Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 9 sur 28

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Plan de carrière

Chapitre 8

 

— Allez, Yung, dépêche-toi !

Hunter passa la tête par la porte de mon bureau.

— Murph et les gars attendent tous en bas. Si on n’y est pas à 19 h 15 pétantes, on est éliminés !

— Je ne sais pas comment tu as réussi à me convaincre de m’embarquer là-dedans, soupirai-je depuis ma place. Une soirée avec la Ligue de softball des avocats, ce n’était pas vraiment dans mes plans.

Hunter portait la casquette de softball bleu et blanc de l’équipe Parsons Valentine. Un énorme sac de sport estampillé du logo de la firme était accroché à son épaule gauche, et il avait les bras chargés de trois battes et d’un gant de baseball. Il franchit pesamment ma porte, renversant mes dossiers et un tas de documents imprimés soigneusement empilés.

— Eh, fais attention, s’il te plaît !

Je sortis de mon placard chaussures de sport, chaussettes et pantalon de survêtement pour les glisser dans mon sac.

— Oh, oh… Je n’ai pas de t-shirt propre.

Hunter secoua la tête.

— Bien tenté. Mais tout le monde doit porter le polo de l’équipe, de toute façon, dit-il avec un signe de tête vers son sac. Et on en a des tonnes. Je t’en donnerai un en arrivant là-bas. Allez, on file !

— D’accord, d’accord, mais donne-moi juste une minute pour me changer, tu veux ? Je vous retrouve en bas.

— Sérieusement, grouille-toi, dit-il en consultant sa montre. Je n’aimerais pas du tout devoir déclarer forfait face à ce connard de Davis Polk qui ne vit que pour la compétition.

Sans blague… c’est vraiment l’hôpital qui se moque de la charité.

Hunter était littéralement obsédé par la compétition quand il s’agissait de la Ligue de softball des avocats. Pour quelqu’un qui travaillait ici grâce à son mariage, qui n’en faisait qu’à sa tête et gonflait régulièrement ses heures de boulot, il respectait scrupuleusement les règles quand il s’agissait de son sport préféré. Et les règles officielles de la Central Park Lawyers League stipulaient que chaque firme devait avoir une équipe de huit joueurs, dont au moins une femme. Sans quoi, c’était le forfait. Ce matin-là, Hunter avait été pris de panique en apprenant que Melissa McCabe des Successions et fiducies, la seule femme de l’équipe, venait d’être envoyée à Boston pour gérer une urgence avec un client et ne pourrait donc pas jouer ce soir. Ce qui avait donné lieu à un e-mail totalement ridicule :

Destinataire : PARSONS_NY_TOUS_AVOCATS

Expéditeur : Russell, Hunter F. hrussell@parsonslaw.com

Objet : CHERCHE FEMME DÉSESPÉRÉMENT…

… POUR JOUER CE SOIR DANS LE MATCH DE CHAMPIONNAT DE SOFTBALL CONTRE DAVIS POLK, RIEN QUE ÇA ! CENTRAL PARK, EAST MEADOW, 19 H PÉTANTES !!!!! SI INTÉRESSÉE, CONTACTEZ HUNTER RUSSELL AU 3146, ASAP !!! POLO OFFERT !!!!!!

J’avais éclaté de rire en le lisant avant de dire à haute voix « Eh bien, bonne chance, mon gars » et d’effacer le message.

Trois heures plus tard, Hunter débarquait dans mon bureau.

— S’il te plaît… Je suis venu te supplier.

Et Hunter, dans son costume sur-mesure de chez Paul Smith, de tomber à genoux devant moi, les mains jointes.

— Je ne plaisante pas Yung. Je ne trouve aucune collaboratrice qui veuille bien jouer ce soir… et c’est un match de championnat ! Si on n’a pas une équipe réglementaire, on sera éjectés de la compétition ! S’il te plaît, Yung. Je t’en supplie.

Toujours sur ses genoux, il se traîna jusqu’à mon fauteuil et s’accrocha à ma jambe.

— Hunter, dis-je en le regardant calmement.

Il leva les yeux vers moi.

— Un peu de dignité, je te prie. Tu nous mets tous les deux mal à l’aise, là.

— S’il te plaît, Yung ! beugla-t-il.

— Je ne suis pas en grande forme sportive, ces temps-ci.

Il me lâcha la jambe mais resta à genoux.

— Allez… Tu faisais du football féminin à la fac, non ? Et du tennis ?

Je me demandai comment il savait tout cela.

— Ce n’est pas la même chose, objectai-je. Et je ne connais rien au baseball.

— C’est du softball, Ingrid. Du softball. Et on ne joue même pas avec une balle ordinaire, celles qui servent dans la Ligue des avocats sont encore moins dures que les officielles.

Il m’offrit un sourire plein d’espoir.

Je fis semblant de réfléchir en me tapotant le menton.

— Hmm, bon, voyons voir… À ton avis, comment est-ce que ce serait perçu par les associés ? Je suis censée m’éreinter sur le méga-dossier à un milliard du client d’Adler, et je vais quitter le boulot à 18 h 45 pour aller jouer au softball à Central Park ?

Hunter eut un petit sourire carnassier.

— Sache qu’Adler vient voir presque tous nos matchs, dit-il. Et que ce soir, Tim Hollister est de la partie.

— Ah bon ? Je ne savais pas qu’ils venaient vous voir.

— Eh bien, si, ils viennent, poursuivit fièrement Hunter. Après, on va tous boire un coup au Paddy Maguire’s, et Adler paie la note à la fin de la soirée. C’est super. Tu devrais vraiment venir. C’est Murph qui a lancé cette tradition, il y a des années déjà.

— Ah.

Murph ne m’avait jamais parlé de ces moments de convivialité avec les associés. Je repensai à la façon dont Marty Adler m’avait coincée sur l’Initiative diversité près des ascenseurs, l’autre jour, à son ton légèrement hostile quand il m’avait dit : « Je ne crois pas utile de te rappeler combien nous apprécions l’investissement d’un collaborateur sur des sujets annexes à notre cœur de métier. » Je me demandais si le fait que Murph organise ces petites sorties dans des bars avec les associés comptait comme un de ces « investissements annexes ».

— Allez, Yung. Tu seras mon héroïne !

Je toisai Hunter, toujours agenouillé par terre à côté de mon bureau. Quelque chose m’interpella lorsqu’il prononça le mot « héroïne » – surtout si Marty Adler était présent pour voir ça. Ah, tu veux de l’investissement annexe ? Eh bien, je vais t’en donner.

— C’est bon, d’accord. Je serai là. Juste ciel, relève-toi ! Je ne supporte pas de voir un homme adulte s’humilier ainsi.

Hunter bondit de la voiture dès que nous arrivâmes près des terrains de Central Park. À la vitesse de l’éclair, il partit dans l’allée avec son gros sac rempli de polos, ses trois battes et son gant d’attrapeur tandis que Murph et moi le suivions.

L’équipe de Davis Polk était déjà là. Le capitaine de leur équipe attendait près des gradins, les bras croisés sur sa poitrine, les mains calées sous ses aisselles.

— C’est sympa d’être venus, nous lança-t-il.

— Connard, marmonna Hunter entre ses dents.

Le reste de notre équipe venait également d’arriver et commençait tout juste à s’étirer et s’échauffer. Tim Hollister était effectivement là, et il sourit et m’adressa un signe de la main en me voyant. Je lui rendis son salut. Tim avait quitté ses lunettes pour le match ; ce soir, il ressemblait un peu moins à Clark Kent et un peu plus à Superman. Je reconnus un autre joueur, Link Forster – Monsieur Janvier lors de notre soirée de sortie. L’équipe était complétée par trois jeunes collaborateurs du Contentieux dont je ne connaissais pas les noms, qui avaient tous le même visage arrogant, satisfait et rasé de frais propre aux jeunes diplômés qui n’en revenaient toujours pas de vivre à Manhattan et de gagner un salaire à six chiffres du haut de leurs vingt-cinq ans.

Je fus surprise par le nombre de personnes venues nous soutenir. Les supporters de Parsons Valentine étaient surtout des employés autres que des avocats – même Margo m’avait dit avoir assisté à ces matchs, une ou deux fois – mais je reconnus également plusieurs collaborateurs, et pas seulement des jeunes. Je repérai bientôt Tyler parmi un groupe, en train d’agiter les bras en l’air pour que je le voie. Tu es un amour, Tyler. Je l’avais convaincu de venir ce soir pour me soutenir moralement. C’était probablement la première et unique fois que Tyler Robinson assisterait à un match de softball. Le geste me toucha.

Je lui rendis ses grands signes avec enthousiasme, tout en écarquillant les yeux avec une mimique indiquant que je me demandais bien ce que je faisais là. Il haussa les épaules, exprimant le même questionnement sans réponse.

Je passai en revue le reste de la foule ; pas de Marty Adler en vue.

Murph se dirigeait maintenant vers moi avec le sac rempli de polos.

— Bon, tu dois mettre ça, Yung, dit-il en m’en lançant un.

Je dépliai le polo d’épais coton blanc aux manches trois quarts bleu marine. Le logo de la firme était discrètement brodé sur le côté gauche de la poitrine, comme un crocodile ou un joueur de polo, tandis que l’inscription « LES PROCUREURS » s’étalait en caractères bleus sur le travers du buste. Ce n’était pas le nom d’équipe le plus original qui fût, mais cela valait toujours mieux que leur premier choix : les Jurés Bien-Membrés. Heureusement, le Comité de direction était intervenu et avait refusé ce nom.

L’humour du milieu judiciaire ne volait pas bien haut. Lors de mes années d’études de droit, lorsque je sortais dîner avec un groupe d’amis, il y en avait toujours un pour sortir quelque chose du genre « Tiens, et si je me faisais un avocat ? ». Et tout le monde éclatait de rire. Pénible, à la longue.

Je posai le polo contre mon torse. Sur moi, c’était une robe. Je vérifiai l’étiquette.

— Murph, tu m’as donné une taille L. Tu n’as rien de plus petit ?

— Ah ? fit-il, l’air surpris. Plus petit que ça ? Attends, je regarde.

Il fouilla dans le sac et finit par en sortir un autre polo.

— Il n’y a pas de S mais, tiens, voilà un M, dit-il en me le passant.

J’enfilai le polo sur mon t-shirt. Je flottais toujours dedans.

Je me rendais fréquemment à divers événements d’entreprise chez des clients, où j’avais pu constater qu’étrangement, il n’y avait jamais assez de t-shirts de petite taille parmi leurs goodies.

Hunter et le capitaine de Davis Polk étaient en train de discuter, penchés au-dessus de deux porte-blocs, quand Hunter se tourna soudain et me montra du doigt. Le capitaine adverse me regarda, acquiesça et marqua quelque chose sur son bloc.

Quelques minutes plus tard, Hunter vint vers nous au petit trot.

— Bon, en piste, les gars, commença-t-il.

Tim Hollister, Link Forster et les trois jeunes du Contentieux se rapprochèrent pour que nous nous regroupions tous autour de Hunter avec son porte-bloc. Link haussa le menton et me dit :

— Au fait, merci de remplacer Melissa au pied levé.

Je ne m’étais pas trompée : ce garçon était vraiment adorable.

Les trois du Contentieux me regardèrent mais ne dirent rien.

— Alors, on va y aller dans cet ordre, déclara Hunter. Forster, tu passes en premier.

Tout le monde acquiesça brièvement, sans surprise. Je considérai la silhouette sèche et mince de Link et me dis qu’il devait être considéré comme un athlète, du moins selon les critères d’une Ligue d’avocats.

Hunter énuméra six autres noms, avant de conclure :

— Et donc, euh… ça veut dire que Yung, tu passes en dernier.

Un doute me saisit.

— Est-ce que Melissa joue en dernier, habituellement ? m’enquis-je.

Hunter releva les yeux de sa liste.

— Euh, non. Pourquoi ?

— Oh rien, simple curiosité.

Je savais que Melissa était une très bonne joueuse, d’après les échanges que j’avais entendus à déjeuner entre Hunter et Murph. Apparemment, elle avait été co-capitaine d’une équipe interne de softball à l’université de droit de Virginie. Je n’avais jamais travaillé directement avec elle, mais cette fille paraissait sympathique. Elle était grande – plus grande que nombre d’hommes avec lesquels elle travaillait –, avait plein de taches de rousseur et une personnalité ouverte et joviale. Hunter, Murph et tous les hommes parlaient d’elle avec gentillesse, mais je devinais à leur ton que ce n’était pas le genre de fille avec qui ils essaieraient de coucher. Ou alors, s’ils le faisaient, ils n’iraient pas s’en vanter auprès de leurs potes le lendemain.

Hunter baissa son porte-bloc.

— Ça te gêne, de passer en dernier ? me demanda-t-il, sans agressivité.

Tout le monde tourna la tête vers moi.

— Non, non, pas du tout. Je passerai en dernier, ça me va très bien.

Je souris pour appuyer mon propos, mais je savais maintenant avec certitude que j’étais le maillon faible dans l’équipe de ce soir. On me reléguait à la place où je pourrais causer le moins de dégâts – j’aurais probablement un tour de moins à la batte que les autres. Et ainsi, Link Forster repasserait juste après moi, pour pouvoir rattraper le coup si besoin.

— Alors c’est bon, dit Hunter en frappant dans ses mains. On y va.

L’équipe de Davis Polk était en place sur le terrain. C’est nous qui allions frapper en premier. Hunter nous demanda de nous aligner en ordre de passage et d’attendre notre tour derrière la clôture de chaîne nous séparant du receveur et du marbre. Link Forster se frotta les mains avec vigueur puis saisit une batte.

— Allez, Forster, c’est parti, l’encouragea Hunter en lui décochant une bourrade dans le dos comme il approchait du marbre.

De toute évidence, Hunter prenait son rôle de capitaine très au sérieux.

Des cris de soutien hystériques s’élevèrent des gradins derrière nous. Apparemment, les fans étaient surtout des femmes.

Link était gaucher. Il se posta sur la droite du marbre, tenant la batte à un angle précis au-dessus de son épaule, la casquette bien vissée sur sa tête, genoux fléchis, fessier en arrière. Le lanceur de Davis Polk, un chauve assez baraqué, fronça les sourcils en scrutant Link. Puis il arma son bras à trois reprises et lança la balle à Link à une vitesse stupéfiante. Le lancer était bien calculé. Link frappa dans le vide, ratant le coup.

— Merde.

Près de moi, Hunter lâcha un lourd soupir de dépit et mit ses mains autour de sa bouche pour crier :

— Allez, Forster, on se bouge le cul ! C’est quoi, ça ?

Link roula des yeux, se tourna vers le capitaine et l’envoya promener d’un geste éloquent avant de revenir se positionner sur le marbre. Hunter rit et le siffla en manière de réponse.

Cette petite scène me charma. Plus d’une fois, j’avais pensé qu’il était décidément bien plus facile de résoudre les conflits entre hommes. Peut-être était-ce pour cette raison que je m’entendais mieux avec eux qu’avec les femmes. Ils ne faisaient pas semblant de vous apprécier quand ce n’était pas le cas, et n’éprouvaient pas le besoin de plaire à tout le monde, tout le temps. J’admirais cela. C’était tellement plus simple, plus efficace. Certes, ils n’emporteraient pas la palme de l’amabilité, mais j’enviais le temps et l’énergie émotionnelle qu’ils économisaient ainsi.

La prochaine fois que Marty Adler viendrait solliciter un nouvel « investissement annexe », je me contenterais de rouler des yeux et de lui faire un petit doigt d’honneur.

Le lanceur envoya une nouvelle balle à Link. Cette fois, la batte trouva la balle avec un pop bien sonore. Alors que le joueur de champ extérieur s’élançait à toutes jambes pour rattraper la balle partie au-delà des champs, Link coula à Hunter un sourire en coin assorti d’un petit haussement d’épaules – Voilà, tu es content maintenant ? – avant de partir au petit trop faire le tour de toutes les bases. Une ovation délirante s’éleva dans le public et, l’espace d’un instant, je me rappelai pourquoi les gens vénéraient les athlètes. Même moi, j’étais un peu amoureuse de Link Forster quand il rentra au marbre et s’y posta fièrement pour marquer son coup de circuit.

Lorsque vint mon premier tour au bâton, je vis plusieurs joueurs de champ de Davis Polk échanger de petits sourires en allant se positionner vers le monticule, laissant le champ extérieur dégagé. Je sentis le feu me monter aux joues. Méfiez-vous, bande de petits fumiers. Mais je ratai la balle une fois, puis deux ; seul le bruit de ma batte fendant l’air vainement siffla à mes oreilles.

Je m’attendais à ce que Hunter me hurle dessus, me couvre d’injures sur ma façon de jouer, comme il l’avait fait avec Link. Au lieu de quoi, le capitaine me cria des encouragements depuis son abri.

— Ce n’est pas grave, Ingrid, ne stresse pas. Concentre-toi sur la balle, ne la quitte pas des yeux et ça ira !

La ferme, Hunter, pensai-je avant de tenter de frapper la troisième. Raté, encore. Sa gentillesse me tapait sur les nerfs.

Enfin, au cours de la cinquième manche, je réussis à envoyer une balle en première base – une seule, je sais, mais le coup est plus dur à réussir qu’il n’y paraît –, ce qui permit à Tim Hollister de toucher le marbre en troisième course. « Bien joué, Yung ! » entendis-je Hunter brailler quelque part derrière moi. Et, cette fois, il paraissait sincère. Juste après que Tim avait touché le marbre, alors qu’il passait devant moi dans l’abri, il m’ébouriffa les cheveux avec ce geste viril et décontracté qu’ont les hommes entre eux pour se féliciter ; jusqu’ici, je ne l’avais vu le faire qu’avec Hunter et Link Forster. Murph, lui, me décocha un coup de poing dans le bras – assez fort, à vrai dire.

— Bravo, Yung ! dit-il, l’air réellement impressionné.

— Merci, répondis-je avec un sourire crispé en essayant de ne pas me frictionner le bras là où il avait frappé.

Je me sentis encore plus fière de ce petit moment que je ne l’étais d’avoir réussi à envoyer la balle sur la base.

Nous remportâmes la partie, sept points contre quatre. Sans réel coup d’éclat de ma part mais, Dieu merci, sans que j’aie plombé le jeu non plus.

À la fin du match, l’équipe de Davis Polk eut l’élégance de venir nous féliciter, juste avant que les supportes ne descendent pour envahir le terrain. Tyler vint vers moi et me serra dans ses bras.

— Je comprends mieux pourquoi on t’appelle championne, me dit-il. Bravo, tu as été super !

— Merci, répondis-je en lui souriant.

— Tu as réussi à t’évader un peu du bureau ? Pas trop sous l’eau, avec le dossier SunCorp ?

— Disons que c’était l’occasion de m’accorder une petite soirée de répit.

Tyler hocha la tête tandis que, à la mention de SunCorp, je parcourais la foule du regard, y cherchant encore Marty Adler. Mais il n’était pas venu, et je ne pus m’empêcher de me dire que j’avais fait cet effort pour rien.

Même sans Adler, le pot d’après-match tenait toujours. Nous étions bientôt quinze ou seize à nous diriger vers le pub irlandais le plus proche : les huit joueurs de l’équipe ainsi que Tyler et, entre autres, trois jeunes femmes pétulantes que je reconnus comme étant de nouvelles assistantes juridiques du Contentieux.

Le Paddy Maguire’s était un chouette établissement avec de la sciure par terre, un bon jukebox et une clientèle où se mêlaient les cadres en costard et les habitués du quartier. Nous jouâmes des coudes dans la foule des clients pour nous frayer un chemin jusqu’au bar. Là, Tim Hollister passa commande et tendit sa carte American Express au barman. Il ne restait qu’un tabouret de libre au comptoir, que Tim me réserva. La galanterie n’était donc pas tout à fait morte. Je me perchai sur le tabouret avec mon Amstel Light, en regrettant déjà d’avoir choisi une bière « de femme ».

Nous trinquâmes à l’équipe des Procureurs mais, très vite, la foule se faisant plus pressante au bar, certains se retranchèrent vers le fond de la salle, où il y avait davantage de place. Bientôt, il ne resta plus que Hunter, Murph, Tyler et moi au comptoir. Hunter et Murph en étaient à leur deuxième Guinness, et Tyler lui-même buvait une bière brune. Cela me surprit. Tyler et moi étions plusieurs fois allés prendre un verre au Royalton ou au Peninsula après le travail, et je ne l’avais jamais vu boire autre chose que du martini.

— Tiens, tu n’es pas au martini, ce soir ? le taquinai-je avec un petit coup de coude.

— Non, pas de martini, répondit-il sobrement, l’air un peu agacé.

Peu après, Hunter et Murph se tournèrent vers nous.

— C’est chouette que tu sois venu, Robinson, dit Murph à Tyler. On ne te voit pas aux matchs, d’habitude… Qu’est-ce qui t’a motivé, ce soir ?

— Tu plaisantes, j’imagine ? répondit Tyler en s’efforçant visiblement de sourire. Ingrid Yung sur le terrain, à jouer au softball ? Je ne voulais pas rater ça.

Et tous de rire de bon cœur.

À mon tour d’être agacée. J’avalai une gorgée de bière et les regardai tous les trois en biais. À quoi tu joues, là, Tyler ?

Hunter balaya la salle du regard et s’arrêta sur Tim Hollister, qui bavardait avec Link et deux jeunes collaborateurs autour du jukebox. Le troisième jeune du Contentieux avait déjà entamé une conversation apparemment très personnelle avec une petite blonde très maquillée arborant une rose tatouée juste au-dessus de son nombril.

— Elle est nulle, cette chanson, décréta Hunter. Je vais mettre de la vraie musique.

Sur ce, il fendit la foule pour se diriger vers Tim et les collègues qui l’entouraient.

— Je viens avec toi, dit Murph.

Je restai à ma place et regardai les deux amis approcher le demi-cercle de Tim. Je ne fus pas surprise de voir qu’aucun des autres ne s’écarta pour les intégrer à leur petit groupe. La pratique était courante chez les collaborateurs essayant de soigner leurs relations avec les associés ; elle était particulièrement visible lors du « pot de 17 heures » du vendredi soir au bureau, où on était censé apparaître et prendre un verre pendant un petit quart d’heure avant d’annoncer ostensiblement qu’on était débordé et devait vite retourner au travail, sans quoi on allait y passer la nuit. Ces pots de 17 heures du vendredi comportaient généralement un ratio collaborateur/associé de six pour un, et chaque associé présent se retrouvait vite entouré d’un demi-cercle de jeunes collaborateurs ambitieux pendus à ses lèvres, si bien qu’au lieu de se retrouver dans une véritable ambiance de groupe, fluide et conviviale, la salle était remplie de cercles de conversation bien gardés, menés par un unique orateur. D’authentiques sphères d’influence.

Hunter et Murph s’immiscèrent habilement dans le demi-cercle de Tim Hollister, le forçant à s’élargir. La contrariété se lut sur les traits de Link Forster cependant que, naturellement, Tim Hollister ignorait cette lutte des positions et continuait de parler. J’aurais juré qu’aucun des collaborateurs autour de lui ne portait le moindre intérêt à ce qu’il disait ; l’important, c’était le fait qu’il leur parle, à eux.

Lorsque je me retournai vers le bar, Tyler et moi échangeâmes un regard légèrement tendu.

— OK, dit-il calmement au bout de quelques secondes. Règle de base : ne jamais demander à un homme gay pourquoi il ne boit pas de martini devant deux sportifs sans cervelle, surtout dans un troquet avec de la sciure par terre.

— Oh, désolée, dis-je avec sincérité.

Il avait raison, et la chose ne m’était pas venue à l’esprit. Et j’étais contrariée que cela ne me soit pas venu à l’esprit. J’aurais dû y penser.

Je plissai ensuite les yeux et lui dis à mon tour :

— Et toi, alors ?

Tyler battit des paupières.

— Quoi, moi ?

Je levai les yeux au ciel.

— À quoi tu jouais, quand tu as dit un truc du genre « une fille qui fait du softball ? Je ne veux pas rater ça ! ». Je m’attendais à moitié à ce que Hunter et toi commenciez à noter les culs de quelques étudiantes avant d’aller jouer à celui qui pisse le plus loin.

Tyler éclata de rire, et je sus que l’incident était clos.

— Touché, dit-il en levant son verre contre ma bouteille de bière avec un clin d’œil chaleureux.

Nous restâmes au bar pendant un moment, à siroter nos boissons sans parler tout en observant la foule. Je repensais avec satisfaction à la balle que j’avais frappée et à la façon dont je n’avais pas tout à fait joué comme une fille quand Tyler me dit :

— Tiens, j’ai reçu ma citation à comparaître du Dr Rossi, aujourd’hui.

— Quoi ?

— J’ai reçu une note manuscrite de lui par courrier interne, dans laquelle il disait qu’il serait heureux d’avoir un « échange cordial » avec moi dès que je serais disponible.

Je restai coite. J’avais déjà eu plusieurs entretiens avec le Dr Rossi, tout en m’interdisant d’essayer de pousser qui que ce soit dans cette direction. En tout état de cause, la plupart des collaborateurs considéraient le Dr Rossi et l’Initiative diversité comme une vaste blague. Personne ne venait jamais le voir dans son bureau, à part deux ou trois associés du comité Diversité, moi, et les quelques infortunés employés de première ou deuxième année qu’il était parvenu à rallier pour leur imposer un entretien de dix minutes dénué de tout intérêt. Il demeurait retranché dans son coin isolé du vingt-neuvième étage, lequel avait été baptisé par un petit malin de la Fiscalité « le terrier du blaireau », en raison du look poussiéreux de son occupant et de la sympathie que celui-ci inspirait.

— Et alors ? demandai-je. Tu vas lui parler ?

Tyler soupira.

— Je n’ai aucune envie d’être interrogé pour le petit rapport sur la diversité de la boîte, Ingrid. Comme tu le sais.

Il marqua une pause avant de poursuivre :

— Surtout pas maintenant, alors que j’ai déjà un pied dehors.

— Je sais. Mais… je veux dire, le Dr Rossi n’est pas si mauvais que ça, dans le fond.

Il parut sceptique.

— Tu sais, je lui ai parlé de certaines choses qui se passent ici, continuai-je. Comme le fait que les hommes de la boîte réservent des terrains de squash au Chelsea Piers toutes les semaines, sans qu’aucune femme ne soit jamais invitée à participer. Je suppose que je ne suis même pas censée le savoir, moi… Mais ça n’a pas du tout surpris Rossi de l’apprendre. Il comprend tout cela.

Tyler parut brusquement inquiet.

— Tu as parlé à ce type des réservations de squash ? Tu ne crois pas que l’info est un peu trop précise ?

— Peut-être, reconnus-je. Mais, tu sais, j’ai discuté avec lui plusieurs fois et je pense qu’il croit sincèrement à ce qu’il fait. Il est juste terriblement sérieux. Il est convaincu qu’il peut faire bouger les lignes, au moins un peu. Je me dis que le moins que je puisse faire est de lui accorder le bénéfice du doute.

Tyler eut un petit rire amer.

— Ne me dis pas que tu as gobé ça… Tu crois vraiment qu’ils vont faire bouger les lignes rien qu’en interrogeant quelques avocats ayant plus de mélanine que les autres, et qui leur déballeraient tout ce qu’ils ont sur le cœur ? Arrête, Ingrid. Pas toi. Tu es trop intelligente pour ça.

— Oh, mais je n’ai absolument pas déballé tout ce que j’avais sur le cœur, Tyler, objectai-je posément.

— OK, c’était un peu exagéré, excuse-moi.

Tyler avait l’air grave. Et inquiet.

— Écoute, reprit-il, je voudrais juste t’éviter de te faire manipuler, rien de plus. Sois prudente, et protège-toi.

— Merci, papa, répliquai-je en lui tapotant doucement le bras.

Il secoua la tête.

— Je ne plaisante pas, Ingrid. Ne t’implique pas trop dans toutes ces conneries de prétendue « diversité », si tu veux mon avis. Tu te débrouilles très bien sans ça. SunCorp t’adore. Adler t’adore. Tu es de l’or en barre.

Je gardai le silence quelques instants.

— Ça n’a rien à voir, dis-je finalement.

Il eut un rire sans joie.

— Oh, tu as encore beaucoup de choses à apprendre, ma belle.

Et moi je t’emmerde, Tyler.

Tyler Robinson n’avait pas le monopole de la minorité. Je l’avais moi-même vécue pendant plus de trente ans, et je n’en pouvais plus de ce cynisme. Alors qu’y avait-il de mal à essayer une tactique différente ?

— Donc, d’après toi, c’est comme ça et c’est tout, point barre ? Pas la peine de se casser la tête à essayer de changer quoi que ce soit, parce que tout le monde s’en fout ?

Il me lança un regard courroucé.

— Parce que tu te demandes encore si la firme s’en soucie vraiment ? Redescends sur terre, Ingrid. Regarde un peu Matt, Hunter et tous ces autres connards : ils montent sur scène, chantent le mot « négro », et la firme ne lève pas le petit doigt.

Je n’arrivais pas à y croire.

— À ton avis, pourquoi est-ce qu’ils ont embauché Rossi ?

Il haussa les épaules.

— Pour faire passer la pilule. Et couvrir un peu leurs arrières.

— D’accord, alors si le coup de Rossi n’est qu’une mascarade, qu’est-ce que tu suggères ?

— D’attendre que les vieux réacs blancs qui tirent les ficelles crèvent chacun leur tour, dit-il avec un rictus.

— Oh, voilà une idée aussi brillante qu’efficace, merci. Je pense que je la proposerai lors de la prochaine réunion du comité.

Il repoussa son verre vide et croisa les bras devant lui.

— Désolé de briser tes illusions, mais ce n’est pas en embauchant un consultant qui coûte les yeux de la tête qu’on va faire bouger quoi que ce soit ici.

— C’est clair, surtout si des gens comme nous refusent de lui parler, rétorquai-je.

Nous nous dévisageâmes froidement.

J’étais déstabilisée. C’était la première fois que Tyler et moi n’étions pas d’accord. Exception faite du moment où il s’était enfui du barnum, le soir de la sortie, il n’y avait jamais eu la moindre tension entre nous. Tyler Robinson était le seul ami de la firme auquel je pouvais me confier sur tous les sujets, avec qui je pouvais rire des exemples flagrants d’ignorance de certains imbéciles mâles hétérosexuels. Et je savais que j’étais moi aussi son unique confidente. Avoir des avis divergents sur un sujet – et celui-ci en particulier – me faisait de la peine et me mettait mal à l’aise. J’avais déjà perdu Murph. Je ne pouvais pas me permettre de perdre aussi Tyler.

Il sembla lire mes pensées. Son ton se radoucit.

— Écoute, Ingrid… Ce serait différent si je croyais que quelque chose pourrait un jour changer.

— Eh bien, répondis-je avec un sourire. C’est la première fois qu’on m’accuse d’être optimiste !

Il ne sourit pas.

— Je veux juste te dire de bien choisir tes combats, rien de plus. Je n’ai pas envie de te voir souffrir.

Murph réapparut soudain à côté de moi. Tyler en profita pour jeter un œil à son BlackBerry avant de se lever de son tabouret.

— Il se fait tard, dit-il. Je vais y aller.

Murph n’essaya pas de le retenir.

— OK, à plus, Robinson.

— À plus.

Sur ce, Tyler me coula un regard entendu et nous laissa.

Je bus lentement un peu de bière, pensant encore à notre échange houleux. Lorsque je posai mon verre, je vis que Murph me fixait avec attention. Je parlai la première :

— Alors, lançai-je gaiement, ça avance avec les nouvelles assistantes du Contentieux ? La petite brune est vraiment mignonne.

Je m’efforçais de paraître naturelle, de retrouver le ton des plaisanteries légères qui me venaient autrefois avec tant de facilité – et que nous avions perdu depuis le soir de la sortie.

— Non, grogna Murph avec un petit sourire en direction du jukebox. Forster se débrouille très bien, par contre. Je me suis dit que j’allais le laisser conclure tranquille.

Il sauta sur le tabouret laissé vacant par Tyler près de moi et m’effleura le bras.

— De toute façon, je n’étais pas intéressé, si tu veux vraiment le savoir.

— Ah, bon ? Et pourquoi ? demandai-je d’un ton aussi neutre que possible.

— Eh bien… Tu vas être fière de moi, Yung : figure-toi que je crois que je suis en train de changer.

Son intonation comportait un soupçon d’humour, mais juste un soupçon.

— En voilà, une nouvelle ! Changer… Comment ça ?

— J’ai pris conscience que j’avais trente-cinq ans, dit-il d’un ton toujours un peu badin. C’est-à-dire, la moitié de soixante-dix.

— Donc, tu es vieux, acquiesçai-je.

— Tout à fait. Et à un moment donné, il va bien falloir que je devienne sérieux. Je veux dire, je ne peux quand même pas courir après des jeunettes toute ma vie, pas vrai ?

— Si quelqu’un peut le faire, c’est bien toi.

— Non, mais tu vois ce que je veux dire. Je n’ai pas envie de devenir ce type de quarante balais, jamais marié, qui va au mariage de son neveu juste pour draguer les demoiselles d’honneur, tu comprends ?

Je fis oui de la tête.

— Personne n’a envie de devenir ce type-là, en effet.

— Bref, dit-il en faisant pivoter son tabouret de sorte que son genou vienne toucher le mien. Tu vois le dilemme.

Je lui souris. Et, profitant de mon nouveau statut d’optimiste, je décidai de tenter ma chance.

Je baissai la voix pour qu’il soit forcé de s’approcher de moi et le regardai droit dans les yeux avec mon sourire le plus enjôleur.

— Je crois que je vois, oui. Mais la question est : que vas-tu faire de ça ?

Je m’attendais à ce qu’il sourie et s’en sorte par une pirouette, mais son expression changea. Il me regarda un long moment, puis colla sa bouche à mon oreille et me murmura :

— Ce que j’aurais dû avoir le courage de faire le soir de la sortie.

Son souffle était chaud dans mon cou, et je me sentis rougir de plaisir. Je m’efforçai de contenir le picotement qui commençait à se faire sentir dans mon ventre et à irradier dans le reste de mon corps. Je cherchai une repartie un peu spirituelle, mais restai bassement terre à terre :

— Alors pourquoi ne m’as-tu rien dit, ce soir-là ?

Il posa une main sur la mienne tout en me regardant bien en face.

— Tu n’es pas dans mes critères habituels, Yung. Normalement, je ne sors pas avec des femmes plus intelligentes que moi. Je n’ai aucune envie de tout foutre en l’air.

C’était la chose la plus délicieuse que l’on m’ait dite depuis bien longtemps.

— Dans ce cas, il te suffit de ne pas tout foutre en l’air.

Il sourit, et je retrouvai soudain le Murph que je connaissais.

— Eh bien, j’ai été un vrai gentleman jusqu’ici, tu ne trouves pas ? Je ne suis même pas monté chez toi quand l’occasion s’est présentée.

Je me sentis rougir à nouveau.

— Que veux-tu dire ?

— Le soir de la sortie, quand je t’ai mise dans le taxi. Tu m’as dit de monter.

J’étais mortifiée.

— Ah… tu as entendu ?

Il acquiesça.

— Mais je ne voulais pas profiter de la situation, dans l’état où tu étais.

Je tentai vainement de cesser de rougir.

Murph fit un signe de la tête vers ma bouteille d’Amstel vide.

— Une autre bière ?

Je regardai autour de nous. Il ne restait plus que Murph et moi.

— Non, répondis-je avec un sourire en descendant de mon tabouret. Partons d’ici.

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