Mission haute tentation (French Edition)

Manon Donaldson · Chapitre 14 sur 36

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Mission haute tentation (French Edition)

CHAPITRE 12 - Comme une vulgaire putain

Charlie

Je quitte la maison après m’être changée, et d’un pas guilleret rejoins Archibald dans sa voiture sans lui donner le temps de m’ouvrir la portière, ou, surtout, de venir me chercher directement chez moi. Leur querelle de rivaux, à savoir qui pissera le plus loin, ne sera pas à l’ordre du jour.

— Bonjour, monsieur Archibald Carlos ! l’apostrophé-je en pénétrant dans l’habitacle. Comment tu vas… depuis hier soir ?

— Bonjour, jolie Cendrillon, il suffit de me regarder pour le savoir. J’ai le sourire ? Alors c’est que je suis content ! 

— Réclamer à me voir tous les jours s’apparente à du harcèlement, tu sais ?

Il porte la main à son cœur en signe de culpabilité, sans pour autant se départir de son sourire enjôleur. 

— Pardonne-moi, mais je n’avais pas le choix. J’ai rêvé de toi cette nuit, et d’un endroit magnifique qui est fait pour toi. Je me suis dit que l’on pourrait y prendre notre déjeuner. 

J’avise l’heure affichée sur le tableau de bord. 

— Si tôt ? Ne me dis pas qu’on repart en jet ! Paris, la tour Eiffel… tout le tralala romantique ! 

Il éclate de rire et démarre en trombe, faisant crisser les graviers de l’allée sous ses larges pneus. Malone doit l’injurier à distance pour ce départ bruyant. 

— Un jour peut-être. Mais aujourd’hui nous restons dans le coin. Un restaurant peu connu en dehors de la ville, mais qui vaut le détour, précise-t-il, énigmatique. 

Je le laisse m’emmener dans ce lieu qui attise ma curiosité, tout en me demandant comment je vais réussir à lui dérober son téléphone jetable sous son nez sans me faire coincer.

— Tu sembles songeuse, à quoi penses-tu ? 

Je tourne la tête vers lui, un doux sourire flottant sur mon visage. 

— À Parker. Il n’apprécie pas du tout le fait que l’on se voie. D’après lui, tu t’intéresses à moi juste pour l’atteindre. 

— C’est ton frère, non ton père ! se marre Archi, une aura de fierté se dégageant de lui. Excuse-moi d’être vulgaire, mais c’est vraiment un petit merdeux, ton frère. Le monde ne tourne pas autour de lui, il se donne bien trop d’importance. Et en le faisant, il te rabaisse, et pour ça, je l’aime encore moins. Si c’est encore possible, marmonne Archi sur sa dernière phrase, à tel point que c’est presque inaudible. 

Feignant la reconnaissance envers ses paroles touchantes, je pose ma main sur sa cuisse. Il s’en empare et entrelace ses doigts aux miens avant de la reposer sur sa jambe. 

Nous parlons de banalités, beaucoup de moi, pas assez de lui. Il détourne les questions comme un politicien, ne divulguant sur sa vie que ce qu’il est disposé à partager. Autant dire, rien qui m’intéresse. Je sens que sa confiance est très limitée, je ne pousse donc pas et attends le moment idéal. J’ai la main moite quand il se décide enfin à me la rendre, le temps de garer son bolide qui ne passe pas inaperçu dans cette rue moins huppée que là où il a l’habitude de circuler. 

— C’est cet établissement, n’est-ce pas ?

Son sourire parle pour lui. Malgré ce qu’il représente pour moi, je dois avouer qu’Archibald réussit à me surprendre de la plus agréable des manières. 

À peine est-il sorti de l’habitacle qu’il me prend de nouveau la main et nous avançons vers une ancienne maison, qui, je suppose, a été reconvertie en restaurant depuis. 

— Alors, qu’est-ce que tu pourrais me dire dessus ?

Je ne sais pas s’il s’agit d’un test ou d’un réel intérêt de sa part, mais l’architecture moderne n’a pas de secret pour moi. Dans chaque mission d’infiltration, une fraction de ma vraie personnalité domine. Je ne choisis pas mes couvertures au hasard. 

— C’est une architecture moderne californienne typique de l’après-guerre, on le voit aux matériaux économiques. Ça ressemble beaucoup au travail de Schindler dans ses années 1940 : le toit-terrasse, les façades libres et les fenêtres horizontales. Je dirais même après 1945 avec son système de balloon frame qui est déjà en place. 

— Et pour les non-initiés, ça donne quoi ?

— Tu vois la charpente en claire-voie ici ? (Je pointe l’endroit de mon index.) C’est la signature de l’un des plus grands architectes du siècle dernier, Rudolf Michael Schindler. Il était souvent associé au mouvement moderne, pourtant ses œuvres sont tellement plus complexes et originales que les autres que je le classe à part. C’était un génie ! 

Je me tourne vers lui et lui adresse le sourire le plus radieux dont je dispose. Une légère brise se lève faisant virevolter mes cheveux dans tous les sens. Archibald s’empare d’une mèche entre ses doigts et la glisse derrière mon oreille. Je frissonne malgré moi de ce geste d’une tendresse infinie. 

— Merci pour ce beau cadeau, c’est magnifique ! J’espère que l’on y mange aussi bien que l’on s’en prend plein les yeux. 

— Allons voir ça !

Il me tend son bras auquel je m’accroche avec reconnaissance. L’intérieur est spacieux, entièrement revisité au goût du propriétaire de ce restaurant italien. Les serveurs sont en train de finir de dresser les tables, mais nous sommes accueillis très chaleureusement et on nous installe dans un petit coin reculé, à l’abri des regards, ce qui me fait sourire vu que nous sommes les premiers clients. Je suppose qu’Archibald leur a donné des recommandations lors de sa réservation. 

Au bout de cinq minutes, les appels et messages affluent sur son téléphone jetable. Je le sais, parce qu’il le sort à plusieurs reprises pour refuser les appels ou vérifier les textos reçus. 

— Il y a un problème ? 

— Non, c’est pour le boulot, ne t’inquiète pas, me rassure Archi discrètement, le nez encore sur l’écran. 

Son « travail » secondaire, celui qui m’intéresse. 

— Je ne veux pas que tu aies de problème à cause de moi. C’est le deuxième jour de la semaine et tu délaisses ton travail pour être avec moi. Je suis flattée, mais on peut aussi se voir en dehors des horaires de boulot tu sais ! 

— Je n’ai pas vraiment d’horaires fixes. Et il n’y a rien d’urgent, ça peut attendre que je….

Son téléphone sonne à nouveau. 

— Bon, donne-moi deux minutes afin de régler ça et je suis tout à toi !

Sans me laisser le temps de dire quoi que ce soit, il s’éloigne déjà, le téléphone à l’oreille. Son ton n’a rien d’amical et je plains le pauvre sous-fifre qui a eu le malheur de le déranger. Je sors mon portable et envoie un rapide message à Malone, pour le tenir au courant de la situation. 

[Téléphone jetable d’Archi en activité. Vu la quantité d’appels, il se trame quelque chose. On doit mettre en place un plan pour le récupérer.]

Je le range et picore doucement l’entrée que le serveur vient de nous déposer en attendant Archibald. Sauf que les minutes s’égrènent et que j’avale la dernière bouchée lorsqu’il me rejoint enfin. Le visage fermé, il fait signe au serveur de venir à notre table. 

— Je suis désolé, mais je vais devoir écourter notre moment. Prends le temps de savourer ton repas, je t’envoie un chauffeur pour te ramener où tu voudras. 

Je m’essuie la bouche et récupère mon sac tout en me levant. 

— Je n’avais pas vraiment faim de toute façon. Le retour nous permettra de grappiller quelques minutes supplémentaires ensemble !

J’espère surtout que son téléphone va de nouveau sonner et pouvoir assister à une discussion. Archibald m’adresse un sourire chaleureux qui, cependant, n’atteint pas ses yeux. Finalement le retour se fera dans une ambiance tendue, où le silence de son téléphone sera aussi spectaculaire que celui de notre non-conversation. 

Il me dépose à la hâte en centre-ville, où je contacte Alexia pour avancer notre rendez-vous.

***

— Et il t’a balancée sur le trottoir comme une vulgaire putain ? s’égosille Lexie, tranquillement installée dans un fauteuil, un verre de champagne à la main tandis qu’une vendeuse s’affaire à m’habiller. 

Je lève les yeux au ciel, en soupirant de fausse contrariété. 

— Merci pour l’image, mais oui, c’est plus ou moins l’idée. 

— Tu vois, c’est exactement pour ce genre de comportement que les hommes de mon âge ne m’intéressent pas. Jamais mon Sam ne se permettrait un tel agissement. C’est honteux ! 

Je ris intérieurement. Que son Sam la quitte au beau milieu de la nuit pour ses affaires ne rentre a priori pas dans ce cas de figure apparemment. 

— En toute sincérité, je n’y attache pas autant d’importance. Ma fierté en prend un coup, c’est sûr, mais… je ne sais pas si Archibald m’intéresse vraiment. C’est un bel homme, de bonne fortune, et plutôt gentil je le conçois. Il a même retenu mes centres d’intérêt pour m’avoir emmenée dans ce type d’établissement. Et pourtant, j’ai la sensation qu’il lui manque un truc pour que je craque complètement. 

Lexie fronce les sourcils et avale une autre gorgée de sa flûte pétillante. 

— Et il lui manquerait quoi d’après toi ?

Je sors de la cabine d’essayage dans une robe longue, vert émeraude, dont la soie caresse ma peau à chaque mouvement. 

— Je ne sais pas, un « truc », lui réponds-je en tournant sur moi-même, m’admirant dans la psyché. 

— Je comprends, c’est comme cette robe. Elle semble idéale, mais n’est pas faite pour toi. 

La vendeuse se crispe à mes côtés, mais garde son professionnalisme et fouille déjà du regard les présentoirs du magasin à la recherche d’une autre pièce griffée qui correspondrait davantage aux désirs de Mme Jefferson. C’est pourtant moi qui sers de poupée Barbie ! Elle revient quelques instants plus tard avec un tissu rouge suspendu à son bras et m’invite à retourner derrière le rideau blanc.

— Est-ce que tu as un autre homme en vue ?

Malone.

— Non, du tout.

— Un type d’homme particulier ?

Malone.

— Pas vraiment. Tout se joue sur le feeling avec moi.

— Dans ce cas, la prochaine fois qu’un gentleman te plaît, fonce ! s’exclame Lexie dans un ton théâtral qui me fait pouffer de rire. 

Je m’y affaire déjà. Mais avouer que je fantasme sur mon frère ferait désordre. Je quitte à nouveau la cabine, mais cette fois dans une robe fuseau rouge sang qui me colle comme une seconde peau. Dedans, je me sens femme. Belle. Je fais un quart de tour pour voir l’arrière et en ai le souffle coupé.

— Parfaite ! s’exclame Lexie en se levant d’un bond.

 

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