Mission haute tentation (French Edition)
CHAPITRE 2 - Charlie Levon, enchantée !
Charlie
Sur le parvis de cette énorme demeure, je siffle d’admiration tandis que mes yeux vagabondent sur la beauté des lieux. Eh bien, ils savent mettre la main à la poche, au FBI, quand c’est nécessaire ! Une gigantesque maison contemporaine de style méditerranéen sur trois niveaux, aux tuiles de couleur ocre qui captent la lumière du soleil et la rediffusent autour dans un halo presque irréel. Je n’ai pas de mots tellement c’est sublime. De larges baies vitrées laissent entrevoir la quantité de convives présents aujourd’hui. Il semblerait que j’arrive au moment idéal, mon entrée dans ce monde n’en aura que plus d’impact. Je paie grassement le chauffeur de taxi qui m’aide à déposer mes valises jusque devant la porte et prends quelques secondes pour m’imprégner de mon rôle. De mes doigts manucurés, je repousse mes boucles blondes en arrière pour dégager mon visage. Ma propre mère ne me reconnaîtrait pas si on se croisait dans la rue. Je porte une tenue de haute couture, mes chaussures coûtent plus que mon salaire et une ribambelle de coiffeuses et esthéticiennes se sont amusées toute la journée pour que je ressemble à une jolie poupée californienne. Mes pupilles bleues sublimées par un maquillage charbonneux, mes cheveux qui sont habituellement lisses remontent maintenant au-dessus de mes épaules et bougent comme des ressorts que l’on étire au gré de mes pas. J’admire une dernière fois ma robe beige fluide griffée d’un célèbre nom et qui épouse merveilleusement mon corps, puis je ferme les yeux un instant et inspire longuement. Dans ma vie, à La Nouvelle-Orléans, je suis plus accoutumée à suivre la tendance des enseignes de vêtements dans mon budget. Autant dire que l’on est loin de ce standing. Un fier sourire se dessine sur mes lèvres. Malgré l’enjeu de cette mission, me sentir ainsi mise en valeur fait s'envoler mon orgueil à son apogée. Jamais je ne me suis sentie aussi belle, et surtout aussi femme, du haut de mes vingt-trois ans. Lorsque je suis mentalement prête à jouer le rôle qui m’a été attribué, je toque au bois de la grande porte d’entrée. Puis encore une fois… et encore. Je ne suis pas attendue, et a priori, pas plus entendue. Une légère appréhension tente de se frayer un chemin. Il s’agit de ma première vraie infiltration en tant qu’agent de terrain, mais je suis loin d’être une novice. Je compte à mon palmarès déjà beaucoup de mandats et tous ont été un succès. Mon parcours étant atypique, une dérogation du directeur des Services secrets m’a permis de commencer mon activité bien avant l’heure. Et même si je n’ai pas à faire mes preuves, je ne m’autorise aucun échec. Surtout quand je connais les enjeux de celle-ci. Je prends donc les choses en main et ouvre la porte en grand, avançant comme une conquérante dans le hall. Alors que je rêverais de découvrir l’intérieur et m’extasier face à la richesse de la décoration, j’arbore une moue de circonstance et salue silencieusement les invités curieux qui me détaillent sans une once de discrétion. Il faut à présent que je repère Malone et que je me présente avant qu’il ne vienne à ma rencontre et fasse tout capoter. Les femmes du monde m’épient du coin de l’œil, me jugeant sur mon apparence, aiguisant leurs langues de vipère derrière leur coupe de champagne. Je me mêlerai plus tard à elles, histoire de cancaner et déblatérer sur des sujets aussi futiles que dérisoires. Mais pour l’heure, j’inspecte les hommes, à la recherche de notre hôte. Les éléments dont je dispose le concernant sont très minces, car la préparation de la mission s’est faite dans l’urgence. Sa couverture « Parker Levon » m’a sommairement été révélée, un topo rapide m’indiquant ce dont j’avais besoin, le temps qu’il m’en dévoile davantage. De lui, je ne sais que son identité : agent Malone Mills. Par contre la photo que l’on m’a transmise est gravée dans ma mémoire : la trentaine, des cheveux noir corbeau avec des lèvres charnues qui donnent envie de mordre dedans. Une mâchoire anguleuse qui lui confère une moue de mécontentement quasi permanente et un menton saillant agrémenté d’une barbe de quelques jours. Sans oublier des yeux d’un bleu hypnotique, bordés de longs cils noirs. Pour résumer, Malone coche toutes les cases de mon idéal masculin. Et la fine cicatrice visible qui orne son sourcil gauche lui donne un air félin. Il ne ressemble en rien à un agent du FBI, mais pas plus à un richissime homme d’affaires. Dans ce décor où l’apparence est l’essence même d’un mode de vie, je devrais le trouver facilement. Et soudain je le vois. Je fais signe à un serveur qui passe près de moi et lui demande de bien vouloir rentrer et faire monter mes valises dans une chambre d’invité avant de m’élancer dans la salle de réception, en direction de Malone. Je ne peux m’empêcher de noter le contraste entre sa carrure marquée et cet air pincé qu’il a piqué à tous ces peigne-culs. Il est en grande conversation avec une blonde peroxydée et tous deux semblent parler de moi. Bien, c’est une entrée pour le moins remarquée. Je le supplie de mes prunelles de ne rien dire qui pourrait nous compromettre. Afin d’éviter que ce ne soit le cas, lorsque j’arrive à leur niveau je me précipite direct dans ses bras.
— Parker, mon frangin chéri !
Il se dégage de mon étreinte et arque un sourcil en guise d’incompréhension. Ses biceps tendus me maintiennent à distance de lui, comme une chose étrange, limite répugnante. Je dois garder la main jusqu’à ce qu’il saisisse.
— Et alors, on n’embrasse pas sa petite sœur ? Je me souviens que tu n’as jamais apprécié les surprises, mais tu pourrais montrer un peu de joie à l’idée de me revoir, voyons !
Je prie intérieurement et l’implore d’un regard pour qu’il capte immédiatement la comédie que je lui joue. Je suis bien consciente que c’est loin d’être idéal de débarquer aussi cavalièrement dans sa mission, mais on ne m’a pas demandé mon avis.
— C’est que c’est tellement… (il se racle la gorge, contrarié) inattendu…
— C’était le but recherché, gros bêta. J’ai demandé à Horn, mon bras droit, de gérer durant mon absence. Je réalise que le travail m’a éloignée de ma famille et je t’ai aussitôt rejoint pour me rattraper.
À l’entente du nom de son directeur, que j’ai cru bon de glisser dans la conversation, ses pupilles s’animent et un faux sourire ourle ses lèvres. C’est bon, le contact est posé.
— Tu sais pourtant à quel point, je n’aime pas être pris au dépourvu ! Et si tu venais avec moi quelques minutes, le temps que je te montre ta chambre ?
Ses doigts pressent plus fermement mes poignets qu’il tient toujours entre ses mains, pour m’inciter à réagir positivement. Il est évident que des explications expresses s’imposent si l’on veut éviter les gaffes. Je réponds à sa moue crispée et acquiesce du menton. Pour feindre un réel lien fraternel, je glisse un bras sur ses épaules et entame un repli lorsque la jeune blonde avec qui il discutait nous stoppe dans notre élan.
— Je comprends ton empressement à retrouver ta petite sœur, mais ce n’est pas très gentleman de nous fausser compagnie si vite, Parker. Pour une fois que l’on a l’occasion d’en connaître davantage sur toi, tu pourrais faire les présentations, espèce de sauvageon ! Cet homme est un mystère à lui tout seul, me prend-elle gentiment à partie.
Malone lui adresse un rictus poli, comme si une certaine amitié s’était créée entre eux, et se libère de mon étreinte. Une intelligence aussi superficielle que sa beauté, à n’en pas douter.
— Je tiens à conserver mon aura de « mystère ». N’est-ce pas ce qui semble faire mon charme ? Et puis, la curiosité est un vilain défaut, tu en as conscience ?
Mon expérience m’assure qu’elle n’est pas intéressée par lui : ses joues ne rougissent pas et ses yeux restent de marbre. J’en déduis que c’est pour cela qu’il a choisi de développer une camaraderie de surface avec elle.
En levant la paume vers elle, il s’exécute.
— Cette fouineuse s’appelle Lexie. Mme Alexia Jefferson.
Ainsi voilà donc la femme de Sam Jefferson, je comprends mieux son amitié avec elle à présent. Se rapprocher de l’épouse pour atteindre le mari, une méthode qui a déjà fait ses preuves. Les prunelles bleu azur de Lexie voguent de Malone à moi, attendant qu’il poursuive les présentations. Je devine l’embarras de mon collègue et me pare de mon air le plus chaleureux avant de tendre la main dans sa direction.
— Charlie Levon, je suis enchantée de faire votre connaissance, madame Jefferson.
Elle me la serre de ses fins doigts, les lèvres pincées de frustration pour mon manque de détails. Si elle désire en apprendre plus, il faudrait d’abord qu’elle me laisse m’entretenir en privé avec Malone pour fignoler ma couverture en fonction de la sienne. J’en sais trop peu pour le moment pour me dévoiler, au risque de nous mettre en danger. Avant qu’elle insiste, Malone lui transmet une dernière excuse et nous traversons la foule de peigne-culs qui nous entoure. Je souris, adresse des signes de tête amicaux aux regards que je croise dans une aisance naturelle, mais le frangin avec son dos droit et son rictus figé gâche un peu l’effet voulu. La mission va être compliquée si son accueil se résume à ça. Je soupire mentalement, me rappelant que je suis sévère. Bien sûr, j’aurais préféré avoir le temps de m’introduire avec plus de décorum, mais des jours, des heures, des minutes, c’est précisément ce qui nous manque. Pourtant, si je me mets à sa place, je devine que j’aurais aussi vu cette situation d’un très mauvais œil. Et encore, je crains que le pire reste à venir puisqu’il ignore que je ne suis pas envoyée par son bureau. J’avais déjà de sérieux doutes quant à une bonne entente entre agences différentes, mais là, j’en suis inquiète. Mon directeur m’avait assuré qu’il s’agissait de l’un des meilleurs agents du FBI et j’espère qu’il sera assez professionnel pour mettre temporairement ses a priori de côté. Nous montons l’escalier en marbre et longeons silencieusement un interminable couloir. Puis il ouvre une porte, jette un œil nerveux dedans pour vérifier qu’elle est vide avant de m’y pousser et de refermer le battant sur nous.
— Tu es qui ? C’est quoi cette putain d’histoire et pourquoi tu es ici ?
Je m’assieds sur le bord du lit à baldaquin qui meuble la pièce et détaille, admirative, la spacieuse chambre dans laquelle il nous a cachés. De style romantique, agencée sobrement dans des teintes blanches et taupe, avec des meubles en bois exotique et des tissus duveteux, il manquerait juste une cheminée pour parfaire le décor idyllique.
— Ma sœur ? C’est tout ce que t’as trouvé ? balance-t-il, furieux.
— J’espère que c’est mon espace privé, ça me plaît à mort ! Il y a Netflix sur la télé ? Je suis dans une super série en ce moment, je ne voudrais pas prendre du retard.
— Tu te fous de moi ? Réponds à mes questions sinon je te renvoie d’où tu viens par la fenêtre dans la minute qui suit !
— Je ne me « fous pas de toi », non. J’essaie simplement de coller au rôle de la frangine de service qui te porte sur les nerfs, et visiblement, on y adhère, rétorqué-je avec plus de sérieux. Ta réaction véritablement contrariée face à mon arrivée sera déterminante pour la suite et pour notre couverture.
— Notre… ?! s’étrangle-t-il presque.
Je penche la tête sur le côté et le regarde gesticuler furieusement d’un pied sur l’autre, mécontent qu’il est d’être dans l’ignorance. Il frotte ses joues rasées de près de ses longs doigts avant de croiser les mains derrière sa nuque. Même ses phalanges craquent sous le poids de son agacement.
— Quand nous aurons plus de temps, je te ferai volontiers un topo plus complet, mais là, tu as juste besoin de savoir que ta mission évolue et que je suis ici pour te seconder. Jefferson est toujours ta cible première, ton mandat est encore de prouver ses affiliations avec Libras, mais ta proximité avec lui servira provisoirement de nouveaux intérêts. Une vidéo parue sur le dark web, et revendiquée par ledit groupe terroriste propose à l’enchère une liste comportant tous – et j’insiste bien sur le tous – les noms de nos témoins sensibles. Vu ses liens étroits avec eux, il pourrait possiblement nous conduire à la personne à l’origine de la publication et nous pourrions alors en empêcher par n’importe quel moyen la diffusion. L’ensemble des départements de la Défense nationale sont sur le coup, crois-je bon de lui avouer.
Malone s’humecte les lèvres et reste un instant silencieux, hochant régulièrement la tête comme si un débat se jouait dans son crâne, entre lui et lui.
— OK, dès que tout le monde se barre, tu me racontes tout ce que j’ai à savoir. Après seulement, je verrai si j’accepte notre collaboration et je déciderai si je te tiens au jus au sujet de ce que j’ai appris sur lui. Maintenant il faut descendre pour ne pas soulever des interrogations.
Alors qu’il se dirige vers la porte, je me lève d’un bond et l’arrête.
— Attends, Malone, avant on doit se mettre d’accord sur les raisons de ma venue et le genre de relations que nous entretenons, car les retrouvailles ont été plutôt froides. Même les personnes à l’autre bout du salon ont pu s’en apercevoir !
— Alors déjà ici c’est « Parker », ne m’appelle plus jamais par mon vrai prénom, tonne-t-il d’un air grave. Tu es ma petite sœur avec qui je n’ai pas beaucoup d’affinités parce que j’ai quitté tôt la maison pour suivre mes études en informatique. Et on va partir sur le fait que tu as des scrupules de ne pas avoir pris de mes nouvelles lorsque ma femme est décédée il y a bientôt un an.
Je lui renvoie une moue exagérée et porte ma main sur mon cœur.
— Jeune veuf ? lui demandé-je d’une voix emplie de compassion.
Il lève les yeux au ciel et ne se déride pas face à ma plaisanterie.
— La pitié anime la confiance, on ne t’a pas enseigné cette astuce ? D’ailleurs, tu es des nôtres depuis combien de temps ? T’es majeure au moins ?
C’est là que ça va se corser… Comme je m’apprête à lui lâcher une bombe, je ne vais pas rebondir sur son sous-entendu comme quoi je serais trop jeune ou inexpérimentée. Mais qu’il n’abuse pas de ma gentillesse, parce que comme lui, je n’ai pas choisi cette mission. Même si je semble l’aborder de façon plus ouverte.
— USSS. C’est une mission collaborative puisque nous sommes tous touchés et qu’il faut que cela se règle en priorité.
À ma réponse, il pousse un long soupir de désespoir.
— Les Services secrets, génial…, réplique-t-il avec tout le marasme dont il peut faire preuve.
Je croise les bras sous ma poitrine, vexée, et l’invite à se justifier.
— Ça veut dire quoi exactement ?
— Rien. Allez, en scène. Replace ton beau sourire factice sur ton visage et prends ton rôle au sérieux. Je ne tolérerai aucune erreur.
Puis avant que je n’aie le temps de protester, il ouvre la porte pour m’obliger à reprendre mon poste dans la seconde. Je vais lui faire voir de quel bois je me chauffe. S’il croit que le FBI est l’agence la plus compétente, il ne sait assurément pas comment nous travaillons. La seule chose qui le sauve de mon poing dans la tronche, pour le moment, c’est qu’il a reconnu que j’avais un joli sourire.
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