Mission haute tentation (French Edition)
CHAPITRE 17 – bas les masques
Malone
Quelques jours que ma vie se résume à surveiller des écrans en direct ou les enregistrements de la maison des Jefferson. Je mange face à Sam qui bosse à son bureau ou devant Lexie qui se pose continuellement des questions existentielles aussi pertinentes que : quelle est la couleur de vernis à ongles à la mode ce mois-ci ? J’ai trouvé nécessaire de prendre mes distances avec Charlie, le temps de réfléchir à ce qui s’est produit entre nous. Si je ne suis pas homme à regretter, je comprends tout de même que pour la mission, les rapprochements ne peuvent que devenir des éléments perturbateurs. Elle est sexy, sublime et elle m’électrise tout autant positivement que négativement. C’est précisément cela le problème. Coucher avec elle ne sert pas nos intérêts, ça ne risque que de compliquer les choses. Je pourrais bien sûr mettre provisoirement ça de côté et prévoir de la baiser jusqu’à plus soif après qu’on aura mené à bien ce qui nous a été confié. La vérité c’est que ce n’est pas une personne que Malone fréquenterait dans sa vie réelle. Elle est tête folle, exubérante, brouillon et à peu près mon contraire à tous les niveaux. Voilà pourquoi la tenir à distance me semblait être plus sage.
Parfois, elle passe dans le coin et m’apporte de quoi manger, d’autres fois elle me traite de putois puant en s’esclaffant. Il faut dire que depuis qu’elle connaît l’existence de la pièce que je lui cachais jusque-là, elle sait où me trouver la plupart du temps. Je croyais que ça m’importunerait plus que nécessaire, mais contre toute attente, ça brise l’isolement dans lequel je me vautre. J’essaie d’éviter d’avoir à quitter la maison. Version que renforce Charlie en invoquant devant ses amies le contrat d’envergure que j’ai obtenu d’une firme en Chine.
Je désespère de ne rien découvrir depuis que nous surveillons l’endroit. L’absence de résultat, doublée de mon impression d’avoir loupé un truc, m’irrite grandement.
Peut-être que passer plus de temps à étudier ceux qui t’entourent qu’à te
laisser distraire par ta partenaire aurait été plus payant.
Je ronchonne à voix basse et c’est cet instant que choisit ladite tentatrice, attrapant une chaise qu’elle installe à côté de la mienne.
— Tu sais que je suis aussi habilitée à surveiller des cibles et à répertorier ce que je vois, nan ? porte-t-elle à mon attention de façon très peu subtile.
— Et ?
— Et ça te permettrait de faire une pause, plus que méritée.
— Pff ! Pour te laisser récolter tous les crédits ? Tu oublies !
— Ce que tu peux être contrôlant, se plaint-elle en s’avachissant sur son siège.
— Il me semble que ma propension à contrôler mon environnement ne t’a pas déplu en tout point, argumenté-je avant de l’apercevoir s’esclaffant comme si je venais de lui balancer la blague de l’année.
— Propension à… bla-bla-bla… Tu ressens même le besoin d’enjoliver les termes pour te rendre moins chiant ?
J’ouvre la bouche pour rétorquer quelque chose de bien senti lorsqu’un mouvement sur le moniteur attire notre attention.
Jefferson qui est assis devant son PC relève la tête, surpris, et paraît tendre l’oreille. Le son ne doit pas être très fort puisque je ne l’entends pas non plus.
Je bascule ma fenêtre donnant accès à ce qu’il observe en temps réel sur son ordinateur, mais rien à signaler, il ne s’occupe que de la simple compta. Franchement emmerdant, d’ailleurs.
Il se lève et fouille le lieu du regard. Comme s’il cherchait quelque chose, mais sans savoir quoi ni où.
— Tu vois ça ?
— Oui ! Mais qu’est-ce qu’il fout ?
Je hausse les épaules pour toute réponse. Honnêtement, je n’en ai aucune idée. Lexie pénètre à son tour dans la pièce et parle avec Sam de quelques détails concernant la soirée qu’elle organise avec ma fausse frangine. Elle lui énumère les festivités prévues et lui demande ce qu’il pense de serveurs couverts de paillettes d’or, lui expliquant à quel point cela ferait fastueux. Il est évident qu’elle s’efforce de justifier le dépassement de coûts, mais il s’en fiche comme de son premier million, continuant d’arpenter l’endroit au grand dam de son épouse.
— Tu as remarqué qu’elle ne semble rien entendre ?
— Oui, elle le scrute comme s’il était fou.
— C’est peut-être le cas, et on perd notre temps depuis le début, propose Charlie en s’affalant à nouveau sur sa chaise.
— Ou ça tendrait à prouver que ta chère amie, sa bienveillante femme, reste avec lui parce qu’elle sait qu’elle obtiendra bientôt beaucoup de fric.
Elle soupire, comme si elle espérait réellement que Lexie était une personne sincère et dévouée. L’exception dans ce monde de salauds.
— Elle n’a pas tenté de te séduire comme toutes les autres, pas vrai ? Qu’il soit malade n’empêche en rien que ses sentiments puissent être véridiques, plaide-t-elle aussitôt.
— Tu adhères véritablement à ces conneries ? m’enquiers-je, quasi découragé que ce puisse être le cas.
Je lâche l’écran des yeux quelques secondes pour l’observer elle. Son visage se ferme d’un coup.
— Tu es en train de me demander si je crois en eux ou si je crois en l’amour ? Et toi, Malone, quelle est ta position sur le sujet ? relance-t-elle comme si elle me faisait passer un test.
Je réfléchis un instant à son interrogation et sens que la situation se corse.
— Qu’est-ce que ça change ?
— Réponds seulement à la question.
— Je pense que les humains apprécient le concept de l’attachement. Est-ce que je gobe tous ces trucs concernant les âmes sœurs, les gens qui risqueraient leur vie pour l’autre, etc. ? Non.
— Tu n’as donc jamais aimé ? Et Tania ?
Cette conversation commence à m’emmerder franchement. Je n’ai pas envie de décortiquer mes sentiments pour une défunte.
— Parker affectionnait beaucoup Tania, il était habitué à sa présence, à compter sur elle… Malone n’aurait jamais pu vivre avec une femme comme elle.
— Pff, on dirait le genre de choses qu’invoquerait un mec dans un procès pour meurtre. « Non, monsieur le juge, ce n’est pas moi qui l’ai éventrée, c’est Parker, mon jumeau démoniaque ! »
— Je ne suis pas comme toi, moi ! Je ne cherche pas à être moi-même lors de mes infiltrations. On me file un personnage et je le joue. Je n’ai pas envie de créer un hybride de lui et moi.
Elle semble méditer nos propos alors que je poursuis le visionnage, définitivement chiant, de la vie conjugale des Jefferson.
— C’est pratique quand on veut se dissocier d’un deuil, de la culpabilité ou d’une perte, n’est-ce pas ?
— Ne t’aventure pas sur ce terrain-là.
Mes poings se crispent, mon être tout entier se tend.
— Je ne fais que signifier que…
— Je ne tiens pas à savoir ce que te dicte ta psychologie de bas étage. Tania, c’est du passé, et note que tu l’évoques bien plus souvent que je ne le fais. Serais-tu jalouse d’une morte, Charlie ?
J’essaie de rester calme, de parler d’un timbre égal et de conserver un visage imperturbable, mais ça me demande un self-control de malade.
— Je ne suis pas « jalouse », seulement tu avances d’un pas pour en reculer de huit. Une nuit tu me prends sauvagement sur le canapé-lit de ta panic room et la suivante tu agis comme si rien ne s’était produit. Alors je crois être en droit de m’interroger sur celui avec qui je baise. Parker, le beau veuf mystérieux qui a de l’ambition et qui excelle dans l’impassibilité, ou son alter ego dissociatif, Malone, qui ressent le besoin de tout contrôler parce que sans rôle à jouer il ignore qui il est.
— Tu vois ça ? Tu entends notre discussion ? La nature de nos propos ? Voilà ce que ça donne de transgresser les règles, et de ne pas nous en tenir à notre objectif premier.
— Oh, respire et ne te stresse pas, Malone, tout ce qu’on a fait, c’est coucher ensemble. Une expérience agréable qui ne mène vers rien d’autre.
— Alors, POURQUOI ON A CETTE PUTAIN DE CONVERSATION ? POUR-QUOI ?
— Jefferson…
— Quel est le lien ? Je te demande pourquoi on tombe dans ce genre d’échange stérile et toi tu me…
— Malone ! Ferme ta gueule et regarde l’écran bon sang !
Je remarque qu’elle fixe le moniteur et qu’elle se soucie soudainement bien peu de notre sujet de discorde.
Je me penche et examine les images se déroulant sous nos yeux.
Jefferson en train d’écouter son plancher. Littéralement, j’entends. Il est seul, sa femme s’étant sûrement éclipsée à un moment quelconque pendant notre engueulade. Il est couché sur le parquet de bois de son bureau, l’oreille collée au sol, à écouter Dieu sait quoi. Il y a un truc qui cloche, et si Charlie et moi le comprenons, ça semble être aussi le cas de Jefferson. Vif, il se relève d’un coup, va jusqu’à son tiroir du meuble de travail, saisit un coupe-papier et reluque, suspicieux, l’endroit où il était recroquevillé plus tôt. En moins de deux, il redresse la tête, se retourne et planque son outil dans la bibliothèque. Il attrape ensuite un bouquin dans l’imposante étagère en chêne. Lexie n’est pas visible dans l’angle de la caméra, mais sa voix somme son époux de la rejoindre dans une autre pièce. Jeff répond qu’il arrive et de nouveau, nous nous retrouvons face à un écran où plus rien ne se produit.
— Demain, on passe à l’action lors de la soirée. On doit impérativement savoir ce qui se cache sous le parquet. Si ça se trouve, c’est le jetable. Et si c’est le cas… ça peut signifier que Jeff est aussi ignorant que nous à son sujet et que nous nous sommes trompés de cible.
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