Mission haute tentation (French Edition)

Manon Donaldson · Chapitre 7 sur 36

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Mission haute tentation (French Edition)

CHAPITRE 5 – Cartes sur table

Malone

Nous ne pourrions offrir une meilleure interprétation du frère et de la sœur qui se chamaillent en permanence. Je suis, dans la vraie vie, fils unique et je ne parle donc pas d’un sujet connu, mais si j’avais véritablement une frangine, je parie qu’elle me porterait tout autant sur les nerfs. Parker est mystérieux, inaccessible et plein de secrets. Charlie quant à elle se trimballe une espèce d’aura avenante, gentille et exubérante. Tout y est pour attirer sur moi une attention que je ne désirais pas et que je m’échine à ne pas avoir. Elle est intelligente, vive, et non seulement elle sait qu’elle fait tourner des têtes, mais elle semble apprécier cela. J’en suis encore à tenter de déterminer si ça fait partie de sa réelle personnalité ou si c’est lié à ce rôle qu’elle joue. Je l’examine alors que nous sommes attablés l’un devant l’autre. Nous sommes allés dans ce lieu bien loin du country club. Elle n’a pas caché sa déception quand j’ai refusé que nous y mangions ensemble.

« Tu as honte de la famille ? » m’a-t-elle charrié pour masquer sa déconvenue.

Je n’ai pas cru bon de rebondir sur cette question. Lui avouer qu’elle attire beaucoup trop l’attention des hommes ? Qu’à son approche, les femmes retiennent leur souffle et tendent l’oreille pour entendre la moindre chose leur permettant de l’anéantir socialement ? Parler « boulot » dans un endroit public, entourés des gens que nous escomptons leurrer, c’est précisément ce que nous souhaitons éviter. 

Elle pose le menu devant elle en soupirant comme une enfant attendant qu’on lui demande ce qui ne va pas. 

— Quoi ? interrogé-je froidement.

— Tu as la carte bancaire de tes boss et tu m’amènes manger dans un casse-croûte de bord de plage ?

— Je suis désolé, l’aristo, mais ici, enveloppés du brouhaha de la foule, on sera bien plus discrets. 

Elle plisse des yeux et, à ma grande surprise, éclate d’un gros rire qu’elle n’entreprend pas de tempérer.

— Tu déconnes ? Pas vrai ? Ça ne peut être que ça !

— Je suis sérieux, riposté-je, ma contrariété s’amplifiant de façon exponentielle.

— Parker, tu portes une Rolex, tu conduis une Ferrari, ta tenue de golf de marque coûte sans doute plus cher que l’argent que j’ai gagné durant la dernière année. Tu crois sincèrement que tu passes inaperçu ?

Je la scrute un instant en observant chacun des traits de son séduisant minois.

— C’est que vous êtes sacrément mal payés là où tu bosses, balancé-je avec une arrogance que je ne cherche pas à masquer.

Elle rigole à nouveau et ça ne me semble pas sonner faux. Continuer à lui tomber dessus me conférera le rôle du méchant et du buté, comprends-je. Elle occulterait alors tous mes arguments du plat de la main en se disant que j’en fais trop. Je ne dois pas paraître de mauvaise foi afin qu’elle accorde du crédit à mes avertissements même si en réalité, j’ai conscience de l’être. Il est important qu’elle assimile que c’est du sérieux et que lorsqu’elle quittera cet univers, j’y resterai encore, moi. Et si je la manipulais de façon à la mettre de mon côté ? J’essaie donc d’afficher un air plus détendu. Je suis coincé avec elle et le meilleur moyen de m’en débarrasser, c’est de débusquer l’employé mandaté par Libras pour placer cette fichue liste en ligne. Pour qu’elle y adhère, il me faudra ajouter un peu d’eau dans mon vin, je le crains. La serveuse en shorty et en top de bikini prend notre commande. J’attends sagement qu’elle reparte pour expliquer à ma collègue quelques rudiments sur le monde dans lequel elle vient de foutre les pieds.

— Déjà, avant de penser bosser avec toi, il serait intéressant de savoir à qui j’ai affaire.

Elle observe les alentours par-dessus son épaule et du bout des lèvres, décline son identité.

— Je me nomme Rachel O’Maha.

Je pourrais user d’une formule de politesse telle que « enchanté », mais je détesterais lui laisser croire que c’est le cas et donc, je poursuis sur mon interrogatoire.

— Tu comptes combien d’infiltrations à long terme dans ta carrière ?

— Quelques-unes, rétorque-t-elle, un peu trop vague pour que j’y accorde du crédit.

— Je ne te parle pas de missions de quelques jours, mais de vraiment plusieurs semaines, voire de mois.

— Qu’est-ce que ça change ? Tu penses que je serais plus légitime ? Que mon professionnalisme sera proportionnel à leur nombre ?

Je sens la méfiance tendre chacun de ses membres. Je suis presque déstabilisé de la percevoir d’un coup si sérieux.

— Je me fiche bien de connaître ton niveau de confiance en tes capacités. Le seul truc qui est vital, c’est la cohérence. Quand tu fais du long terme, tu dois avoir un passé, et pas une fiche apprise par cœur. Nous sommes là, dans ce resto, parce que c’est logique, songé et réfléchi comme chacun de mes actes du quotidien. Tu vois les meufs en bikini tout autour ? (Elle confirme d’un vif mouvement de tête). Bah, elles attirent vachement plus l’attention que nous. Ouais, j’ai l’air friqué, mais tous ceux qui sont ici le sont, rien d’épatant, rien qui sorte du lot. Et Parker, avant de faire partie de ce monde, n’était pas un fils à papa attendant qu’il lui offre un poste dans une compagnie prestigieuse. Il n’était qu’un étudiant de classe moyenne, mais hyper doué avec un ordinateur, qui est parvenu à tirer son épingle du jeu et à devenir un maître de la sécurité bancaire et des transferts d’argent. Personne ne sera surpris de me voir assis à une table d’un snack deux étoiles pour manger un repas hyper gras.

Son faciès se détend et je suppose qu’elle saisit que je ne tente pas de la tenir à distance, mais que je souhaite m’assurer qu’il n’y a dans nos discours rien qui soit discordant.

— Et donc, si tu joues la fofolle et l’excentrique, ce doit être jusqu’au bout. Dans tes vêtements, tes expressions, tes activités et tes talents. Crois-moi, ils repèrent à des kilomètres à la ronde les imposteurs, parce que c’est précisément ce qu’ils sont tous. Ils savent manier les apparences, les chiffres, les histoires, et comme tu suscites beaucoup de curiosité, tu es sur la sellette. Tu comprends ?

— Ce que je comprends, riposte-t-elle en plissant son petit nez, à la façon d’une fille sur le point de me rembarrer, c’est que ce qui te gêne le plus, c’est que je sois une donnée variable. Je t’ai percé, Parker ! Tu aimes tout contrôler à la virgule près. Il n’y a que de cette façon que tu te sens maître de ton environnement. Je ne dis pas que ce que tu m’expliques ce sont des conneries, je suis même plutôt en accord, mais je refuse de suivre un plan linéaire déjà établi. Parce que tout ne peut pas être calculé et qu’il faut aussi savoir tirer parti des événements inattendus. Mon instinct, voilà mon guide.

— J’ai bossé avec une femme comme ça un jour…

— Et ?

— Et quand il me prend l’envie de lui rendre visite, je vais au cimetière.

Mon dernier commentaire jette immédiatement un froid entre nous. Elle ne masque pas sa surprise, mais ne souffle pas mot puisque la serveuse arrive avec nos burgers et nos frites bien luisants de graisse. 

— Je comprends parfaitement bien tes avertissements, avoue-t-elle après quelques bouchées. Ta motivation est presque inspirante, mais tu dois bien assimiler que je ne suis là que provisoirement. Trente journées, moins deux, c’est ce dont nous disposons pour trouver qui est responsable de la fuite et empêcher qu’elle ne soit divulguée.

— Moins deux ? m’enquiers-je circonspect, puisque depuis hier il ne s’est pas écoulé quarante-huit heures.

— La vidéo partagée avec les boss, la mise en place des intégrations et les briefings aux agents. Tu n’envisageais tout de même pas qu’on m’avait catapultée ici avec dix minutes de préparation ? Bref, je n’ai pas le temps de me construire un personnage timide et bien comme il faut. Je dois attirer l’attention et me créer des contacts rapidement. Nos institutions sont toutes sur les dents à l’heure actuelle, forcées de collaborer, et faut pas te leurrer, ça ne m’enchante pas du tout non plus ! Mon mandat précis est d’effectuer une filature rapprochée du couple Jefferson, de cueillir des preuves sur chaque individu gravitant autour d’eux. Et à leur tour, tous ceux pointés seront ensuite sous surveillance.

— Je fais déjà ça ! Que crois-tu que soit mon rôle, si ce n’est pas de remonter cette organisation, putain ! m’enflammé-je aussitôt.

Elle secoue le menton comme si c’était moi le con qui n’avait rien capté.

— Tu vises Libras, ta connexion avec eux se doit d’en être une de confiance, durable et axée sur le business. Ton but est de débusquer les dirigeants. Le mien est d’empêcher la diffusion de données sensibles.

— Ce que j’aurais très bien pu faire avec ma position privilégiée !

— Pas sans risquer tes acquis ! Pas avec cette urgence qui nous pend au-dessus de la tête. Tu veux planter des caméras ou fureter dans la maison, si tu te fais coincer tu ne peux le justifier puisque c’est inexplicable. Moi, en étant copine avec Lexie, j’aurai un accès moins surveillé, moins restreint, et tout le loisir de prétendre m’être perdue. J’ai vu cette vidéo, Parker, cette femme avec son enfant, que Dieu merci nous avons pu relocaliser, mais la même situation à grande échelle sera impossible à gérer et des gens innocents mourront. Tu es prêt à risquer cela pour une guerre qui perdure depuis la création de nos divisions ? Je te crois assez humain pour comprendre ce que ça implique en cas d’échec. Et je ne te parle pas des gratte-papier qui ne recevront qu’une tape sur la main, mais bien de tous ceux qui n’obtiendront plus de révélations d’aucune source. De ceux sur le terrain qui seraient démasqués et de tous les procès qui se solderaient par des libérations, faute de témoignages. Je ne dis pas que ta mission première n’est pas importante, je reconnais les années que tu y as consacrées. Mais nous n’avons qu’un mois pour éviter que le pire se produise, et ensuite, je te rends ta couverture et sors de ta vie. Garde cependant une chose en tête, si cette mission foire, il en sera de même pour la tienne. Parce que mon petit doigt me souffle que lorsque les identités de dizaines de milliers de témoins protégés seront dévoilées au grand jour, capturer un type qui envoie quelques billets à des terroristes qui font la loi à des tonnes de kilomètres sera le cadet de nos soucis.

Je suis obligé de reconnaître la logique de son discours. Je remarque même qu’elle n’est peut-être pas aussi frivole qu’elle veut bien le laisser croire. Sauf qu’elle ne se doute pas à quel point tout ça est important pour moi. Bien sûr, démanteler le réseau Libras est la raison évoquée, mais ça va bien au-delà de ça. 

— L’unique solution est donc que durant les semaines qui arrivent nous instaurions une trêve entre nous et entre nos organisations, soufflé-je, en ayant l’impression de vomir du verre pilé avec ces simples mots.

— Attends, ai-je bien compris, Malone ? Tu me proposes qu’on fasse équipe ? Comme une vraie de vraie team ? 

Ses lèvres charnues s’étirent jusqu’à la commissure, ses yeux, d’un bleu comparable à la couleur de l’océan en arrière-plan, s’illuminent de cette lueur joyeuse qu’elle affiche en permanence. Bordel, je regrette presque d’avoir énoncé que nous soyons capables de collaborer.

— Ouais, c’est ça, ronchonné-je. Par contre, avant de nous lancer dans tout ça, il faut établir des balises claires pour qu’aucun de nous ne nuise à l’autre. Et que ton passage ne laisse aucune trace susceptible de foutre en l’air ce qui était déjà en place.

— Je suis bien d’accord ! Pour t’en tenir à la cohérence exprimée plus tôt, tu devrais continuer à prétendre que je te tape sur les nerfs.

— Je n’ai pas à faire semblant pour cela, avoué-je, le plus sérieux du monde.

— Exactement comme ça ! C’est parfait ! J’adore ta capacité à ne jamais décrocher du rôle, j’en arriverais presque à croire que tu me détestes réellement !

Putain, ce qu’elle m’exaspère…

Nous finissons nos assiettes et discutons de nos identités, de nos buts et de la façon dont on envisage d’y parvenir. Si je lui dévoile la quasi-entièreté d’un plan bien ficelé et très clair, elle m’explique viser Lexie et son entourage pour les raisons évoquées juste avant. Quand je lui demande comment elle compte s’y prendre, son unique réponse est « par n’importe quel moyen à ma disposition ». J’expire fortement, passablement agacé, car encore une fois nos différences de personnalités et de procédés sont d’une évidence à pleurer.

Vingt-huit journées, m’encouragé-je, alors que nous élaborons quelques souvenirs de famille communs pour nous en tirer si on nous interroge sur le sujet. Je lui fais part des éléments récoltés jusque-là qui lui seront possiblement utiles et garde les autres pour moi. Exclusivement ce que je juge primordial pour la bonne réalisation de notre mission conjointe. J’occulte plusieurs détails, notamment ceux concernant Tania. Nous établissons une pseudo-stratégie que je trouve peu précise et limite boiteuse, à l’image de ma consœur. Qui en somme se résume à : débriefing tous les jours et multiplication de nos contacts avec les Jefferson. Elle affirme qu’elle aura de la facilité à manipuler Lexie pour orchestrer des événements mondains, et que pour ma part je dois me manifester à chacun d’entre eux. Je riposte que ce n’est pas le genre de Parker, ce à quoi elle a aussi une répartie :

« Tu n’as qu’à jouer celui qui flique sa sœur. Le mec qui veut éviter qu’elle foute sa réputation en l’air ou qui refuse qu’elle fréquente un connard. Je suis sûre que si tu cherches bien, tu trouveras une justification ! »

Naturellement, nous convenons qu’elle peut prendre le rôle de la frangine un poil envahissante, mais concernant tous les éléments de mon « partenariat » de travail avec la cible, elle ne doit jamais s’en mêler. Comme par exemple ce matin au country club. Il aurait été mal perçu que je me rapproche trop près de Lexie, mais pour Charlie, c’est quelque chose de plutôt simple puisque Mme Jefferson et elles ont cet enthousiasme démesuré en commun. Après, il faut voir si sa nouvelle amie peut nous fournir quelques renseignements entendus çà et là sans même en comprendre l’importance.

Je consens à bosser avec elle, ou du moins à le tenter, mais je garde pour moi certains pans de cette vie que je me suis forgée. Nos buts convergent, mais ne sont pas totalement identiques, et je ne peux occulter le fait qu’elle redeviendra une rivale lorsque la mission se conclura. Elle achève son repas et moi le mien dans le plus grand des silences. Chacun cogite sur la façon dont il doit s’adapter à l’autre. Une fois terminé, je débarrasse les plateaux et la rejoins à la voiture. Je conduis jusqu’à la maison, et aussitôt arrivé, je m’enferme dans mon bureau pour surveiller les mouvements bancaires de Jefferson. Je la laisse vaquer à ses occupations et ne ressors que quelques heures plus tard. J’ai les yeux explosés à force d’avoir regardé des heures et des heures les chiffres et lignes de code passant sur l’écran. J’ai bien répertorié des transferts de pognon, mais ne réussis pas à les associer directement à Libras. Qu’il les autorise en profitant de son statut de directeur est un élément passible de taule, mais ce n’est pas assez. J’ai ce qu’il faut pour l’inculper lui, mais ce que je veux, c’est le relier sans équivoque aux terroristes que je serai parvenu à pister. Je sens que je touche presque au but. J’ai identifié le compte sur lequel sont déplacées les sommes douteuses, mais n’ai pas encore découvert qui l’utilise.

Je me rends à la desserte contenant un nombre faramineux de bouteilles d’alcool onéreux et me sers un verre pour me détendre et réfléchir posément. Je scrute dehors, le regard perdu dans le vide, lorsque je la repère, flottant sur le dos, dans la piscine. Une putain de sirène ! Chaque fois que je la cherche, je la retrouve en train de barboter dans l’eau. Elle n’a pas mieux à foutre ? Je sais pas moi, du genre se rapprocher de Lexie, par exemple ? Je continue de l’observer et plisse les yeux en remarquant qu’elle ne bronche pas d’un poil. Ses bras écartés, ses cheveux blonds auréolant son crâne et un visage qui est, pour la toute première fois, sans une seule expression. Mon palpitant se tord instantanément, je songe au pire. Heureusement, juste avant que mon cerveau ne s’emballe comme un dingue, ses mains viennent se croiser derrière sa tête. Mon cœur se remet à battre et le soulagement m’envahit. Bordel ! Elle aura ma peau cette peste ! Pas à cause de ce minuscule maillot de bain violet qui couvre à peine le bout de ses mamelons, ni de son ventre plat ou de ses longues jambes fuselées. Non, j’évoque là mon besoin de tout tenter pour éviter que l’histoire se répète. Je ne laisserai pas une autre de mes partenaires crever sous mes yeux. Je ne permettrai pas que ça se produise à nouveau, et pour la paraphraser elle : j’utiliserai tous les moyens que je jugerai nécessaires pour atteindre mon but. 

 

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