Je suis sur les dents et je reporte ma colère sur toi comme un connard. 

Je croise les bras sous ma poitrine et le fixe sans ciller, attendant la suite… qui ne vient pas. J’inspire profondément et humecte mes lèvres pour prendre le temps de peser les mots qui se bousculent sur ma langue. Je suis fatiguée de me battre pour lui, ou contre lui, je ne sais plus trop. 

— Voilà, il est là le problème : toi, toi, toi. Tu as un ego tellement surdimensionné, ou si peu d’estime pour moi, que tu en oublies une chose : tu n’es pas seul à être trempé jusqu’au cou dans cette histoire. Je risque ma réputation et mon travail parce que je me suis enfuie avec toi du FBI. Et comme ma vie est maintenant sur un fil tendu, je dois clore cette putain d’enquête avec un coéquipier qui ne veut pas de moi et préfère faire cavalier seul, alors arrête de tout ramener à ta petite personne ! finis-je à bout de souffle. 

Malone se redresse, me surplombant de toute sa hauteur, et me toise d’un air indéchiffrable. Ses pupilles fouillent dans les miennes un long instant avant qu’il ne consente à prendre la parole. 

— C’est vraiment comme ça que tu me perçois ? me répond-il d’une voix blanche. 

Face à mon silence, ses sourcils se creusent et il caresse sa lèvre inférieure du bout de sa langue, pris dans ses réflexions. Je campe sur mes positions, tente de rester de marbre devant ses doutes, mais mon attention se focalise malgré moi sur ce petit bout de chair qui me donne des idées salaces. Saloperie de sex-appeal ! 

— Si je me donne autant de mal, c’est justement parce que tu y es mêlée et qu’il est hors de question qu’il t’arrive quoi que ce soit ! Alors OK, je m’y prends mal, je ne te le montre peut-être pas suffisamment, mais j’ai confiance en toi. Et j’ai besoin de toi, insiste-t-il d’une voix mesurée qui vibre à l’intérieur de mon corps. Mais malgré ce que tu sembles croire, je n’ai pas toutes les réponses. 

— D’accord, Malone, mais tu en as certaines. Comme par exemple qui est cette Maggie dont Lexie a fait mention ?

Son visage se referme instantanément. Il secoue la tête imperceptiblement, comme pour me prier de ne pas aller sur ce terrain. Je n’en ai même plus la force. Je suis à bout, tant physiquement que moralement. Malone a réussi ce que nul autre n’était parvenu à réaliser avant lui : me faire baisser les bras. 

— Continue, Malone, mure-toi dans tes secrets, mais lorsque tu relèveras la tête, ne t’étonne pas d’être seul. Ce sera ton choix, tes sacrifices. Je ne compte pas attendre que tu ouvres les yeux, je serai déjà loin lorsque cela arrivera. 

Je ne parle plus simplement de la mission. Mais du désir d’un éventuel « nous » dont je n’avais pas conscience jusque-là. Tant d’années à vivre pour moi, à me faire passer en priorité, que je ne m’étais même pas aperçue que mes envies étaient maintenant liées à lui. Ce constat m’oppresse davantage, il faut que je m’isole un instant. 

— Je vais prendre l’air ! l’avisé-je en entrouvrant déjà la porte, pressée de m’éloigner de lui. À moins d’un mètre de la maison ! ajouté-je devant son air de mécontentement.

Mais il ne semble pas du même avis, car en deux enjambées, le corps de Malone bute contre le mien. Il fourre ses doigts dans mes cheveux et les serre en poing pour me forcer à incliner ma tête afin que mon regard rencontre le sien. Ses lèvres, douces et chaudes, frôlent les miennes dans un geste mesuré et ses prunelles, si expressives à cet instant, tentent de me faire passer un message silencieux que je ne parviens pas à déchiffrer. Malgré la colère que j’éprouve à son encontre, mon épiderme réagit instinctivement et le duvet qui couvre ma peau se dresse d’appréhension.

— Ne m’en veux pas, Rachel, s’il te plaît. Tu sauras tout au moment voulu, mais j’ai besoin de comprendre et de vérifier ce qu’a avancé Lexie avant toute chose, murmure-t-il d’une voix rauque. 

En temps normal, j’aurais abdiqué. Probablement en râlant, en l’insultant, mais je l’aurais laissé gagner juste pour pouvoir goûter à sa bouche. Parce que l’avoir si près de moi sans m’en délecter est un véritable supplice. Mais au lieu de cela, je détourne le visage suffisamment longtemps pour qu’il comprenne et me relâche. Son corps qui m’emprisonnait s’écarte. J’inspire une longue bouffée d’oxygène et j’ouvre les paupières lorsque je prends conscience qu’elles étaient closes.

— Tu la crois, n’est-ce pas ? me demande-t-il en changeant de sujet, au moment où je m’apprête à franchir le seuil de la cabane.

— Mon instinct me souffle qu’elle a l’air d’en savoir beaucoup trop pour mentir. Elle raisonne comme un véritable agent, mais toutes les machinations qu’elle a évoquées me laissent sur la réserve. Je pense que la vérité est quelque part entre ce qu’elle avance et ce que toi tu me caches, lui confié-je honnêtement avant de fermer la porte sur lui. 

C’est la seule certitude que j’ai pour le moment. Les éléments dont on dispose sont dispersés dans ma tête. Je suis persuadée que tout va faire sens. Mais il nous manque la logique des événements pour que tout s’imbrique comme un puzzle. Parce qu’il ne faut pas se leurrer, Lexie a divulgué des données hautement confidentielles, a sous-entendu d’autres renseignements, mais chaque mot était volontairement pesé et minutieusement choisi pour que l’on s’approche suffisamment près du dévoilement final tout en conservant une part d’ignorance. Nous avons donc toutes les pièces du puzzle, mais elle garde l’énigme du dessin. 

Je le laisse sur le seuil, réitérant ma promesse de ne pas m’éloigner, et rejoins simplement la voiture que nous avons volée en quittant les bureaux du FBI. Celle que Malone a pris soin de cacher dans un renfoncement, à la lisière de la forêt qui nous entoure. Je la déverrouille et m’installe sur le siège conducteur. Et je reste ainsi de longues minutes, perdue dans la contemplation du jour qui commence à décliner. Je suis vidée, je n’arrive plus à réfléchir correctement. Mon regard s’évade au-dessus de la cime des arbres, là où le soleil orangé se couche doucement dans un lit de feuilles. Le silence, la sérénité et la beauté du décor m’aident lentement à reprendre mes esprits. Lexie a mélangé de bonnes et de fausses infos tout au long de l’interrogatoire, il faut donc reprendre la conversation à zéro et les relever, afin de penser aux moyens à notre disposition pour les vérifier. Je connais suffisamment Malone pour avoir conscience que pour le moment, il se concentre sur l’élément principal, à savoir si elle dépend vraiment de son département. Je m’apprête à le rejoindre, me sentant plus calme, lorsqu’un mouvement dans le rétroviseur intérieur attire mon attention. Une ombre, aussi furtive soit-elle, qui passe dans mon champ de vision et qui met mes sens en alerte. Je me fige, seuls mes yeux vagabondent partout autour de moi pendant que j’extrais aussi discrètement que possible mon arme de service de la poche intérieure de ma veste. Dans ma fuite, je n’ai pas pris mon téléphone, je n’ai donc aucun moyen de contacter Malone. Klaxonner étant totalement exclu puisque je ne connais pas le nombre de personnes qui nous surveillent. Je ne ferais qu’attirer l’attention de tous sur moi. Allumer le moteur et faire semblant de quitter les lieux aurait le même effet. Il ne me reste donc plus qu’une seule option. Je grince des dents, me sentant prise au piège. Lentement, j’ouvre la portière d’une main et sors de l’habitacle en priant mentalement pour que ma sortie de la cabane soit passée inaperçue. Il faut que je la rejoigne.

Le cœur battant dans mes tempes, j’avance à pas feutrés dans sa direction, l’arme au poing. La nuit tombante m’aide à me dissimuler, du moins je compte dessus. Un bruit provenant de la forêt, qui se situe maintenant derrière moi, résonne dans le silence. En une fraction de seconde, je me tourne et pointe le canon de mon Glock vers les feuillages. Rien. Je ne vois absolument rien. Ma conscience souligne que si je ne discerne rien, c’est qu’il n’y a probablement rien à discerner. Un animal qui passe par là tout au plus. Mais mon instinct, lui, est sur les dents. Et ce dernier m’a toujours maintenue en vie. Mon cœur tambourine comme un malade dans ma cage thoracique, mais je garde mon sang-froid. Mon bras tendu ne tremble pas, ma vision est acérée, mon mental est prêt à l’action. Un pas après l’autre, je recule en direction de la cabane, vers Malone qui ne se trouve plus qu’à quelques mètres de moi. Soudain, je sens une présence, la chaleur d’un corps. Mais c’est trop tard, il est trop proche de moi et je n’ai pas le temps d’anticiper la moindre action de défense. Deux larges bras m’enveloppent et l’homme me propulse au sol avec lui. Ma tête cogne fortement par terre et me fait perdre de précieuses secondes de lucidité. Lorsque je reprends mes esprits, une paume me bâillonne la bouche et je ne suis plus en possession de mon arme. Je me débats, enfonce mon coude dans ses côtes, mais malgré les plaintes de douleur que je lui soustrais, il ne lâche pas sa prise. La façon dont son corps m’écrase et me maintient fermement à terre me prive de toute possibilité de fuite. Du sang chaud coule sur mon visage et obstrue ma vision, mais cela ne m’empêche pas de distinguer d’autres hommes lui venant en aide. J’en compte douze, tous de noir vêtus avec des cagoules et armés jusqu’aux dents. Des hommes surentraînés, qui avaient vraisemblablement préparé leur opération dans les moindres détails. Reste à savoir s’il s’agit de mercenaires envoyés par Lexie, ou par le FBI, mais si je ne suis pas encore morte, c’est qu’ils ont encore besoin de nous. Un homme arrive à ma hauteur et enfonce son genou contre mon visage pour m’obliger à rester immobile tandis qu’il approche une seringue de mon cou. Je hurle à pleins poumons, mais mon cri étouffé trouble à peine le silence. Les doigts du mec qui entravent ma bouche se raffermissent sur mes joues et me broient les mâchoires. Puis soudain la pointe de l’aiguille s’enfonce dans ma peau. Instantanément, mes nerfs se relâchent, la douleur se dissipe et je peine à rester éveillée. Je cligne des paupières, me sentant doucement partir. À présent que je suis inoffensive, l’homme qui était allongé sur moi se relève tandis que l’on s’affaire à me ligoter les mains et les chevilles.

— Je vais… vous… tuer, articulé-je difficilement.

Un homme sort du lot et s’accroupit devant moi, et à la façon dont ses yeux se plissent, je devine qu’il me sourit sous sa cagoule. Je le connais, je connais ces yeux verts qui me narguent pour être à sa merci, mais dans le brouillard dans lequel je suis plongée, mon cerveau n’arrive plus à réfléchir correctement. Ce n’est que lorsqu’il découvre son visage qu’une nouvelle pièce de ce putain de puzzle se met en place.

— Je t’ai manqué, Cendrillon ? me chuchote-t-il, narquois.

— Tu… es un… homme… mort, parviens-je à répondre en utilisant mes dernières forces. 

Archibald se relève en me fusillant du regard et s’adresse à ses comparses d’un ton froid qui prouve qu’il est aux commandes de cette mission.

— On décampe avant d’être repérés. Et foutez-lui une nouvelle dose, qu’elle ferme sa gueule jusqu’à nouvel ordre.

L’instant d’après, le liquide froid coule à nouveau dans mes veines et je pars dans les limbes. Ma dernière pensée est pour Malone qui est le prochain et j’espère qu’il réussira là où j’ai échoué. Qu’il me pardonnera de nous avoir menés à notre perte en prenant des risques inconsidérés. Qu’il reste en vie, c’est tout ce que je demande.

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